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Une histoire ukrainienne

un article de François-Xavier Rocca & Lou Bachelier-Degras

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La crise ukrainienne n’est pas un événement ponctuel déconnecté d’un contexte et d’un poids historique. Si l’on plonge dans l’histoire de l’Ukraine alors la crise – d’une gravité sans précédent en Europe depuis l’implosion de la Yougoslavie dans les années 1990 – que traverse actuellement ce pays apparaît sous un autre jour : celui des luttes d’influences ancestrales entre l’Est et l’Ouest de l’Europe.

Retisser l’histoire de l’Ukraine permet d’aider à comprendre la complexité du conflit actuel et de faire apparaître l’éventail des enjeux que cette situation fait ressurgir. La question ukrainienne relève de bien plus qu’une simple question régionale : le destin de plusieurs pays se joue, ainsi que l’affirmation de leur identité et de leur histoire.

1. Le Rus’ de Kiev

Le premier État à se former dans l’actuel Ukraine est le Rus’ (ou la Rous) de Kiev (Cf. Carte 1), que l’historiographie russe considère comme étant à l’origine de la nation russe.

Rous Kiev

Formé en l’an 880 à la suite de la division des peuples slaves, cet État qui s’étendra de la Baltique à la Mer Noire sera finalement démantelé au XIIème siècle face aux invasions Mongoles. Il marque à la fois la naissance de la nation russe et la première manifestation de sa puissance ainsi que sa conversion au christianisme orthodoxe, tradition qui perdure jusqu’à nos jours malgré la longue période communiste.

L’existence de cet État il y a plus de mille ans montre à quel point, et ce dès les temps très anciens, l’Ukraine et la Russie sont liés historiquement et culturellement. D’une certaine manière, le simple fait que le territoire qui constitue aujourd’hui l’Ukraine soit à l’origine même de la nation russe – réellement ou mythologiquement – montre à quel point la crise Ukrainienne est la continuation d’un histoire commune plus que millénaire entre deux États de cette région.

2. Les fédérations cosaques et la naissance de l’Ukraine

Alors que, à partir du XVIème siècle, la Lituanie puis la Pologne, l’Empire ottoman et la Russie gagnent en puissance et alors que les mongols encore présents dans la région perdent de leur puissance, on voit apparaître le phénomène des « républiques cosaques » principalement au Sud-Est de l’Ukraine actuelle : le Hetmanat Cosaque et la Fédération Zaporogue (Cf. Carte 2). Malgré quelques coups d’éclats militaires et littéraires[1], ces fédérations à dominante paysannes maintinrent cependant une certaine forme d’indépendance entre les trois grandes puissances turque polonaise et russe avant d’être absorbées principalement par la Russie. Elles réussirent cependant à garder une forme d’autonomie du milieu du XVIème siècle jusqu’au milieu du XVIIIème siècle.
L’existence de ces fédération n’a pas donné lieu à l’établissement d’un État à proprement parler dans la région, mais elles marquèrent le début d’une tradition d’indépendance à la fois politique et militaire encore vivace.

Rép cosaques Ukraine FX-01

L’Ukraine va demeurer un enjeu important pour la Russie puisqu’elle représentait l’ethnie la plus importante après les Russes. Elle va être progressivement rattachée à l’Empire des tsars tout en gardant certaines spécificités. Ainsi en 1718 tsar Pierre le Grand créera une administration centralisée pour tous les territoires russes dans laquelle sera fondue l’administration ukrainienne. A cette époque l’Ukraine prendra le nom de « Nouvelle Russie », preuve de l’importance de ce territoire pour Moscou. Les luttes qui s’y déroulent pour obtenir le contrôle total de cette terre vont culminer avec la guerre de Crimée (1853-1856) entre, d’une part, l’Empire Russe et, d’autre part, une coalition composée de l’Empire Ottoman, la France, le Royaume-Uni et le Royaume de Sardaigne. Cette guerre est connue pour avoir été un vrai carnage, ayant eu de lourdes conséquences économiques et démographiques pour la région.

3. L’Ukraine indépendante et l’Ukraine Soviétique

Les aspirations à l’indépendance ukrainienne face à un pouvoir russe centralisé se sont développées à partir du XVIIIe siècle. Lors de la première révolution russe de 1905 dans la capitale russe St-Petersburg, de nombreux territoires se sont soulevés en faveur des révolutionnaires, et notamment dans le port militaire d’Odessa avec le soulèvement du cuirassé Potemkine. Alors que l’empire russe disparaissait avec la révolution bolchévique de février/octobre 1917, l’Ukraine proclame pour la première fois son autonomie en juin 1917.

