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Ukraine : la paix n’aura pas lieu

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25 mai 2014. Alors en lice pour les élections présidentielles, le jour même du scrutin, Petro Porochenko rappelait sa ferme volonté de « mettre fin à la guerre ». Loin d’être un simple mot d’ordre de circonstance, il s’était engagé, lors de sa campagne, à stabiliser l’est de l’Ukraine et à signer un accord de paix avec la Russie sous trois mois. L’Union Européenne l’en félicitait d’ailleurs : « [Barosso] welcomed Petro Poroshenko’s willingness to engage in dialogue with Russia »[1]

Quelques jours plus tard, dans son discours d’investiture, le 7 juin, Porochenko récidivait en ce sens, prenant même le soin de faire une partie de son allocution en russe –tandis que la Rada suprême (parlement) ukrainienne en avait abrogé le statut de langue régionale. Un signe d’apaisement avec l’est russophone ? « Je ne veux pas la guerre, je ne veux pas de vengeance. Je veux la paix et je vais tout faire pour l’unité de l’Ukraine » réitérait-t-il à cette occasion. Même l’homme fort du Kremlin, sans avoir officiellement reconnu la victoire électorale de Porochenko, ne pouvait s’empêcher de reconnaitre qu’il avait été « juste dans l’ensemble »[5].

Incidemment, il peut sembler paradoxal à cet égard que la première action de Porochenko, en tant que président, ait été la poursuite de « l’opération antiterroriste » lancée en avril 2014 par Oleksandr Tourtchynov, alors président par intérim.

Redoutant que l’Est ne se transforme en une nouvelle « Somalie », le président ukrainien s’est empressé d’user d’une force « inédite » : le 27 mai, deux jours après le scrutin, les rebelles prorusses annonçaient avoir perdu 30 hommes. Ajoutant de l’huile sur un feu qui n’en nécessitait pas, le premier ministre ukrainien, Arseni Iatseniouk, qualifiait, dans la foulée, les rebelles de « sous-hommes ». Et pour compléter ce triste tableau, les bataillons punitifs Aïdar, Azov et Donbass, relevant du gouvernement ukrainien et ouvertement composés de néonazis, poursuivaient leurs exactions [2].

Une paix éphémère

Aujourd’hui, dix mois après le début de « l’opération anti-terroriste », le bilan humain est des plus lourds. Les accords de Minsk, signés par les parties début septembre, laissaient pourtant présager à une certaine accalmie. Que nenni. A force d’escarmouches, le cessez-le-feu qu’ils entérinaient a volé en éclats. C’en était fait de cette paix toute relative.

C’est que le ton s’est durci de part et d’autre. Dans un discours prononcé à la mi-novembre 2014 à Odessa, le nouveau président ukrainien infléchissait un peu plus encore son propos en précisant que « les enfants [de l’ouest de l’Ukraine] ir[aien]t à l’école et dans les jardins d’enfants [tandis que] chez [les séparatistes], ils se terrer[aient] dans les caves. Parce qu’ils ne savent rien faire. C’est comme ça que nous gagnerons la guerre. » Une promesse de terreur. Mais plus prosaïquement celle de l’enlisement : 5 000 morts plus loin, la situation ne semble toujours pas avoir changé.

L’impasse comme solution ?

A l’origine, Porochenko pensait cette « opération anti-terroriste » comme une « question d’heures et non pas de mois ». La certitude de la victoire le soustrayait à la nécessité de négocier. En termes simples : pourquoi opérer par concessions alors que l’option militaire lui permettait, supposément, de rafler la mise ? Mais c’était sans compter sur les combats acharnés entre loyalistes et séparatistes.

Aujourd’hui, la donne a été modifiée. Les séparatistes sont en position de force, relative, notamment depuis la reprise symbolique de l’aéroport de Donetsk le 22 janvier dernier. Vont-ils en profiter pour relancer le processus de négociations ? Les accords de Paix du couple Franco-Allemand, soutenus par l’OTAN et les USA, que les séparatistes ont appris à détester, ont-ils une chance d’aboutir ?

