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La situation énergétique turque et le défi des hydrocarbures

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La Turquie est confrontée à une situation énergétique problématique.  Non pas qu’elle n’arrive plus aujourd’hui à satisfaire ses besoins, car elle arrive très bien pour l’instant à répondre à ceux-ci, mais la question est bel est bien cruciale pour son futur proche. Ses principaux défis seront d’accroître et de sécuriser son approvisionnement afin de répondre à la hausse de la demande, de diversifier cet approvisionnement ainsi que son bouquet énergétique. Cette question est majeure pour le pays et pourrait influer sur son développement, son économie, ses relations et choix stratégiques avec ses partenaires et pays fournisseurs. Puisque c’est une problématique multiforme et complexe elle sera traitée sur plusieurs articles.

La hausse fulgurante de la demande énergétique et électrique turque.

Quand on compare l’évolution des informations disponibles sur la base de données de l’Agence Internationale de l’Energie, les résultats concernant la Turquie sont impressionnants. En environ deux décennies, ce pays qui était encore qualifié par les spécialistes de pays sous-développé dans les années 1970 a connu un développement sans précédent, comme en atteste ses données énergétiques.

En effet, entre 1990 et 2012 la demande énergétique primaire[1] turque[2] a plus que doublée. Elle a même été multipliée par six si on considère les chiffres de 1970[3]. La Turquie connait depuis une dizaine d’année une croissance de sa demande énergétique d’environ 6 à 9% par an. Cette hausse fulgurante situe la Turquie en deuxième position derrière la Chine. Il est prévu que cette augmentation se poursuive dans les années à venir. Il est en effet envisagé que la consommation énergétique turque connaisse un nouveau doublement en moins d’une décennie.

Si on s’attarde maintenant sur la situation de la demande électrique totale turque, la hausse est encore plus impressionnante. Cette consommation a doublé quasiment tous les dix ans depuis les années 1990[4]. On estime que la consommation annuelle d’électricité par habitant en Turquie a été multipliée par dix depuis 1971. Selon plusieurs études, il est prévu que la demande nationale en électricité double à nouveau d’ici à 2020.

Pour répondre à cette hausse fulgurante, la Turquie doit investir de manière massive dans le secteur énergétique et électrique notamment afin de doubler ses capacités installées de production électrique.

Une hausse poussée par une augmentation démographique et économique forte et constante.

 Comme pour d’autres « pays émergents » l’augmentation des demandes énergétique et électrique sont  principalement le fait de l’accroissement de la population et/ou de la croissance économique, donc de sa production de biens et services.

Ce fut également le cas pour la Turquie. En deux décennies, la population a presque augmenté de moitié pour atteindre, selon l’agence de statistiques de la Commission européenne Eurostat, 75 millions de personnes en 2012. La population turque continue de croître, toutefois à un rythme moindre que durant les décennies passées. En effet, la transition démographique a eu lieu en Turquie et le taux de naissance a été divisé par deux en 40 ans. La population turque devrait selon les démographes se stabiliser à terme autour de 85 millions d’habitants environ en 2030. En outre, cette population jeune – l’âge médian étant de 29,6 ans selon le World Factbook de la CIA – est de plus en plus urbaine et donc énergivore. Le taux de population urbaine en Turquie a doublé entre 1960 et 1990 pour atteindre 60%. Aujourd’hui les trois quarts de la population turque vivent en ville.

Ces poussées démographique et urbaine ont été également accompagnées d’une croissance économique forte et continue depuis une dizaine d’années. En effet, après la grave crise financière turque de 2001, ce pays a connu un phénomène de rattrapage économique avec des taux de croissance de son PIB à faire pâlir l’ensemble des pays européens : entre 2002 et 2012, le taux de croissance annuel moyen était de 5,2% et a même atteint 9,2 et 8,8% respectivement en 2010 et 2011, frôlant quasiment la croissance chinoise. Ce dynamisme économique poussé fortement par les importantes exportations manufacturières de la Turquie lui a permis de devenir membre du G20 en tant que 17ème puissance économique mondiale.

Cette croissance économique a fortement profité à la population et a vu l’apparition et le renforcement d’une classe moyenne turque. Le PIB par habitant a été triplé depuis 2001, hausse qui explique également en grande partie les succès électoraux de l’AKP au pouvoir depuis 2002. Ainsi les fortes hausses des demandes énergétique et électrique turques s’expliquent tant par des facteurs quantitatif (hausse de la population, de la production), que qualitatif (une population jeune, urbanisée, naît à l’époque de la société de consommation, avec un pouvoir d’achat qui augmente, une production avec une valeur ajoutée supérieure, etc.). Puisque l’augmentation démographique turque tend à s’amoindrir, on peut estimer que l’augmentation de la demande énergétique nationale sera davantage le fait des facteurs qualitatifs que quantitatifs.

Le défi turc : des demandes énergétique et électrique fortement dépendantes des hydrocarbures, ressources quasi inexistantes sur son territoire.

Or la Turquie est dans une situation délicate pour répondre à cette hausse rapide et forte de ses demandes en énergie et en électricité. En effet, les hydrocarbures représentent encore environ 60% de sa demande totale en énergie primaire et la moitié de sa production d’électricité. Si l’on ajoute le charbon-lignite[5], ces chiffres atteignent respectivement 90 et 72%. J’ai toutefois décidé de ne pas traiter de ces ressources, ni des énergies « renouvelables » et décarbonnées[6] dans cet article, par souci de clarté et afin de me focaliser sur le pétrole et le gaz naturel.

Un pétrole inexistant pour la production d’électricité mais qui demeure important  dans le transport et l’industrie.

