Commentaires fermés sur Sunnisme-chiisme, lecture simpliste d’un Orient compliqué

Sunnisme-chiisme, lecture simpliste d’un Orient compliqué

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« Tout, au Proche-Orient, est désormais analysé en termes de “sunnites et chiites. Depuis le déclenchement des révoltes dans le monde arabe, début 2011, le jeu de la simplification continue. » Georges Corm, « Pour une analyse profane des conflits », Le Monde diplomatique, février 2013

L’une des premières étapes à la compréhension d’un événement est sa définition et sa dénomination. En ce sens, « Mal nommer un objet c’est ajouter au malheur de ce monde », disait Camus. Nommer n’est pas anodin et traduit un rapport de force car c’est la vision de l’acteur le plus puissant qui est retenue.

L’effondrement de l’Etat yéménite et la guerre civile s’y déroulant font ressortir du prêt-à-porter définitionnel : les rebelles sont des musulmans chiites – forcément soutenus par l’Iran – et sont contre le gouvernement sunnite du Yémen – aidé nécessairement par l’Arabie saoudite. Pour nombre de médias le religieux est la clef de lecture du Moyen-Orient. Alors, division sunnisme-chiisme : portrait fidèle de la région ?

Islam : sunnisme, chiisme ?

L’islam est la dernière grande religion monothéiste, apparue au VIIème siècle dans la péninsule arabique. C’est la deuxième religion mondiale en nombre de fidèles. Nous y distinguons trois branches religieuses historiques :

  • Le sunnisme : regroupe environ 85% des musulmans dans le monde. Les enseignements religieux suivis sont ceux du Coran ainsi que du Hadith (livre qui relate les faits et geste du prophète Mahomet). Les sunnites sont partagés en quatre écoles : l’Hanafisme (Turquie, assez libérale) ; le Malikisme (Andalousie et Maghreb) ; le Chafiisme (suivi par les Arabes hors Arabie saoudite et au Maghreb) ; l’Hanbalisme (Arabie saoudite et Yémen, plus strict).
  • Le chiisme : principale autre branche islamique, elle rassemble environ 14% des musulmans. Les chiites ont réalisé leur schisme religieux lorsque le quatrième calife descendant de Mahomet[1], Ali, a été assassiné en 661. Le chiisme est donc né d’une guerre de succession. Le chiisme est la religion officielle de l’Iran, est majoritaire en Irak, à Bahreïn et 38% des Libanais, 20% des Pakistanais, 15% des Afghans et 10% des Syriens se réclament du chiisme. Ils sont divisés en quatre écoles distinctes : les Duodécimains (pour douze imams, religion officielle de l’Iran, avec un clergé permanent et hiérarchisé) ; les Ismaélites ; le Zaydisme (au Yémen) et les Alaouites (installés en Syrie).
  • Le kharidjisme : branche minoritaire la plus éloignée de l’islam. Cette communauté est basée au Yémen. Ils ont réalisé leur schisme avant les chiites.

Pour avoir une réelle vision religieuse du Moyen-Orient, il faudrait aussi parler des communautés religieuses issues de l’islam chiite telles que celle des Druzes (Liban) et des Alévis (Turquie). Le tableau ne serait pas complet sans les chrétiens d’Orient qui représentent encore environ 15 millions de fidèles – dont environ 10 millions de coptes en Egypte. Citons enfin, les communautés juives qui étaient établies dans l’ensemble des pays du Moyen-Orient mais qui, au cours du XXe siècle ont migré en grande partie – de gré ou de force – vers l’Etat d’Israël.

Diviser le Moyen-Orient en deux factions sunnite et chiite ne permet pas de comprendre ce qui s’y passe véritablement, et peut-on d’ailleurs parler de deux blocs unis ?

L’unité religieuse musulmane, à dominante sunnite, a été permise par l’existence d’un califat, dont le dernier était incarné par le sultan ottoman. La suppression du califat en 1924 par le nouveau pouvoir turc, laïc, y a mis fin. Il n’y a plus d’autorité suprême de l’islam mais des écoles ou courants religieux.

Croire à une unité supposée du camp sunnite ne permet pas de comprendre l’affrontement entre partisans des Frères musulmans et pouvoirs politiques d’obédience sunnite. Ainsi l’Egypte nassérienne, emprunte de laïcité et de progressisme a – dès le début – lutté contre cette confrérie, comme l’Arabie saoudite, royaume dont le leïtmotiv est avant tout religieux, le fait depuis les années 1990.

