Les Tatars de Crimée : chronique d’un peuple oublié

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Evoquer la Crimée c’est évoquer un carrefour de l’Histoire, un lieu aux accents de paradis perdu comme décrit par les poèmes d’Alexandre Pouchkine[1] mais également une avancée de terre stratégique en Mer Noire. Depuis mars 2014, la Crimée, région du sud de l’Ukraine, est devenue terre russe suite à un coup de force politique mené par Vladimir Poutine.

Cet article a pour visée de rappeler quelques-uns des faits essentiels à l’histoire de la péninsule et de son peuple allogène principal, les Tatars. La Crimée a toujours été un objet de convoitise, que ce soit pour l’Empire mongol, pour l’Empire ottoman ou pour l’Empire russe et l’Union soviétique, dont la prolongation actuelle est la Fédération de Russie. Confrontés à ces ambitions politiques, les Tatars de Crimée ont parfois su manœuvrer pour se protéger mais n’ont été, d’autres fois, que les victimes des puissants.

La Crimée devient à partir du 6e siècle av. J.-C. un lieu de peuplement grec. Elle est, à l’époque antique, appelée Tauride. L’un de ses principaux comptoirs commerciaux était la cité de Chersonèse dont les traces demeurent encore visibles aujourd’hui dans les faubourgs de Sébastopol. Au 1er siècle av. J.-C., Rome renverse le pouvoir des cités grecques et étend son administration politique jusqu’en Tauride. Puis la région passe sous domination des barbares ostrogoths avant que les invasions mongoles ne viennent bousculer définitivement le destin de la Crimée. En effet, à l’extrême-Est de cette presqu’île, dans les plaines de l’actuelle Mongolie, se joue une des plus grandes pièces politiques de l’histoire, celle de la constitution de l’Empire mongol sous l’égide Gengis Khan. Cet homme a réussi l’unification de tribus ethniquement composites pour créer un empire politique exceptionnel de par ses ambitions (unir toutes les tribus nomades dans un même espace politique) et ses dimensions (expansion et conquêtes jusqu’aux portes de l’Europe de l’Ouest et de l’Arabie).[3]

C’est de ce terreau culturel et politique que sont issus les Tatars de Crimée. A l’origine, il s’agissait de nomades turcs habitant la vallée du Kerülen, jusqu’aux rives de l’Onon dans le nord-ouest. Leur langue turcique appartient à la famille linguistique des langues altaïques qui comprend les Turcs, les Mongols et les Tougouso-mandchous.[5] Ils partagent les mêmes modes de vie : le nomadisme pastoral dans les steppes ; la chasse et la cueillette dans les forêts de Sibérie ; la même religion (dont le chamanisme est une expression).

Au XIIIe siècle, suite à une défaite militaire, les tribus tatares sont intégrées à l’armée de Gengis Khan. Malgré la destruction sociale et politique de leur groupe suite à cette assimilation, les Tatars deviennent les plus fidèles alliés et combattants du grand Khan mongol. Ils le suivent dans sa conquête des terres orientales de l’Europe du Sud où une partie des leurs décide de s’implanter en Crimée, la tribu des Giray. Ils fondent un Khanat (ou royaume) qui perdure jusqu’en 1783, date de la conquête russe de la péninsule. C’est à la suite des invasions mongoles que le nom de tatar se diffuse à travers la Chine et l’Europe, à cause de leur réputation de guerriers infernaux et terrifiants, se déformant en tartare sous l’influence de barbare et, rapidement devient l’expression commune pour désigner toutes les tribus d’Asie centrale, dont les Mongols, à leur grand dam.[6]

A l’arrivée des Tatars en Crimée, les terres sont toujours habitées par des Grecs du Pont auxquels s’ajoutent des Arméniens, des Bulgares, des Francs et des Italiens qui y ont ouvert des comptoirs commerciaux. Les Tatars y établissent un royaume musulman et sunnite et font de Bakhtchisaraï leur capitale politique. A la fin du XVe siècle au nom de leurs liens culturels et religieux, le Khanat devient vassal du Sultan ottoman. Cet acte politique est fondateur du devenir du royaume dans les siècles à venir.