Concernant sa demande énergétique totale, la consommation de pétrole s’est accrue d’environ un tiers entre 1990 et 2012. Ce pétrole n’est pas utilisé pour la production d’électricité où il a toujours été faible : il est passé de 7% en 1990 à moins de 1% en 2012. Le pétrole est principalement utilisé pour l’ensemble des autres domaines de l’économie et de la vie quotidienne de la population turque. Le secteur des transports consomme à lui tout seul plus de la moitié de la demande turque totale en pétrole, suivi par l’industrie -BTP et chimie en tête- qui en représente le quart. Ainsi, cette hausse s’explique principalement par la multiplication du nombre de véhicules motorisés en Turquie qui a explosé durant cette même période de 20 ans. Toutefois, bien que la demande en pétrole augmente -en chiffres absolus, sa part relative dans la demande turque totale en énergie primaire a fortement baissé en deux décennies. Cette part est passée de moins de la moitié en 1990 à légèrement plus du quart en 2012. Or, la nature n’a pas gâté la Turquie en ressources pétrolières. Ses quelques puits lui permettent de satisfaire moins de 7% de sa consommation nationale en 2012. Elle doit donc en importer la quasi totalité.

La victoire du gaz naturel.

A l’inverse du pétrole, la part du gaz naturel dans la demande totale en énergie primaire augmente de manière exponentielle depuis 20 ans. Quasi inexistant auparavant, le gaz naturel a su s’imposer dans l’ensemble des domaines des besoins de la Turquie. La demande en gaz naturel est passée de 3,5 millions de mètres cubes en 1990 à plus de 45 en 2012 -une nouvelle augmentation d’un tiers est prévue pour 2018. Le gaz naturel représente aujourd’hui près du tiers de la demande totale turque en énergie primaire contre seulement 5% en 1990[7].

Contrairement au pétrole c’est bien dans la production d’électricité que le gaz naturel domine. En effet,  le pourcentage d’utilisation du gaz naturel pour la production d’électricité a triplé en 20 ans pour atteindre près de la moitié de la production électrique totale. Or, encore plus que pour les réserves en pétrole, les réserves turques de gaz naturel sont presque inexistantes. La Turquie ne produisait en 2012 que 1,4% de son gaz naturel. Là encore, elle doit en importer la quasi totalité.

On estime que la Turquie importe aujourd’hui pour plus de 95% des hydrocarbures qu’elle utilise et qu’elle est globalement dépendante énergétiquement de ses importations pour environ 72%.

Qui sont ses principaux pays fournisseurs ?

Ses principaux pays fournisseurs en pétrole brut étaient en 2012 l’Iran (39%), l’Irak (19%), l’Arabie Saoudite (15%) et la Russie (11%). Concernant les produits pétroliers raffinés, la Turquie les importe principalement de Russie et d’Italie (19% chacun), de Grèce (9%) et d’Inde (8%).

Concernant ses principaux fournisseurs de gaz naturel, on retrouve la Russie en pôle-position qui lui apporte 58% de son approvisionnement en 2012, suivie de l’Iran (18%), puis de l’Azerbaïdjan et de l’Algérie avec 7% chacun.

Cette dépendance quasi totale à ces importations lui pose de nombreux problèmes économiques et politiques envers ses pays fournisseurs.


Crédits photo : PANCIROLI Mattia, Galata Kulesi, license Creative Commons.


Sources


[1] L’énergie dite « primaire » est l’ensemble des produits énergétiques non transformés, présents dans la nature (principalement le pétrole brut, le gaz naturel, les combustibles minéraux solides comme le charbon, les rayonnements solaires, l’énergie du vent, l’énergie de l’eau, la géothermie, la biomasse et l’énergie tirée de la fission de l’uranium). L’énergie primaire permet de produire de l’ »énergie secondaire » (ou « vecteur énergétique », comme l’énergie électrique) qui est elle-même transportée, transformée in fine en « énergie finale », c’est-à-dire, où elle peut être utilisée par le consommateur final.

[2] La demande d’énergie primaire équivaut également à l’ATEP (approvisionnement total en énergies primaires) souvent utilisé dans les articles et les statistiques. La définition de l’ATEP fournie par l’AIE est : production intérieure + importations – exportations – soutages maritimes internationaux +/- variation des stocks

[3] La demande énergétique turque totale est passée de 19 millions de tonne équivalent pétrole en 1970 à 52,72 Mtep en 1990 pour atteindre 116,90 Mtep en 2012.

[4] La demande en électricité est ainsi passée de 50,13 Terawatt heure (4,31 Mtep)  en 1990 à 108,62 TWh (9,34 Mtep) en 2002 et enfin 206,71 TWh (17,78 Mtep) en 2012.

[5] Le lignite est du charbon de moins bonne qualité. Il possède une moins bonne qualité calorifique -il produit moins d’énergie lors de sa combustion pour une quantité égale de combustible, est plus polluant. Toutefois, il coûte moins cher que le charbon « classique » et la Turquie en possède d’importantes ressources.

[6] Les énergies « renouvelables » et décarbonnées ne représentent qu’environ un quart de la production électrique turque. Elle est principalement le fait de l’hydroélectricité. Nous y reviendrons dans un futur article.

[7] Cette augmentation de la demande en gaz naturel s’explique également par l’installation à partir de 1987 du gaz urbain dans les villes turques au détriment des chaudières au charbon-lignite.

Ronan Le Rouzic
Ronan Le Rouzic est diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Grenoble. Il a également étudié à l’Université de Galatasaray d’Istanbul et à l’Université d’économie de Grenoble. Il se spécialise sur les politiques étrangères, énergétiques et sécuritaires de la zone euro-méditerranéenne, avec un focus particulier sur la Turquie.