A la suite de la signature du traité de Brest-Litovsk en février 1918 (entre les empires allemand et austro-hongrois et la jeune république soviétique russe), officialisant la sortie de la jeune république bolchévique des combats de la Première guerre mondiale, la nouvelle république ukrainienne est mise sous la protection militaire allemande, en échange de livraison en blé. Cette période d’indépendance sera néanmoins très courte et fut marquée par la guerre civile. Dès 1919, l’Ukraine fait l’objet d’une intervention française en Crimée et l’armée Rouge réinvestit très rapidement le territoire Ukrainien. L’Union soviétique est créée en 1922 et l’Ukraine y est intégrée, ne gardant qu’une existence avant tout formelle.

S’ensuivit une terrible période pour l’Ukraine connue sous le nom de « Holodomor », littéralement extermination par la faim. Pour assurer la soumission des populations ukrainiennes largement paysannes face à la collectivisation communiste, l’État soviétique a ponctionné près de la moitié des récoltes auprès des agriculteurs dès l’année 1931. Cela a abouti à l’une des famines les plus terribles jamais connues en Europe et les estimations du nombre de victimes oscillent encore aujourd’hui entre 2,6[2] et 5[3] millions de victimes. Moins de dix ans plus tard l’Ukraine était le théâtre des affrontements de la Seconde guerre mondiale et l’invasion allemande une saignée à la fois démographique et économique pour l’Ukraine comme pour le reste de l’URSS.

Une fois la paix rétablie, l’Ukraine, partie intégrante de l’URSS, retrouve sa place de foyer industriel (tout particulièrement dans la région du Donbass) et agricole (aujourd’hui encore l’Ukraine est le troisième exportateur mondial de blé[4] juste devant la Russie). En 1954, à l’occasion du 300éme anniversaire du rattachement de l’Ukraine à la Russie, Nikita Khrouchtchev, alors premier secrétaire du Parti Communiste d’URSS, donne la Crimée en cadeau à la République Socialiste Soviétique d’Ukraine.

4. L’Ukraine depuis la chute de l’URSS

Le déclin brutal de l’Union soviétique à partir du milieu des années 1980 aboutit peu à peu à la dislocation du bloc de l’Est et à la proclamation d’indépendance d’un certain nombre d’États autrefois regroupés au sein de l’URSS. Les pays baltes (Lettonie, Lituanie, Estonie), les républiques d’Asie centrale (Kazakhstan, Turkménistan, etc.) et du Caucase (Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie…) déclarent leurs indépendance et l’Ukraine fera partie de ces États. En Juillet 1990 le Parlement Ukrainien se déclare souverain (dans un cadre confédéral avec la Russie), mais de nombreuses manifestations on lieu réclamant une indépendance complète de la Russie. La question de l’indépendance fut donc soumise à un référendum le 1er décembre 1991 et le « oui » l’emporta à 90% – y compris en Crimée avec une large majorité (mais avec un taux d’abstention proche des 50%[5]) – avec un taux de participation de près de 80%[6] pour l’ensemble du pays.

Toutefois l’Ukraine n’a pas suivi la route d’autres États – comme les Etats baltes – désireux de se séparer intégralement de la Russie et a, au contraire, gardé un certain alignement avec la Russie. Cela se manifeste dès les premiers temps de l’indépendance, notamment avec le refus Ukrainien d’être une puissance nucléaire en s’engageant à rendre l’ensemble de l’arsenal nucléaire présent sur son territoire à la Russie avant la fin de l’année 1992. Par ailleurs l’Ukraine est l’un des membres fondateurs de la CEI (Communauté des États Indépendants) à la tête de laquelle se trouve la Russie et qui rassemble nombre d’anciennes républiques de l’URSS.

Lors de l’indépendance Ukrainienne se pose la question de l’ancienne flotte soviétique de la mer noire et du port militaire de Sébastopol. Le port et la flotte militaires se trouvent en Crimée, mais la Russie considère que sa souveraineté s’exerce sur le port et la flotte. Un accord est trouvé en 1997[7] partageant la flotte entre l’Ukraine, qui récupère 80 navires, et la Russie, qui récupère 338 navires et garde le port de Sébastopol. En 2010[8], face aux coupures répétées de gaz en provenance de Russie, l’Ukraine cède un bail de 30 ans à la flotte Russe présente à Sébastopol contre la promesse de la fin des coupures.