En échange de sa protection, les Khans deviennent les intermédiaires de la Sublime Porte[7] dans ses relations diplomatiques avec la Russie et les pays du Sud de l’Europe.[8] Localement, l’organisation du pouvoir politique repose sur une hiérarchie stricte entre les clans dont le Khan était le premier des chefs. En tant que descendant proclamé de Gengis Khan, cette filiation assure la légitimité traditionnelle de son pouvoir. Il siège à Bakhtchisaraï, centre du pouvoir politique et administratif, où il est secondé par le Conseil des chefs de Clan. Malgré une organisation pyramidale du pouvoir, les khans ne parvinrent jamais à canaliser les oppositions ni à éviter les querelles de succession entre les différentes tribus tatares.

A partir du XVIIe siècle, l’Empire ottoman se met à décliner. Malgré les réformes, Constantinople n’arrive pas à moderniser son armée sur le modèle européen, ni à éradiquer la corruption qui gangrène son administration ou à empêcher la montée des sentiments nationaux parmi les peuples sous sa domination. Pour les Tatars la disparition progressive de ce puissant allié est lourde de conséquences. Depuis le XVIe siècle, l’Etat moscovite n’était pas en mesure de s’opposer au Khanat tatar lequel menait régulièrement des incursions armées dans les terres de la Moscovie. Mais la Crimée représentait de vastes terres fertiles capables de nourrir une population russe en croissance. Lorsque Pierre le Grand arrive au pouvoir à la fin du XVIIe siècle, il entame une politique d’expansion impérialiste où la Crimée fait figure de « Perle de la Couronne du Tsar »[9] avec ses terres noires et ses frontières « naturelles »[10] qu’elle procure au rêve de Grande Russie. Cette ambition s’accomplit sous Catherine II, en 1783, lorsque les troupes russes envahissent la Crimée.

Dès lors, Saint-Pétersbourg initie une politique de russification de la péninsule. Une nouvelle capitale est construite dans les terres, Simféropol. Quant à la flotte russe elle gagne un nouveau port, Sébastopol, lui donnant ainsi un accès stratégique vers les Détroits et la Méditerranée. L’aristocratie russe s’empresse de venir à Yalta, sur la côte criméenne, y établir ses datchas de villégiature. De l’autre côté, les paysans tatars sont expulsés de leurs terres pour les donner aux colons envoyés depuis la Russie. La noblesse tatare est assimilée à la hiérarchie russe, perdant progressivement ses droits et son indépendance.

La politique russe de détatarisation de la Crimée est source de deux conséquences :

  • La première est le départ pour l’exil du peuple tatar vers l’Empire ottoman, en Bulgarie et en Roumanie principalement. Les deux tiers des Tatars quittent la Crimée à partir de la fin du XVIIIe siècle.
  • La deuxième est l’impulsion donnée au mouvement nationaliste tatar, en réaction à la politique coloniale de la Russie.

Confrontés au bouillonnement intellectuel libéral et nationaliste qui traverse l’Europe dès la fin du XVIIIe siècle, des membres de l’élite intellectuelle tatare prennent conscience du retard de leur peuple sur la modernité occidentale et réfléchissent aux moyens à mettre en œuvre pour combler ce retard. Ces réflexions mènent au mouvement réformateur dont la figure la plus populaire fut Ismaïl Gaspirali (1815-1914). Né au sein de la petite noblesse tatare de Crimée, il étudie en Russie avant de s’enrôler au sein de l’armée ottomane. Son destin est révélateur des trajectoires cosmopolites et éduquées qui forgèrent les leaders nationalistes des peuples opprimés au XIXe siècle dans l’Europe des Empires. Convaincu que le retard économique et social des Tatars serait rattrapé par l’instruction et le recul du carcan traditionnaliste religieux, il fonde le journal Tercüman et écrit un grand nombre d’essais pour véhiculer ses idées éducatives et culturelles. Il crée des écoles et voyage en Asie centrale afin de rencontrer les autres peuples musulmans en Russie. Avec leurs leaders il échange sur le devenir des musulmans de Russie. Favorable à une intégration au sein de l’Empire tsariste, Gaspirali prône l’union de tous les musulmans et la reconnaissance de leur groupe identitaire religieux comme nouveau statut politique.

