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Un bourbier sans printemps : le cauchemar syrien

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Vues de France, les révoltes populaires qui secouèrent le monde arabe à partir de 2010, laissèrent place à un grand élan de lyrisme. La presse s’enquit de nommer « révolution de jasmin », les manifestations tunisiennes. Tandis que « Printemps arabe », déclinable à merci (printemps égyptien, etc.), servit aux autres pays. Un vocable qui dans sa terminologie florale, cache misère, voilait la violence de la rue sous des aspects de garden partys. Tout n’était que climat. Pour tout dire, on eût dit que, dans un même temps, cette région virevoltait du printemps vers l’hiver. Comme ça, subrepticement. Uniformément. Et, surréalisme de circonstance, dans une même phrase, on pouvait alors citer Hegel, parler de nuages, de 1789, de lever de soleil et de la menace du regel

Pourtant, côté syrien, l’expression « Printemps arabe » n’avait rien de nouveau. Fin janvier 2005, la protestation monstre à Beyrouth qui fit suite à l’assassinat de l’ex-premier ministre libanais, Rafik Hariri, et « exigeant le retrait des troupes syriennes du Liban [ainsi que] la fin de la tutelle pesante de Damas sur les institutions du pays[1] », se faisait déjà appeler ainsi. Qui plus est, ironie de l’histoire, entre 2006 et 2010, les printemps syriens se sont caractérisés par une aridité particulièrement prononcée. Tant d’ailleurs que la sécheresse aurait provoqué une baisse des rendements agricoles de l’ordre de 30 % là où l’agriculture représente, à elle seule, 25 % du PIB du pays. Une équipe de chercheurs américains a d’ailleurs mis en évidence qu’il s’agirait de l’un des facteurs ayant provoqué l’insurrection. Printemps en hiver, printemps sans fruit, hiver pendant le printemps… La métaphore a capoté en Syrie, lasse de son usage et de son inadéquation. Finalement, l’un des ouvrages de référence sur la question a tranché dès son intitulé : « Pas de printemps pour la Syrie[2] ».

Rivalités de puissances

Au fond, « qu’a-t-il manqué aux opposants au régime de Bachar al-Assad pour connaître un autre destin que celui de leurs homologues égyptiens, tunisiens, libyens ou yéménites ?[3] » Ou encore « pourquoi [une] lutte armée d’une rare intensité n’a-t-elle pas conduit au même résultat que les quelques semaines de protestation essentiellement pacifique des opposants à Zine al-Abidine Ben Ali, Hosni Moubarak ou Mouammar Kadhafi ?[4] ». Sans compter sur la question lancinante, au détour de 2011 puis de 2013, à propos d’une intervention militaire occidentale en Syrie.

La réponse, plus que dans le côté retors d’al-Assad, son aptitude à la division souvent mise en avant dans des articles éloquents[5], tient à l’environnement international. A vouloir circonscrire les heurts syriens à sa scène intérieure, on en oublie trop vite les rivalités de puissance et les jeux d’influence régionale. Sans cette clef d’analyse, il devient impossible de saisir le rôle de pays comme la France, la Grande-Bretagne, les États-Unis qui ont largement contribué à la détérioration de la situation en militant pour une intervention et en fournissant des armes aux insurgés. De même pour le Qatar et l’Arabie-Saoudite dont on estime, pour le premier, qu’il aurait aidé les rebelles à hauteur de 3 milliards de dollars tandis que Riyad servait de relais aux pays occidentaux pour la livraison de leurs armes. Quid de la Russie, « puissance encerclée », ce heartland géopolitique qui, tout au long de la Guerre froide, a subi la stratégie du containment et voit aujourd’hui sa zone d’influence immédiate partir en lambeau ? Sans parler de l’Iran, de la Turquie ou encore du Hezbollah libanais…

