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Tunisie, un espoir pour le monde arabe?

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Dans le contexte des « printemps arabes », la Tunisie apparait comme étant à part. Pays originaire des soulèvements arabes, il s’est démarqué tant dans le déroulement de sa révolution que dans ses résultats. Là où ses voisins ont, soit maintenu ou rétabli un régime autoritaire, soit sombré dans la guerre civile, la Tunisie n’a, pour l’instant, emprunté aucune de ces deux voies

Comment s’est déroulée la révolution tunisienne ?

La date généralement retenue pour le commencement de la révolution tunisienne est celle du 17 décembre 2010[1], date à laquelle Mohamed Bouazizi, 26 ans,  vendeur de rue, s’est immolé par le feu après s’être fait saisir sa marchandise par la police à Sidi Bouzid. Cet acte de désespoir devint l’étendard de manifestations monstres qui ont eu lieu dans le pays. Le geste ultime de Mohamed Bouazizi symbolisera le mécontentement d’une société jeune, de plus en plus diplômée et qualifiée, mais touchée de plein fouet par les difficultés économiques et exaspérée par la corruption endémique qui semblait alors toucher le pays.

Si le gouvernement, verrouillé par le clan du président Ben Ali, s’accroche au pouvoir pendant un certain temps, il finit par céder du terrain. Face aux manifestations qui ne cessaient de gagner en force, Ben Ali fit une première allocution le 10  janvier 2011[2], il annonça la création de 300 000 emplois sur deux ans tout en condamnant les manifestations. Cela ne désamorça pas la crise et les protestations continuèrent à s’amplifier. Le 13 janvier 2011[3], dans une dernière allocution télévisée en tant que chef de l’Etat tunisien, Ben Ali annonçait renoncer à se présenter à l’élection présidentielle prévue pour 2014, promettait le respect de la liberté de la presse et des valeurs démocratiques et ordonnait à l’armée de ne plus faire feu sur la foule des manifestants.

Finalement, le lendemain de son discours, voyant que le courroux populaire ne se calmait pas, il s’enfuît en direction de l’Arabie saoudite[4], où il se trouve toujours à l’heure actuelle. S’ensuivirent deux gouvernements transitoires : le premier, dirigé par Mohamed Ghanouchi (ancien Premier ministre de Ben Ali) est mis en place le 17 janvier[5] avec pour tâche d’organiser des élections législatives anticipées. Ce gouvernement, largement contesté et qui fit l’objet de nombreux remaniements (de par la présence des anciens du « clan » Ben Ali), est remplacé le 27 février[6] par le gouvernement de Caïd Essebsi qui mènera à bien les élections mettant en place un parlement et une Assemblée constituante pour la Tunisie.  En attendant la rédaction et l’adoption de la nouvelle Constitution tunisienne (finalement adoptée en janvier 2014)[7], la Constitution de 1959 est suspendue, et remplacée par un décret-loi[8] lui-même ensuite remplacé par une loi constitutive[9] le 10 décembre 2011 qui servi de référence pour l’organisation institutionnelle de la Tunisie en attendant l’adoption de la nouvelle Constitution.

 

Pourquoi la Tunisie n’a-t-elle pas plongé dans la guerre civile ?

La Tunisie se démarque des autres révolutions dans le paysage des printemps arabes. Que cela soit par son remarquable succès dans sa transition vers un régime plus démocratique ainsi que l’absence de guerre civile (mais non de violence) dans le processus de transition.

Bien que les facteurs soient multiples, on peut considérer que les principales raisons de cette différence avec les autres pays traversés par les révolutions arabes tiennent, en partie, à la nature même de la Tunisie et de son histoire politique depuis son indépendance.

Ce pays n’est pas, comme c’est le cas en Syrie, en Egypte ou en Lybie, divisé ethniquement et religieusement de manière aussi marquée et ses frontières n’ont pas toutes été dessinées à coup de règle par les puissances occidentales mais reflètent une évolution historique bien plus ancienne. Le sentiment national tunisien est relativement fort en comparaison avec ses voisins ayant sombrés dans les conflits armés et la révolution tunisienne est avant tout celle d’un peuple contre un pouvoir qu’il jugeait autoritaire et corrompu.