5. Le paysage politique Ukrainien pré-crise

Il n’existe pas, en Ukraine, de paysage politique traditionnel. L’absence, pendant de longs siècles, d’un État proprement ukrainien conjuguée aux années passées sous le régime de parti unique communiste n’ont pas véritablement permis l’établissement d’une tradition démocratique et/ou partisane dans le paysage politique ukrainien. Cette histoire tourmentée a cependant exacerbé un nationalisme ukrainien.

Les années 2000 ont vu l’émergence de trois forces politiques principales alternant au pouvoir :

  • Le parti « Notre Ukraine » représenté principalement par Victor Iouchenko, aujourd’hui marginal dans le paysage politique ukrainien mais qui avait été à la tête de la « Révolution Orange » en 2004. Ce parti avait une tendance pro-européenne mais était le résultat d’une coalition de nombreux partis qui l’ont aujourd’hui quitté ou ont disparu.
  • Le BIouT (Bloc Iouliya Timochenko) était également une alliance de plusieurs partis dont la principale composante était le parti de Ioulia Timochenko : Union Ukrainienne « Patrie ». Ce parti représentait une force pro-européenne et fut l’allié de Iouchenko lors de la Révolution Orange de 2004, il est finalement dissout en 2012 et ne reste que le parti originel de l’ancienne Premier ministre Timochenko qui perdure aujourd’hui encore.
  • Le Parti des Régions, principalement représenté par le pro-russe Viktor Ianoukovitch aujourd’hui en exil (mais dont l’actuel Président Ukrainien Petro Porochenko était également membre). Aujourd’hui dissout, les anciens membres de ce parti sont toujours présents au sein du bloc d’opposition dans la Rada (Parlement) Ukrainienne.

La répartition de la puissance électorale de ces partis sur le territoire ukrainien apporte un certain éclairage sur la crise actuelle. Les deux premiers, à tendance pro-européenne, faisaient leurs meilleurs scores à l’Ouest et dans le centre du pays alors que le Parti des Région, de tendance pro-russe, fait ses meilleurs scores à l’Est notamment dans les actuelles régions séparatistes. Le paysage politique ukrainien est actuellement en pleine recomposition et ces trois forces politiques n’existent plus ou n’ont plus la même place, la crise qui secoue l’Ukraine depuis la fin de l’année 2013 rebat les cartes tant au niveau national qu’au cœur des luttes d’influences qui s’y jouent.


L’article en pdf : Une histoire ukrainienne


Illustration de couverture : « Les Cosaques zaporogues écrivant une lettre au sultan de Turquie » peint par Ilya Repine, 1880-1891, Musée russe, Saint-Pétersbourg.


Sources :

[1] La légende veut que, après une défaite militaire Turque face aux Zaporogues, le sultan Mehmet IV ait envoyé une lettre à l’armée Zaporogue les invitant à se soumettre. La réponse des Zaporogues se fit sous la forme d’une lettre remplie d’insultes parodiant les titres du sultan et le traitant notamment de « fils de putain » et de « porcher d’Alexandrie ». Le tableau du peintre Russe Ilya Repine intitulé « Les Cosaques zaporogues écrivant une lettre au sultan de Turquie » est une référence à cet événement.

[2] Jacques Vallin, France Mesle, Serguei Adamets, Serhii Pyrozhkov, A New Estimate of Ukrainian Population Losses During the Crises of the 1930s and 1940s, Population Studies, Vol. 56, No. 3, novembre 2002, p. 249-264

[3] Robert Conquest, , Sanglantes Moissons. La collectivisation des terres en URSS, Éd. Robert Laffont, Paris, 1995 (The Harvest of Sorrow : Soviet Collectivization and the Terror-Famine, New-York, 1986), p. 331.

[4] « L’Ukraine a récolté 63,8 millions de tonnes de céréales en 2014, record historique », Le Point, 16 janvier 2015, (consulté le 10/02/2015) (lien : http://www.lepoint.fr/insolite/l-ukraine-a-recolte-63-8-millions-de-tonnes-de-cereales-en-2014-record-historique-16-01-2015-1897144_48.php )

[5] KOLSTO Pàl, Russians in the Former Soviet Union, Indiana University Press, 1995, p.91

[6] « 24 août 1991, Proclamation d’indépendance de l’Ukraine », Perspective Monde (en ligne), Université de Sherbrooke, Canada – http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMEve?codeEve=620 – (page consultée pour la dernière fois le 13/02/2015)

[7] PFIMLIN Edouard, « Sébastopol : une base russe clé en Ukraine », Le Monde, 28 février 2014.

[8] Ibid.