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Visages d’Idomeni

Rencontre avec Antonin Richard, photographe revenant du camp de réfugiés d'Idomenie, en Grèce

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Mundeo : Antonin Richard, vous êtes un photographe indépendant et vous nous revenez actuellement de la Grèce, et plus particulièrement de la frontière gréco-macédonienne, dans un camp de réfugiés ?

Antonin Richard : C’est ça. Je suis parti dans le camp de réfugiés d’Idomeni. Il se situe à la frontière gréco-macédonienne. J’y suis allé trois jours début mars. Quand j’y étais il y avait 12 000 personnes, et quand je suis parti il devait y en avoir 13 000 – au moment du départ on recevait les dépêches AFP qui comptaient plus de 13 000… Tous les jours des milliers de réfugiés arrivent.

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Mundeo : Comment êtes-vous arrivé à ce camp ?

Antonin Richard : J’y suis parti avec un collègue photographe. On a fait des repérages le premier soir, on est arrivé vers 21h, il faisait nuit, il venait de pleuvoir. On venait en voiture de Thessalonique – une ville qui se situe 80km au Sud d’Idomeni. On est arrivé à l’aéroport de Thessalonique, on a loué une voiture et on y a filé directement. On a fait les premières photos le soir même, puis on a cherché un hôtel. Et le lendemain on y est revenu.

Mundeo : C’était facile à trouver ?

Antonin Richard : Non. Ce n’était pas simple à trouver… Idomeni, c’est un petit village près de la frontière, et le camp de réfugiés des ONG – qui doit accueillir en principe 1500 personnes – est à moins d’un kilomètre à l’Est du village, le long d’une voie ferrée. C’est entouré de champs boueux. Le noyau du camp est constitué de préfabriqués des ONG qui hébergent des médecins gratuits, des toilettes et dans d’autres sont distribuées des couvertures.

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Mundeo : Pourquoi ce camp ?

Antonin Richard : Je pense que ce camp résulte en partie d’un effet de masse. Des gens ont commencé à passer par là, d’autres ont suivi. Pourquoi ils n’essaient pas ailleurs ? Je ne sais pas, peut-être qu’il n’y a pas de solutions… En tout cas c’est un poste frontière. Juste à côté du camp de préfabriqués, il y a les rails. Ils ont mis des grillages pour tenter de contrôler le flux. A l’origine c’est un lieu de passage économiquement important pour la Grèce. Au bout des rails il y a une série de policiers qui bloque le passage en permanence, derrière la fameuse porte qui laisse passer les trains, qui a fait le tour des journaux télévisés, et après c’est la frontière macédonienne.

Mundeo : Qui sont ces réfugiés ? Viennent-ils de Syrie ? Y a-t-il d’autres nationalités présentes ?

Antonin Richard : J’ai vraiment voulu me rapprocher le plus possible de ces gens, c’était ma démarche. Avoir un contact, comme si j’allais vivre avec eux. Je ne voulais juste pas prendre une photo qui balance une information. Les gens que j’ai vu viennent pour la plupart de Syrie ou d’Irak. Il y avait beaucoup de Kurdes, ça m’a frappé.

Mundeo : Qu’est-ce qui t’a le plus marqué, durant ces trois jours ?

Antonin Richard : Quand je suis arrivé là-bas, de nuit, on ne voyait rien si ce n’est des feux de camp. Il y avait juste la voie ferrée qui était éclairée, le reste était dans l’obscurité totale. Le lendemain, ce qui m’a vraiment marqué c’est le nombre d’enfants… Il y a énormément d’enfants. Des enfants du nouveau-né jusqu’à l’adolescent. On peut voir tous les âges.