Disant cela, nous voyons bien qu’en dépit des aspirations démocratiques syriennes et de l’usage d’une force criminelle par le régime d’al-Assad –et ce dès les premiers soubresauts du mécontentement à l’exemple des enfants de Deraa torturés pour un simple graffiti « ton tour arrive, docteur[6] »-, rien, absolument rien, lorsque l’on entraperçoit la toile de fond, ne suggérait que la situation puisse aboutir à une conclusion pacifique. Vous reprendrez bien un peu de Guerre froide et de ses conflits interposés voués à l’enlisement ? Voici la destiné de ce printemps avorté, lice des rivalités régionales. 210 000 morts et près de 4 millions de déplacés laissent penser, en effet, que la guerre civile syrienne n’avait rien de commun aux « printemps » de ses voisins. Aujourd’hui, le bourbier est consommé. Ce n’est plus une guerre mais huit conflits qui gangrènent la Syrie :

Un enfer pour les minorités

S’il est une chose que Bachar al-Assad a su faire promptement, c’est rallier à sa cause les minorités. En 2013, il avait gagné la bataille des cœurs et des esprits : selon l’Otan 70 % des syriens lui étaient favorables et 20 % restaient neutres. Il faut dire aussi que certains insurgés l’ont bien aidé… En guise d’exemple, début avril de la même année, une fatwa du Cheick salafiste Yasir Al-Ajlawni légitimait tout simplement le viol des femmes non sunnites par les combattants de l’opposition à al-Assad.

En marge d’un débat à l’Assemblée nationale sur la liberté religieuse organisé par l’Aide à l’Église en détresse en avril 2013, j’ai eu l’occasion de constater cette adhésion en rencontrant l’archevêque syriaque catholique de Damas, Monseigneur Elias Tabé. « Nous n’étions pas mécontent du régime [de Bachar al-Assad], m’expliquait-il. La Constitution laïque limitait les confrontations religieuses. […] Aujourd’hui, l’agression est extérieure, étrangère et terroriste. Nous avons peur pour notre existence dans le cas d’un changement politique ».

Monseigneur Ignace III Younan, patriarche des syriaques catholiques, croisé dans les mêmes circonstances, me confiait sans ambages que depuis deux ans déjà il « annonçai[t] le chaos. Ce qui se passe aujourd’hui est une sorte de catastrophe pour notre survie. A Alep, nous ne pouvons plus sortir de chez nous, nos maisons sont bombardées, il n’y a plus d’assistance sanitaire. Et quand les familles chrétiennes quittent la région, elles ne reviennent pas. Nous sommes le berceau de la chrétienté. Aujourd’hui nous représentons moins de 1% de la population !, insistait-t-il.  Et ce ne sont pas les livraisons d’armes [à l’opposition syrienne par la France et le Royaume-Uni] qui résoudront le problème ! Elles ne feront qu’enflammer les esprits. Les factions en conflit diviseront le pays jusqu’à la guerre confessionnelle. »

Depuis Daesh a rajouté de l’huile sur le feu. « Pas moins de 220 chrétiens assyriens ont été enlevés par l’organisation de l’État islamique dans onze villages au cours des trois derniers jours » dans la province de Hassaké (nord-est) indiquait l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH) le 26 février dernier. Une exaction parmi des centaines d’autres. Une situation telle que, pour la première fois de l’histoire des Nations-Unies, le sort des chrétiens d’Orient était évoqué au Conseil de sécurité à la demande de Laurent Fabius. Cette demande, symbolique et nécessaire, révèle pourtant un paradoxe : la diplomatie française, se positionnant en défenderesse des chrétiens d’Orient (ce qui est historiquement fondé[7]) tout en ayant participé au jeu des rebelles, choisit d’ignorer que les minorités voient en Bachar al-Assad un rempart. Dans une ligne dure, qui commence à la caractériser, elle louvoie entre ses positions de principes et sa stratégie de rupture à l’endroit du dictateur damascène. La diplomatie française au Proche-Orient est tout bonnement devenue illisible.