L’axe fort du chiisme se situe à la fois en Irak et en Iran. Ses deux villes saintes sont Nadjaf, en Irak, et Qom, en Iran. La structuration du chiisme dans ces deux pays est très proche, mais il n’en est pas de même ailleurs, ce que résume le chercheur Antoine Sfeir : « Retenons qu’il existe un lien fort entre ces communautés et une immense diversité. A tel point qu’il est sans doute plus approprié de parler des chiismes.[2] » Ainsi les chiites zaïdistes yéménites ne se reconnaissent absolument pas dans le chiisme iranien.

Supposons qu’il existe un bloc religieux uni, cela ne revient toujours pas à dire que la population chiite ou sunnite d’un Etat prend position comme un seul homme sur un sujet ! Tous les chiites bahreïnis sont-ils unis face au régime sunnite qui les dirige, et ne sont-ils pas opposés à un rapprochement avec l’Iran ? Des sunnites ne se sont-ils pas révoltés avec eux en 2011 ?

Iran, Arabie saoudite : même combat ?

Les Occidentaux se seraient-ils pris à leur propre piège vis-à-vis de l’Iran ? L’Iran chiite était qualifié d’« Etat maléfique », d’« Etat voyou », de financeur de mouvements terroristes, et sa situation intérieure est montrée du doigt par la « communauté internationale » pour les atteintes au droits de l’Homme et aux libertés. Pourtant, il n’y a qu’à traverser le golfe Persique pour voir que la situation politique tant extérieure qu’intérieure des monarchies pétrolières (sunnites) n’a rien de reluisante.

Le Qatar et l’Arabie saoudite arment des filières islamistes djihadistes en Syrie depuis le début de la guerre civile, financent des imams radicalistes en Europe ou permettent la lapidation de femmes…

Au-delà de ça, Riyad et Téhéran sont-elles des puissances de même acabit ? L’Iran est une puissance régionale depuis plus d’un demi-millénaire. Sa frontière avec la Turquie date de 1639… et témoigne d’une ancienne confrontation entre la puissance turque et l’Etat perse – ce qui ne veut pas exactement dire affrontement entre la puissance sunnite et l’Etat chiite…

A la différence de l’Iran, l’Arabie, en tant qu’Etat indépendant est une création récente. Ce fut un coup géopolitique orchestré par les diplomates britanniques afin d’empêcher la création d’un grand royaume arabe au Proche-Orient et retourner les tribus arabes de la péninsule arabique contre les Turcs durant la 1ère Guerre mondiale.

L’Arabie saoudite, fondé en 1926 autour de la famille de l’émir Al-Saoud, n’a acquis un poids régional qu’avec la découverte des champs pétroliers qui l’ont rendu prospère, et leur alliance avec les Etats-Unis.

Elle n’est pas une puissance religieuse traditionnelle. Les deux puissances sunnites historiques, qui ont assumé le califat, sont en fait la Turquie et l’Egypte. Le dernier califat est turc tandis que la principale université religieuse sunnite est celle d’al Azhar au Caire. La (seule) plus-value du royaume saoudien est d’avoir sur son territoire les lieux saints de La Mecque et de Médine, centres névralgiques de l’islam. Le Hadj – le pèlerinage annuel des musulmans à La Mecque – est ainsi permis par l’Etat saoudien qui voit affluer sur son sol des millions de croyants et le place de fait parmi les principaux protagonistes religieux mondiaux.

L’idéologie politique de la famille Saoud, le wahhabisme, s’est développée à l’opposé des évolutions des autres pays musulmans au XXe siècle. Le siècle précédent fut en effet celui du développement des courants laïcs et progressistes au Moyen-Orient. De la nouvelle Turquie laïque de Mustafa Kemal (1923), à la création du parti Baas – progressiste et laïc – en Syrie (1947), au renversement de la monarchie égyptienne par Nasser (1952), puis en Irak par Saddam Hussein (1968), ou encore avec la modernisation à marche forcée de l’Iran par le Shah, la majorité des Etats du Moyen-Orient se tournaient vers une sécularisation de leurs sociétés et la religion étant volontairement mise de côté par les pouvoirs publics.

Lorsque l’Iran du Shah était pro-occidental – et aligné sur les Etats-Unis –, le chiisme n’avait pas aussi mauvaise presse et son existence était d’ailleurs globalement ignorée puisqu’il touche les relégués des sociétés sunnites. Plus que ça, dans ce mouvement de « renaissance » arabe (baas), le clivage chiites-sunnites a été tu. Lorsque le Shah a été renversé et remplacé par un pouvoir résolument antioccidental le monde a découvert le chiisme comme force de déstabilisation. Dans une logique de Guerre froide, mieux valait une prise de pouvoir par un religieux que par un communiste – erreur funeste puisque l’ayatollah Khomeiny était résolument anti-impérialiste et souverainiste…

Renforcement des protagonistes par le fait religieux

Les Etats-Unis ont une responsabilité indirecte dans cette confessionnalisation des conflits au Moyen-Orient. Dans une logique d’affrontement avec le camp soviétique, ils ont créé des lignes de clivages avant tout basées sur la religion. Pour lutter contre les Russes en Afghanistan, ils ont financé et formé des djihadistes pour lutter contre l’oppresseur. Or les fantassins recrutés mondialement étaient des extrémistes sunnites, n’ayant comme seule identité commune que leur religion.