Le mouvement des musulmans russes est au départ pacifique et légaliste, mais face à l’échec d’une union politique reconnue légalement par le pouvoir russe, la radicalité transforme la jeune intelligentsia tatare au début du XXe siècle. Témoin de la répression gouvernementale qui s’abat contre les groupes politiques clandestins et témoin de son refus d’accéder à des réformes libérales, une partie de la jeunesse criméenne choisit de rejoindre l’action violente et révolutionnaire des groupes marxistes et socialistes à partir de 1903. A l’image des Jeunes Turcs de l’Empire Ottoman, la police politique tsariste les surnomme les Jeunes Tatars (Dufaud, 2011, p.34).

Après 1917 et la prise de pouvoir des Soviétiques, les Tatars de Crimée entament une nouvelle page de leur histoire. Le nouveau gouvernement de Moscou décide d’une tatarisation (tatarizaciâ) des institutions de Crimée et constitue le 18 octobre 1921 une République socialiste soviétique autonome de Crimée (RSSA) où les Tatars sont reconnus comme groupe allogène principal. L’attitude des nouveaux dirigeants soviétiques à l’égard des Tatars fut la même qu’envers les autres groupes ethniques des territoires sous domination soviétique. Durant les années 1920 la politique des nationalités était favorable aux autonomies territoriales afin de les mener vers un processus civilisateur.

C’est à partir des années 1930, à l’arrivée de Staline au Kremlin, que la situation se durcit. La répression et l’embrigadement des esprits deviennent les premières méthodes de construction d’une terreur d’Etat. Les anciennes élites sont liquidées au profit de nouvelles générations, qui doivent tout au nouveau maître du Kremlin. Cette épuration touche toutes les Républiques socialistes soviétiques dont la Crimée. Staline veut dominer les nations à l’intérieur de l’URSS et contraindre les tendances nationales trop velléitaires. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, au fur et à mesure que l’Armée Rouge reprend les territoires conquis par l’armée nazie, le Kremlin prend prétexte de la collaboration des peuples allogènes avec les Allemands pendant le conflit pour lancer une politique de déportation des minorités vers les plaines d’Ouzbékistan et du Kazakhstan.

Sept peuples sont déportés de leur foyer national : 407 690 Tchétchènes, 92 074 Ingouches, 75 737 Karatchaïs, 42 666 Balkars, 134 271 Kalmouks, 380 000 Allemands de la Volga et 200 000 Tatars de Crimée. Pendant 10 ans, ces nations déportées cessent d’exister. En parallèle de ces transferts, le pouvoir soviétique entame dans les années 1950 une politique de refonte de l’identité nationale soviétique et, pour cela, lutte contre les fondements culturels et historiques des groupes ethniques non russes. Pris dans ce tourbillon répressif, les Tatars arrivent au début de l’été 1944 en Ouzbékistan et au Kazakhstan. Ils y restent jusqu’en 1991, date à laquelle le nouveau gouvernement russe (suite à l’effondrement de l’Union Soviétique) leur accorde le droit de rentrer chez eux, en Crimée.