Une autre chose m’a interpellé. La première matinée j’ai beaucoup marché dans le camp, j’ai regardé les gens, échangé avec eux. Ne serait-ce qu’un signe de la tête pour voir comment ils réagissaient avec un photographe. Il n’y avait pas tant de médias que ça. J’ai remarqué que, pour la plupart, les gens veulent être pris en photo. Ils veulent montrer ce qu’ils vivent, ce qui se passe. Il y en a beaucoup qui m’on posé des questions sur la frontière, si elle allait ouvrir, si j’avais des informations, d’autres m’ont demandé si la France aimait bien les Kurdes, si elles les accueillait…

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Antonin Richard : Je slalomais entre les tentes en fin de journée. J’arrivais à un groupe de personnes qui se réunissait autour d’un feu et j’ai vu cette jeune femme qui tenait son bébé dans les bras. Elle lui donnait à manger. J’ai échangé quelques mots. Son nom est Oshen, elle est kurde et vient d’Alep. Son bébé s’appelle Roz et a deux mois. Je n’ai pas pu en savoir plus du fait de la barrière de la langue. Pour moi elle représente tout le décalage entre ces gens et leur situation, cette jeune femme, ça pourrait être une amie qu’on voit dans un bar le lendemain !

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Antonin Richard : On est sur les rails. Je les remontais jusqu’à la frontière, et ce garçon commençait à allumer un feu. Il était en train de rassembler des branches. Je me suis arrêté à son niveau, je me suis assis pour le prendre en photo. Il m’a regardé et n’a rien dit. Je lui ai fait un signe du regard, il a accepté. Il était dans son monde, on sentait qu’il y avait quelque chose de désespéré, de perdu en lui. Il s’appelle Mohamed, a 15 ans et vient de Deir ez-Zor, en Syrie. La fameuse ville de combat. Ce garçon, si j’ai bien compris, était avec sa mère, qui était dans une tente.

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Antonin Richard : Cette photo est prise dans un champ. 400 mètres plus loin, il y a la route qui amène au village d’Idomeni, et au camp. Là on voit un raccourci par le champ. La police est à l’embranchement qui mène vers le camp. On m’a dit que les migrants viennent à pied, ou soit en train, mais descendent à une gare éloignée, soit en bus, soit en taxi qui les déposent avant l’embranchement. Ils passent alors par le champ. Toute la journée on voit des gens au loin dans ce champ. Des petites silhouettes chargées. Des familles, en fait, chargées de leur vie.

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Antonin Richard : Ils étaient complètement excentrés du camp, dans la partie du champ où il n’y avait pas encore de tentes mais où il y en aura bientôt, je pense. Je suis arrivé là, le père m’a vu. Il ne parlait pas anglais. Il m’a dit qu’il s’appelait Abed, qu’il venait d’Hassaké, en Syrie. Sa fille s’appelle Eva, elle a 2 ans. Ils étaient deux. Je n’ai pas pu lui demander son histoire, j’ai essayé. Mais je ne sais pas si la mère était là, si elle était décédée… Ils étaient touchants, seuls, excentrés du camp. Cette petite fille ne disait rien. Elle n’a pas dit un mot. Son père s’est agenouillé, lui a fait un geste et elle a regardé l’objectif.

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Antonin Richard : J’ai pu avoir l’histoire de ce Monsieur plus en profondeur. Il s’appelle Falah. Quand je l’ai vu il était arrivé au camp depuis une dizaine de jours. Il est venu avec sa famille, dont on voit les cartes d’identité : sa femme, ses deux fils et sa fille. Il vient de Mossoul, en Irak. Il s’est fait séquestrer par des miliciens de Daech pendant dix jours. Je n’ai pas pu savoir pourquoi. Il a réussi à fuir avec sa famille. Il était complètement dégoûté de l’islam. Il m’a dit à plusieurs reprises : « Fucking Muslims ». Il veut aller en Allemagne, y bruler ses papiers et devenir chrétien. Il a soulevé son bol de soupe pour me dire que c’était les chrétiens qui l’aidaient, pas l’inverse. J’ai tenté de lui dire que Daech ne représente pas les musulmans… J’ai gardé contact avec cet homme. J’ai gardé le contact avec trois groupes de personnes en tout.