Leur seconde responsabilité vient de leur alliance avec le royaume saoudien. L’une des tendances lourdes de leur politique étrangère a été d’assurer la sécurisation des approvisionnements pétroliers. L’alliance avec Riyad est donc à la fois structurante – déploiement de ses bases militaires – et stratégique – se placer en protecteur du premier pôle d’énergies du monde. Or cette alliance, qui est le cœur de la politique arabe de Washington, a renforcé l’audience de ce pays sur la scène internationale.

L’Arabie saoudite redoute plus que tout un retour en force de l’Iran sur les scènes régionale et mondiale. Avec l’instauration de la République islamique en 1979, l’Iran s’est coupé délibérément de la communauté internationale. La guerre de huit ans avec l’Irak de Saddam Hussein – qui craignait, notamment, que la révolution islamique qu’appelait de ses vœux l’ayatollah Khomeiny ne trouvât un écho favorable dans la population chiite majoritaire en Irak – en est une des causes.

Les Saoudiens savent bien que le retour de l’Iran sur la scène régionale écornerait profondément leurs aspirations à être la première puissance du Moyen-Orient. Téhéran est l’un des principaux producteurs mondiaux d’hydrocarbures et n’a pas une économie axée uniquement sur les revenus de son sous-sol. Il dispose donc d’atouts que n’a pas encore Riyad. Seulement, les sanctions économiques internationales et l’embargo pénalisent fortement le développement de l’économie et l’asphyxient petit à petit.

En fait, les monarchies sunnites de la péninsule arabique ont tout intérêt à dénoncer les agissements supposés d’un Iran déstabilisateur, et à craindre son renforcement réel, car mieux vaut stigmatiser un ennemi extérieur que de voir l’échec de ses politiques intérieures, et notamment l’inclusion des minorités chiites. Dans la plupart des monarchies du Golfe, elles sont mises à l’écart, notamment d’un point de vue économique. Reléguées aux strates inférieures de la société, elles peuvent constituer un vrai facteur de déstabilisation interne de ces régimes, mais sans qu’il n’y ait intervention de l’Iran. Leur crainte est donc qu’en recouvrant des forces, la République iranienne ne consacre des fonds dédiés à l’aide de ces populations déshéritées.

La distinction sunnisme-chiisme est un parfait alibi pour les pouvoirs sunnites d’éluder la question de la lutte contre les inégalités et de la cohésion de leurs Etats. En ce sens, une déclaration du ministre qatari des Affaires étrangères, M. Khaled Al-Attiyah, en dit long : « Ce dont nous avons peur, c’est que la question communautaire (entre chiites et sunnites) ne dégénère en conflit entre les Arabes et l’Iran. » Ainsi, un « bon » Arabe serait sunnite et si problème il y a, cela vient nécessairement du voisin iranien.

L’idée selon laquelle l’Iran chiite cherche à déstabiliser les puissances sunnites a fini par trouver écho… à Téhéran

Paradoxalement, la rhétorique saoudienne de voir la main de Téhéran partout… renforce Téhéran.

Malgré les différences entre écoles chiites, Téhéran a tout intérêt à se poser en défenseur et protecteur des chiites à travers le monde – même si cela ne correspond pas à la réalité. La politique étrangère iranienne dépasse, en fait, la question confessionnelle comme l’illustrent son soutien au Hamas en Palestine, qui est sunnite, ou à la chrétienne Arménie lors du conflit pour le contrôle de la région du Karabakh (1988-1994), plutôt qu’à l’Azerbaïdjan dont la population est chiite.

L’une des tendances lourdes de la République islamique n’est pas d’établir à tout prix des connections entre les minorités chiites de l’Afghanistan à l’Arabie saoudite mais serait plutôt la lutte contre les impérialismes. Cela explique son appui au Hamas, qu’elle considère comme la seule force politique arabe luttant contre Israël.

Le soutien au régime de Bachar Al-Assad peut être lu à cette même aune de l’anti-impérialisme et de la lutte contre Israël. Durant la guerre entre Bagdad et Téhéran, la Syrie a été la seule puissance arabe à prendre le parti de l’Iran. Jusqu’en 2011, leur alliance, concrétisée notamment par la création du Hezbollah au Liban, permettait de faire pression sur Israël.