A l’inverse, dans le cas syrien la guerre civile actuelle est très marquée par les différences religieuses entre sunnites et chiites ainsi que par certaines différences ethniques comme dans le cadre de la question kurde[10]. Il en va de même pour la Lybie qui est un pays divisé entre différentes tribus qui peuplent traditionnellement ce territoire et ne sont pas réparties uniformément sur celui-ci. Dans le cas libyen, le sentiment d’attachement des populations se fait bien d’avantage envers la tribu à laquelle ils appartiennent qu’envers l’Etat ou une idée de nation libyenne, il en va de même avec la Syrie ou l’Irak en proies à de nombreuses et fortes fractures sociétales.

Dans le cas tunisien ces différences ne sont pas absentes, il existe par exemple une minorité berbère d’une certaine importance[11] et qui fait parfois l’objet de discriminations, mais elles sont néanmoins très loin de représenter des fractures d’une importance telle qu’elles mèneraient au conflit armé.

La Révolution tunisienne est par ailleurs marquée par une remarquable volonté de la part de ses acteurs politiques de respecter les règles du jeu démocratique et l’esprit de compromis. A ce titre, l’exemple du parti politique Ennahda est édifiant. Lors des élections d’octobre 2011, qui donnèrent naissance à l’Assemblée Constituante tunisienne, le parti Ennahda a remporté une large victoire en obtenant 89 sièges là où son principal adversaire, le Congrès pour la République (CPR), en a obtenu 29 sur un total de 217 sièges[12].

Redoutés par certains qui craignaient que ce parti n’essaie de remettre en cause les acquis de la laïcité en Tunisie, Ennahda a néanmoins montré, non sans difficultés et sans avoir à affronter de crises, sa volonté de participer au processus de transition vers un régime démocratique. Lorsque, le 24 décembre 2011, le gouvernement de Caïd Essebsi prend fin, Ennahda entre dans le gouvernement de coalition formé par l’Assemblée Constituante et lui donne, entre autre, son Premier Ministre Hamadi Jebali. Celui-ci se maintint jusqu’au 13 mars 2013 et se démarqua par sa volonté de former un gouvernement technocratique hors des intérêts politiques (provoquant par la même occasion des tôlés au sein de son propre parti et favorisant ainsi la position de ses opposants). Le Premier ministre Jebali se retrouva rapidement face à une impasse politique et finit par donner sa démission. Il fut remplacé par un autre membre d’Ennahda : Ali Larayedh. Celui-ci tenta à son tour de trouver un compromis dans la répartition des postes gouvernementaux entre personnalités issues de l’ensemble des sensibilités politiques présentes dans la coalition et technocrates. Néanmoins, face à une situation politiquement intenable, en partie héritée du gouvernement Jebali, et alors que Ennahda était la proie d’accusations et de pressions, notamment à la suite du meurtre de l’opposant politique Mohamed Brahmi, le gouvernement de Ali Layaredh donna sa démission et Ennahda se retira du gouvernement de coalition en Janvier 2014.

Si lors des élections législatives de 2014 Ennahda, et malgré un score honorable (69 sièges obtenus sur un total de 217[13]), n’a pas renouvelé sa victoire de 2011, le parti garde une position très forte au sein du Parlement tunisien, et sa présence est assurée au gouvernement avec un ministre et 3 secrétaires d’Etat. Ce qui a été remarquable dans la pratique politique de ce parti jusqu’ici, c’est l’absence d’esprit revanchard (que l’on a pu observer chez les frères musulmans en Egypte par exemple) sur une société ou un pays qui avait tenu ses idées à l’écart durant tant d’années. Cette volonté ne vient pas d’Ennahda seul, bien entendu, elle est celle d’une société, mais le cas Ennahda en est sûrement l’illustration la plus emblématique.

 

La révolution tunisienne a-t-elle réussi ?

La prudence s’impose lorsque l’on essaye de répondre à une telle question. Il est tentant de dire que la révolution tunisienne est une réussite. Face à ses voisins du Maghreb, l’Algérie et le Maroc, qui  semblent, pour l’instant, condamnés à un immobilisme politique et ses voisins de l’Est, la Libye et l’Egypte, qui sombrent dans le chaos et la guerre civile, la Tunisie apparait effectivement comme un havre de paix démocratique.

Toutefois, si la révolution tunisienne a bien mis fin au règne du clan Ben Ali, les raisons profondes qui ont provoqué cette révolution – les questions de précarité et de chômage, touchant tout particulièrement les jeunes – sont encore bien présentes, et la révolution n’a pas été un facteur de stabilité, qu’elle soit économique ou politique.