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Antonin Richard : On est à l’ouest du chemin de fer. Je passais entre les tentes et j’ai vu cette petite fille qui était assise toute seule, en train de boire la soupe que les ONG lui avaient distribué. J’ai commencé à la prendre en photo, et j’ai vu qu’il y avait une personne juste à côté qui me regardait avec un petit sourire. C’était son père, je lui ai proposé de poser avec sa fille. Je lui ai expliqué ma démarche. Il s’appelle Kala, sa fille Jane. Elle a 6 ans. Ils viennent de Sinjar en Irak. Je voulais en savoir plus sur lui, mais il ne parlait qu’arabe… J’ai compris que la mère était aussi dans le camp.

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Antonin Richard : On voit la route qui mène au chemin de fer, avec le camp des deux côtés des voies. C’est une photo prise sur le vif. Je discutais avec les deux personnes dans la tente et j’ai entendu une petite fille arriver en courant derrière moi, c’était très rapide. J’ai pris mon appareil. J’aime bien cette photo car je la trouve symbolique. Tout le regard est attiré vers le coucher de soleil et cette petite gamine qui court, pleine de vitalité. On voit au loin la silhouette d’une femme qui arrive vers elle.

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Antonin Richard : C’est aussi une photographie de fin de journée, on voit le soleil qui se couche vers les montagnes. Il y avait une ambiance particulière à ce moment-là. Ils étaient en train de préparer le terrain pour des tentes géantes de Médecins sans frontières, qui accueillent des centaines de personnes. Ils avaient des rouleau-compresseur, et le lendemain ils commençaient à les monter. Dans la nuit ils mettaient déjà en place les rangées de lit.

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Antonin Richard : Comme je le disais au début, ce qui m’a marqué c’est qu’il y a plein d’enfants dans ce camp. Ça fait bizarre de les voir dans cette misère, avec tous ces déchets qu’il y a autour d’eux. C’est un camp, quand il pleut il y a de la boue partout… Des mares d’eau mélangées à des déchets, on ne peut pas sortir des tentes dans ces cas-là. Je passais autour de cette grande tente dans laquelle il y avait beaucoup de femmes et d’enfants. C’était assez inquiétant, j’entendais beaucoup de gens tousser. Un, puis deux enfants sont sortis, puis d’autres. Ils étaient curieux. Une personne leur a dit de ne pas bouger, que j’allais les prendre en photo, ils ont pris la pose. Ça représente bien les enfants là-bas. Ils sont souriants, ils étaient peut-être contents d’être pris en photo. J’ai d’autres photographies sur lesquelles des enfants ont un regard plus soutenu, plus triste. On voit quelque chose de plus fort, là ils sont assez joyeux malgré tout.

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Antonin Richard : J’ai pris cette photo le premier soir, quand je suis arrivé. Il devait être quasi minuit. On voit les tentes, au fond, dans la pénombre. Il y avait des tentes partout, et des feux de camp. Les gens se réchauffaient. Au fond on voit deux bénévoles. J’ai discuté avec eux après. Ils venaient d’Ecosse. J’ai vu ces gens posés, collés l’un contre l’autre, qui se réchauffent tant bien que mal autour de leur feu. Le Monsieur regardait une vidéo sur un caméscope. Je suis passé près d’eux, je les ai salué de la tête. L’ambiance de la nuit est particulière. Il fait très froid dès que le soleil se couche. Les familles se rassemblent autour des feux. Il y avait un groupe avec une jeune fille, elle devait avoir 17 ans, qui chantait en arabe, le reste du groupe l’accompagnait en tapant des mains, pour se remonter un peu le moral. C’était un moment fort aussi… Quand on passait à côté de ces gens ils te demandaient d’où tu venais, te saluaient. Ils te disaient de venir te réchauffer avec eux. Il y a quelque chose de très humain au cœur de cette nuit, loin du rejet.


Pour découvrir le travail photographique d’Antonin Richard :


Propos recueillis par Lou Bachelier-Degras