Depuis les années 1990, l’Iran cherche à briser l’isolement diplomatique dont elle fait l’objet mais aussi cette logique d’affrontement religieux voulue avant tout par l’Arabie saoudite. C’est pourquoi l’Iran a tenté de renouer de bonnes relations avec son voisin turc. Les relations turco-iraniennes étaient en voie de grande amélioration jusqu’à ce que la crise syrienne n’éclate. Depuis, les deux puissances se trouvent dans des camps opposés en Syrie, la Turquie soutenant les rebelles de l’Armée de la conquête.

L’Occident gagne-t-il à adopter cette division ?

Prenons le cas de la France : Paris mène une diplomatie économique tous azimuts, égrenant les contrats dans les pays du Moyen-Orient. La vente de Rafales au Qatar n’en est qu’une illustration. La France agit sur le dossier iranien comme si elle n’avait pas d’intérêts économiques. Or, est-ce vraiment le cas et Peugeot ne se porterait-il pas un peu mieux si l’embargo pesant sur l’Iran était levé ?

En voulant infléchir la position des Etats-Unis sur le dossier iranien, Barack Obama n’a-t-il pas reconnu une double impasse de la stratégie américaine au Moyen-Orient ? La politique de mise à l’écart et d’endiguement de l’Iran n’a pas fourni les résultats escomptés car son influence s’est renforcée hors de ses frontières – surtout depuis la chute de Saddam Hussein en 2003.

Tandis que la France s’entête à vouloir la chute du régime d’Al-Assad en Syrie, les Etats-Unis ont-ils pris conscience que la chute d’un régime sans véritable stratégie d’après-régime n’a pas de sens ? Quid des expériences afghane, irakienne et libyenne ? Pour le moment quel scénario sérieux a été envisagé à la chute de Bachar Al-Assad quand Daesh contrôle à peu près la moitié du pays ?

En ayant investi dans l’exploitation des hydrocarbures non-conventionnels, les Etats-Unis ont recouvré leur autonomie énergétique. Ils sont, de fait, moins dépendants de l’approvisionnement arabe. Leur politique ces dernières années avait été d’encourager l’exploitation des ressources pétrolières dans le monde afin de réduire le poids de l’Arabie saoudite dans la production de pétrole. Cette nouvelle donne énergétique (que les Saoudiens font payer en faisant baisser les prix du pétrole pour faire fondre la rentabilité de l’exploitation des gaz de schiste) leur permet de prendre leurs distances avec leur allié encombrant, et plus largement avec cette région, qui est un véritable piège pour eux – notamment en vue de raffermir leurs positions en Asie.

L’Iran, de par son soutien au Hezbollah au Liban, mais aussi par son implantation en Irak et en Syrie, est perçu comme déstabilisateur, or, les monarchies du Golfe le sont-elles moins lorsqu’elles financent des groupes islamistes ?

La venue au pouvoir du nouveau roi d’Arabie saoudite, Salman, semble inaugurer un réveil de l’Arabie saoudite. Pour rappel, l’Iran compte plus de 80 millions d’habitants, contre moins de 30 en Arabie saoudite, et leurs côtes sont séparées par le golfe Persique large de moins de 300 kilomètres. Bref, au-delà du fait religieux, la géopolitique.


Crédits photo : Ashoura 4, Pierre Alonso, prise le 6/01/2009, licence Creative Commons


[1] Le calife est en quelque sorte l’équivalent du pape pour les catholiques, à la différence qu’il n’est pas élu mais tire son autorité religieuse du fait qu’il soit un descendant du prophète musulman. Il incarne l’ordre religieux sur terre.

[2] Antoine SFEIR, « Sunnites, Chiites. Dissensions de toujours, guerre de demain ? », Études 2008/6


Bibliographie :

  • BONNEFOY Laurent et POIRIER Marine, « La structuration de la révolution yéménite. Essai d’analyse d’un processus en marche », Revue française de science politique 2012/5 (Vol. 62), p. 895-913.
  • CORM Georges, « Religion et géopolitique : une relation perverse », NAQD 2014/1 (N° 31),
 p. 33-51.
  • DJALILI Mohammad-Reza, « L’Iran dans son contexte régional »,
 Politique étrangère, 2012/3 Automne, p. 519-531.
  • LAURENS Henry, « La nouvelle question d’Orient. Entretien avec Henry Laurens », Le Débat 2015/1 (n° 183), p. 3-12.
  • SFEIR Antoine, « Sunnites, Chiites. Dissensions de toujours, guerre de demain ? », Études 2008/6 (Tome 408), p. 741-752.

Lou Bachelier-Degras
est diplômé du master recherche Sciences de gouvernement comparées de Sciences Po Grenoble. Il s’est spécialisé sur la Francophonie, la politique étrangère de la France, l’influence / soft power et les puissances émergentes.