Cependant, les Tatars revenus dans la péninsule sont vite confrontés à l’hostilité des Russes qui y résident depuis leur départ en 1944. Certains se sont installés dans les maisons laissées vides par les Tatars. Pour ajouter à la situation générale, la Crimée est terre ukrainienne depuis 1954, suite au « don surprise »[11] de Khroutchev à l’Ukraine. Les colons soviétiques venus sur ordre du Kremlin dans les années 1940 se retrouvent exilés de chez eux. Cet abandon est encore vivace aujourd’hui dans les mémoires russes de la péninsule. De fait, lorsque les Tatars reviennent à partir de 1991, la réconciliation ne passe pas entre les deux peuples. Le premier problème auquel sont confrontés les Tatars est le logement. Ils ne peuvent récupérer leurs anciennes maisons, lorsqu’elles existent toujours, et le manque de logement disponible se fait cruellement sentir. La plupart logent dans des installations de fortune construites aux abords des villes où ils se regroupent en communauté. Les Tatars sont confrontés à des problèmes d’intégration économique et politique que le gouvernement de Kiev n’a pas su résoudre. La mixité n’est pas de mise. La ville de Bakhtchisaraï est entièrement habitée par des Tatars. Les expressions de la langue et de la culture tatares dans l’espace public sont souvent mal vues par les Russes criméens et les altercations ne manquent pas entre les deux groupes.

A l’heure actuelle, la Crimée est revenue sous le giron de la Russie. Plusieurs raisons ont présidé à ce choix mais aucune ne prend en compte le sort des Tatars qui font l’objet de stigmatisations de la part des autorités locales. La chaîne de télévision tatare, ATR, est interdite de retransmission, conséquence de son opposition déterminée à l’annexion de la Crimée par Moscou. Les risques de dérapage violents sont nombreux et tout dépendra de la politique de Moscou à l’égard des Tatars dans les mois et années à venir.


[1] POUCHKINE Alexandre, La fontaine de Bakhtchisaraï, 1824

[3] ROUX Jean-Paul, Histoire de l’empire mongol, Paris : Fayard, 1993, p. 20. L’Empire mongol fut construit politiquement et administrativement dans un temps réduit au vu de son étendue géographique de la Caspienne jusqu’au Pacifique et perdura pendant des siècles. S’il chuta rapidement en Iran et en Chine après un siècle et demi de domination, il installa durablement son autorité en Russie pendant près de 250 ans et dans l’antique Transoxiane pendant un demi-millénaire. Cette région correspond globalement à l’Ouzbékistan actuel et au sud du Kazakhstan.

[5] ROUX Jean-Paul, op. cit., p. 19

[6] WILLIAMS Brian G., The Crimean Tatars: The Diaspora Experience and the Forging of a Nation, Leiden, Boston, Köln: Brill 2001, p.12

[7] La Sublime Porte est l’expression qui désigne le palais du Sultan ottoman à Constantinople

[8] DUFAUD Grégory, Les Tatars de Crimée et la politique soviétique des nationalités, Paris : Editions Non Lieu, 2011

[9] WILLIAMS

[10] DUFAUD G., op. cit., p. 22 Le rêve de Pierre Le Grand était de constituer le royaume de la Grande Russie avec des frontières naturelles et empêcher toute contestation et invasion des peuples voisins.

[11] GERARD Mathilde, « D’un simple décret, Khroutchev fit don de la Crimée à l’Ukraine en 1954 », Le Monde, 15/03/2014, http://www.lemonde.fr/europe/article/2014/03/15/d-un-simple-decret-khrouchtchev-fit-don-de-la-crimee-a-l-ukraine_4383398_3214.html (consulté le 29/04/2015)

Diplômée de l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble, du Master Mutations en Méditerranée et au Moyen-Orient, et d’une licence d’Histoire à l’Université Pierre Mendès France de Grenoble. Elle a eu l’occasion de travailler à Istanbul et à Sfax, en Tunisie ; a voyagé sur les deux rives de la Méditerranée, de l’Espagne à la Grèce et du Maroc au Liban jusqu’en Crimée et au Kazakhstan. Installée actuellement à Londres pour travailler sur la gestion de crise.

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