En pareille situation -qui ne va pas sans rappeler le précédent du Nagorno-Karabakh- deux options se présentent  pour trouver une issue à la violence : soit un recours à la « normalization » (retour à la normale) soit à  l’ « innovation » (redéfinition des relations entre les parties passant par la création de nouvelles institutions)[3]. La normalization parait peu probable sachant, justement, que de nouvelles institutions ont déjà été créées (Cf. Républiques populaires de Donetsk et de Lougansk).

En outre, les parties ont peu de chance d’entamer des discussions tant que la situation ne sera pas mûre pour une solution, c’est-à-dire tant que les parties ne percevront pas que le statu quo constitue une solution perdant-perdant (enlisement militaire) et non gagnant-perdant (victoire militaire versus défaite militaire). Ce moment est une condition nécessaire, mais non suffisante, à la réussite des négociations. C’est que celle-ci nécessite aussi l’existence d’une impasse douloureuse (« hurting stalemate »[4]) pour que les parties concernées se retrouvent dans une situation de perte mutuelle intolérable leur laissant comme seule alternative la reprise des négociations.

L’option Hollande-Merkel

Dans cette mesure, « l’initiative de paix franco-allemande [qui] a tout de la médiation de la dernière chance », selon Le Point, est vouée à l’échec. D’une part parce qu’elle n’est pas une médiation, en ce sens que la France et l’Allemagne, récusant le principe de neutralité du médiateur, sont juges et partis dans ce conflit. D’autre part du fait que ces négociations interviennent dans une période où les séparatistes peuvent être amenés à penser qu’ils disposent de l’opportunité d’augmenter leurs gains par la voie militaire. Enfin, parce que la Paix envisagée n’en est pas une. Il devrait s’agir, très certainement, d’un simple cessez-le-feu. Comprenez : une simple cessation temporaire des combats, une trêve. Une de plus. « Nous ne savons pas si nous allons réussir à parvenir à un cessez-le-feu, si nous allons y parvenir aujourd’hui ou s’il faudra d’autres discussions », précisait d’ailleurs Angela Merkel.

Pour couronner le tout, les problèmes de sécurité risquent de supplanter largement les interrogations relatives aux notions de souveraineté ou encore d’accord à long terme. Pour cause, lors de la signature des accords de Minsk, l’autonomie partielle de l’est via l’adoption d’un « statut spécial » pour les régions de Donetsk et de Lougansk laissait présager à une certaine stabilisation. La mise en place d’un gouvernement autonome provisoire pour trois ans ou encore le contrôle de la justice par les autorités locales constituaient de véritables avancées. Moscou s’en félicitait. Mais depuis, les revendications des séparatistes se sont accentuées. La fédéralisation mise en avant au début du conflit a été remplacée par des velléités indépendantistes.

Enfin, les Etats-Unis, qui soutiennent ouvertement ce plan de Paix Hollande-Merkel, n’ont pas caché qu’ils réfléchissaient, toujours, à livrer des armes à Kiev. Comprendra qui pourra…

Photo: Sasha Maksymenko / flickr.com / CC BY 2.0

[1] Mémo de la Commission Européenne, « Ukraine elections: President Barroso called today Petro Poroshenko and Prime Minister Arseniy Yatseniuk », 26 mai 2014
[2] Amnesty International, « Ukraine : l’impunité règne pour les membres de groupes d’autodéfense pro-Kiev auteurs d’enlèvements et de mauvais traitements », Amnesty International, 6 août 2014
[3] Druckman, Lyons (2002), « Outcomes Negotiation Processes and Postsettlement Relationships : Comparing Nagorno-Karabakh with Mozambique » in Zartman and Kremenyuk, Peace Versus Justice : Negotiating Forward and Backward-Looking

[4] Ibidem

Pour aller plus loin sur ce sujet  : chronologie de la crise ukrainienne

Joseph Dauce
est titulaire d’un master en diplomatie et négociations stratégiques de l’université Paris-Sud. Il s’est spécialisé dans l’analyse des processus de négociation, les médias ou encore les questions de défense.