Une diplomatie qui nie ses propres droits

Le plus étonnant dans cette guerre, c’est l’inaptitude des diplomaties occidentales à chercher une issue au conflit tout en y étant parties prenantes. Certains se souviendront peut-être de l’incroyable phrase de Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères : « Je suis conscient de la force de ce que je suis en train de dire, mais monsieur Bachar al-Assad ne mériterait par d’être sur la terre ». Une déclaration de guerre. Tout du moins, cela y ressemble plus qu’à une circonvolution langagière propre à l’idiome diplomatique. Il est communément admis, à la suite de Clausewitz, que « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Ce qui signifie que lorsque la diplomatie échoue, la politique revêt ses habits guerriers. Voir notre ministre des Affaires Étrangères énoncer avec tant de clarté l’échec de son propre appareil laisse songeur… C’est qu’il fallait punir, une posture morale bien plus que diplomatique.

Mais les cas d’école se sont multipliés. La fameuse « ligne rouge » que constituait l’utilisation d’armes chimiques, figure au premier plan de ces bourdes diplomatiques. Dominique de Villepin, sur le plateau de Ce soir ou jamais, résumait sobrement l’erreur : « Est-ce qu’il fallait poser une ligne rouge ? Je dirai que le b.a-ba de toute diplomatie, c’est d’éviter de le faire. Tout simplement parce qu’on se lie les mains et on se retrouve engagé dans des processus automatiques dont on ne sort pas. Il est très intéressant […] de constater qu’après s’être lié les mains, […] depuis cet engagement […] tout est fait […] pour essayer de trouver des faits nouveaux pour retarder le moment où l’on va devoir mettre à exécution [cette menace] ».

Silence radio ?

Victime de sa complexité, le conflit syrien est retombé dans les affres du désintérêt médiatique. La litanie de ses douleurs a lassé. Et avec elle les anathèmes. Les exactions de Daesh figurent maintenant en tête de cortège comme autant de faits divers. Mais, soyons clair, la situation n’a pas changé : les rebelles qui refusent une trêve de l’ONU, Bachar al-Assad qui accuse Ankara d’avoir torpillé ce cessez-le-feu, 20 ans d’espérance de vie perdus en quatre années, la barre des 13 000 torturés à mort par le Régime, Daesh aux portes de Damas, Idlib prise par Al-Qaïda… le cauchemar continue. Mais cette fois-ci, plus question de citer Hegel ou de parler de lever de soleil.

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Sobrement, en pied d’article, on trouve maintenant des résumés indigents, à l’instar de celui-ci dans Le Parisien : « La guerre en Syrie a commencé par des manifestations pacifiques réclamant des réformes politiques avant d’être matées dans le sang par le régime, provoquant la militarisation du conflit qui a jeté la moitié de la population syrienne hors de chez elle. »

Photo :  Bengin Ahmad / flickr.com / CC BY 2.0 : réfugiée syrienne

[1] Gilbert Achcar, « Chances et aléas du printemps arabe », Le Monde Diplomatique, juillet 2005.
[2] François Burgat, Bruno Paoli (dir.), Pas de printemps pour la Syrie. Les clefs pour comprendre les acteurs et les défis de la crise (2011-2013), La Découverte, 2013.
[3] François Burgat. La stratégie al Assad : diviser pour survivre in François Burgat, Bruno Paoli (dir.), Pas de printemps pour la Syrie. Les clefs pour comprendre les acteurs et les défis de la crise (2011-2013), La Découverte, pp.19-32, 2013.
[4] Ibidem.
[5] Outre l’article précédemment cité, mentionnons celui de Matthieu Cimino : « La « fabrique de l’ennemi » en système totalitaire. Le cas syrien (1946-2014) » in Relations internationales (n° 158)
[6] Bachar al-Assad est médecin
[7] Depuis les capitulations de 1536 signées par François Ier et la Sublime Porte. La légitimité de la France comme protectrice des lieux saints et des chrétiens repose également sur le protectorat catholique accordé par le Vatican.

Joseph Dauce
est titulaire d’un master en diplomatie et négociations stratégiques de l’université Paris-Sud. Il s’est spécialisé dans l’analyse des processus de négociation, les médias ou encore les questions de défense.