Par ailleurs, la question de la liberté d’expression reste un sujet problématique : si la situation s’est bien entendu améliorée au regard du régime de Ben Ali, on ne peut pas parler d’une liberté d’expression dont l’ensemble des entraves auraient été ôtées. Un exemple du maintien de celles-ci face à la liberté d’expression est le sort connu par le rappeur tunisien Weld El 15. Notamment à la suite d’un de ses titres, Boulicia Kleb[14] (« les policiers sont des chiens »), celui-ci s’est vu condamné, sans même être informé de la tenue de son premier procès, à près de deux ans de prison. Après plusieurs procès en appel et quelques mois de cavale[15], le rappeur a finalement obtenu une relaxe de sa peine en décembre 2013[16]. Si la fin de ces péripéties est plutôt positive car elle montre qu’il existe une indépendance de la justice tunisienne, l’existence même de ces démêlées entre l’artiste et la justice montre bien à quel point la liberté d’expression ne peut être tenue pour acquise.

Enfin, rappelons deux éléments centraux :

  • Les pays voisins, et particulièrement la Libye, sont très instables et la Tunisie n’est pas à l’abri d’un effet de contagion.
  • La révolution tunisienne reste très jeune et n’est sûrement pas terminée. Alors que les intellectuels s’arrachent, aujourd’hui encore, les cheveux pour savoir si la révolution française a réussi, comment y répondre pour un événement aussi récent?

 

Peut-on parler d’un modèle tunisien ?

On peut effectivement considérer, à l’heure actuelle, qu’il existe un modèle tunisien dans les révolutions arabes. Cependant, d’un point de vue géopolitique, le modèle tunisien est difficilement applicable hors Tunisie et le succès qu’il a acquis jusqu’à présent reste conditionnel. Rappelons que la révolution n’a pas 5 ans.

Par ailleurs, comparer la révolution tunisienne à d’autres révolutions comme celles qui ont eu lieu, et continuent d’avoir lieu, en Egypte ou en Syrie est très difficile. La Syrie et l’Egypte sont des pays fracturés entre des minorités ethniques et religieuses. Toute la société ne subissait pas les régimes précédents avec les mêmes difficultés et de larges portions de la population ont pu avoir beaucoup à perdre dans les renversements politiques qui se sont opérés et continuent de bouleverser ces régions – comme pour les Alaouites en Syrie, minorité ethnique à laquelle le clan al-Assad appartient, ou les chrétiens coptes en Egypte sous le régime des Frères musulmans.

En Tunisie, si le régime profitait à une minorité de familles ou de « clans » proches du pouvoir, cette minorité n’était pas définie par un caractère religieux ou ethnique et n’est pas le symbole du même type de fracture dans la société tunisienne que dans la société syrienne ou égyptienne. La fracture se trouve entre une faible minorité, proche du pouvoir, et le reste de la population, ce qui a permis une certaine cohésion entre les diverses sensibilités politiques toutes confrontées à des problèmes similaires : chômage, précarité, corruption et non-respect des libertés individuelles.

Il existe donc bien un modèle tunisien au sens d’une révolution qui semble, pour l’instant, réussie. Mais à ce sujet il convient de rajouter plusieurs éléments :

  • Tout d’abord, l’existence du modèle révolutionnaire tunisien reste conditionnelle. La révolution semble être une réussite, mais ces changements sont relativement récents. Reste à savoir s’ils seront poursuivis et s’inscriront dans la durée. Par ailleurs les voisins plus ou moins proches de la Tunisie sont dans des situations de forte instabilité politique, comme c’est le cas en Libye, ce qui est une menace pour la stabilité et la réussite future de la révolution.

Modèle non transférable en tant que tel : On ne peut imaginer que le modèle tunisien se reproduira. Ce modèle est spécifique à la Tunisie pour une raison : il s’est déroulé en Tunisie, dans son contexte bien particulier et chaque pays, malgré les similarités qui existent entre eux, se trouve dans un contexte particulier et bien différent du suivant. Le modèle tunisien peut effectivement servir d’inspiration aux autres pays traversés par le printemps arabe, en matière de dialogue, de processus de réconciliation nationale etc..  Mais en aucun cas il ne peut être reproduit tel quel.

Sources: