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Pétrole, la guerre des prix

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Fin juin, le cours du pétrole entame une chute vertigineuse : en l’espace de 10 mois, le baril perd plus de 50 % de sa valeur. Les analystes y voient, tour à tour, la patte de Washington, de Riyad ou encore un imbroglio politique visant Moscou et Téhéran… En dépit de leurs contradictions, ils s’accordent au moins sur un point : cette dégringolade cache des enjeux géopolitiques évidents. En arrière scène, c’est une guerre économique, un combat à mort, que se livrent les principaux producteurs pétroliers.

Un marché saturé

Pourtant, la première chose à préciser est que ces fluctuations ne sont pas uniquement dues à des enjeux de politique internationale. La baisse enregistrée depuis juin s’explique en grande partie via les « fondamentaux » du marché. « La première raison évoquée […] est le ralentissement de la croissance en Chine et en Europe, donc de la demande énergétique mondiale, laissant ainsi un surplus sur le marché. De plus la Libye, à la surprise générale, s’est remise à exporter, ainsi que l’Irak, aggravant encore l’excédent de production », note un papier des Echos. Sans compter qu’au même moment, la production russe de brut atteint un niveau record (son plus haut niveau depuis 1991) et que l’arrivée des pétroles non-conventionnels (huile de schiste notamment) augmente considérablement le niveau d’extraction américain et canadien (plus 50 % en 8 ans).

Kuwait Oil Company

© Kuwait Oil Company – Guerre du Golfe

Somme toute, le rapport entre une offre considérablement élevée et une demande mondiale en stagnation a largement contribué à l’affaissement du prix du brut. Mais cette surproduction n’est pas neutre. Elle tient aussi à des choix politiques. Pour tout dire, lorsqu’il y a fluctuation des prix du pétrole, attendez-vous non à ce qu’il y ait anguille sous roche mais baleineau sous gravillon : l’énergie est aujourd’hui un incroyable moyen de pression, un enjeu géostratégique de premier ordre. Pour s’en convaincre, il suffit de constater que les interventions militaires en Irak se sont faites sur fond de captation des ressources pétrolières.

La Russie, principale victime ?

De prime abord, la première victime de cette chute des prix semble être la Russie. Avec un manque à gagner estimé à 3 milliard pour toute dévaluation du baril d’un dollar, l’Opep rappelle que les pertes russes pourraient avoisiner les 135 milliards de dollar pour la seule année 2015. Combiné aux sanctions européennes dans le cadre du conflit ukrainien, la couleuvre parait particulièrement difficile à avaler du côté de Moscou. Pourtant, l’économie russe se porte mieux que les projections alarmistes que l’on nous vend ces derniers temps. Sa production industrielle continue de progresser. Et, malgré les sanctions susnommées, les opportunités d’investissement y semblent attrayantes. C’est que les sanctions européennes ont été pour l’essentiel des sanctions contre les européens : elles ont d’ores et déjà coûté 21 milliards aux membres de l’UE là où la Russie s’est attachée à trouver de nouveaux partenaires. Les exportations de certains pays européens ont baissé de 7 à 10 % vers la Russie (une baisse générale de 4,3% des échanges commerciaux avec l’Union Européenne) tandis que les importations depuis les Etats-Unis ont, elles, augmenté de 23 %… Croyez-moi, Poutine ne boudait pas son plaisir en annonçant de pareils chiffres.

Sur la question du pétrole, outre des contrats gaziers titanesques signés avec la Chine, les exportations du brut russe vers Pékin ont atteint un nouveau record avec 22,6 millions de tonnes. Une augmentation de 43% sur l’année 2014 : le Kremlin s’est ainsi trouvé un marché de substitution non libellé en dollar. Une aubaine qui devrait durer au moins 30 ans. En filigrane, comprenez que le bras de fer pétrolier dont on parle depuis le début de ce papier, la Russie peut le livrer.

La clef saoudienne

© Cancillería del Ecuador - Réunion de l'OPEP

© Cancillería del Ecuador – Réunion de l’OPEP

Mais surtout, dans l’examen des menaces dirigées à l’endroit de la Russie, bon nombre d’analystes omettent la réunion tumultueuse de l’Opep du 27 novembre dernier à Vienne. Absolument capitale, de nombreux représentants ont quitté la salle, peu enclins à suivre les « recommandations » saoudiennes, avant de s’en retourner dans le rang… Que s’y est-il passé ? Visiblement, Riyad préconisait, malgré une baisse de brut largement amorcée, de ne surtout pas réduire la production : « Au grand dam du Venezuela, de l’Iran et de plusieurs autres membres du cartel des pays exportateurs dont les budgets sont sapés par la glissade des cours du baril. » En marge de la réunion, une source anonyme citée par Reuters expliquait que le ministre saoudien du pétrole avait « parlé de rivalité avec les Etats-Unis pour les parts de marché. […] Les Saoudiens veulent une bataille de parts de marché ».

Dans la foulée, interrogé sur le positionnement de l’organisation vis-à-vis de l’augmentation de la production des États-Unis (estimée à 7,5 millions de barils par jour en 2013 et passant jusqu’à 11,3 pour le mois d’avril 2014), le secrétaire général de l’Opep Abdullah al-Badri, s’est fendu d’une déclaration lapidaire : « Nous avons déjà répondu. Nous conservons la même production. Il y a une réponse ici… » Entre les lignes, comprenez : la hache de guerre a été déterrée. Non contre la Russie mais contre les États-Unis.  Dorénavant, la partie d’échec qui se joue, loin des considérations court-termistes -puisqu’à court terme tous les États sont nécessairement perdants-, consiste en la préservation d’un leadership mondial. Et si la Russie entre alors la danse, c’est essentiellement par incidence.

La baisse des prix risque de faire chavirer les États-Unis

Pour les États-Unis, la situation présente un certain nombre de risques. Le seuil de rentabilité pour l’extraction des huiles de schistes, qui ont permis aux USA de parvenir à leur autonomie énergétique, est estimé entre 60 et 80 dollars -voire 100 dollars pour les puits les plus onéreux. Avec un baril à 50 dollars, l’extraction se fait donc à pure perte… La Russie, elle, avec un seuil de rentabilité autour de 3000 roubles reste juste à l’équilibre (avec un taux de change de 60 roubles pour un dollar US). Autant dire que du côté américain, la situation est clairement celle d’une lente agonie : les puits se ferment un à un. Autre indicateur : le nombre de puits utilisant des trépans rotatifs, comme le met en évidence l’économiste Jacques Sapir, est en net baisse depuis cet été.

Nombre de forages utilisant des trépans rotatifs (Etats-Unis et Canada)

Zone
15/08/2014
13/03/2015
Différence
TOTAL Etats-Unis
1913
1125
-788
Canada (terrestre)
397
216
-181
Canada (Offshore)
4
4
0
TOTAL CANADA
401
220
-181
GRAND TOTAL
2314
1345
-969
source : russeurope.hypotheses.org

Un recul aussi probant laisse présager, si la situation demeure telle quelle, à un effondrement de l’industrie du schiste américain. La situation pourrait être pire encore au Canada où 30 % des investissements sont aujourd’hui faits dans le gaz et dans le pétrole.

Autre facteur à prendre en compte : l’extraction de l’huile de schiste cesse d’être rentable au bout de quatre années d’exploitation d’un puits. Sans compter que tous les investissements initiaux ont été réalisés suivant des prévisions établissant un seuil de rentabilité autour de 30 dollars… Une promesse de gains faciles qui se transforme aujourd’hui en cauchemar. Autant d’éléments qui, en 2011 déjà, laissaient le New York Times sceptique. Il pensait savoir que les compagnies « surestimait délibérément, et même illégalement, le rendement de leurs exploitations et le volume de leurs gisements […] L’extraction du gaz depuis les schistes du sous-sol, écrivait le quotidien, pourrait se révéler moins facile et plus coûteuse que ce que prétendent les compagnies, comme l’indiquent des centaines de courriers électroniques et de documents échangés par les industriels à ce sujet, ainsi que les analyses des données recueillies sur plusieurs milliers de forages. »

Il ne reste plus qu’à laisser murir le fruit, notamment en attendant que les couvertures de risque auxquelles ont souscrit les sociétés d’extraction arrivent à leur terme. Attention au spectacle. Certains auteurs vont jusqu’à prédire une crise dont le retentissement serait égal à celui qu’engendra la crise des subprimes…


Photo : Tim Moore / flickr.com / CC BY 2.0

Joseph Dauce
est titulaire d’un master en diplomatie et négociations stratégiques de l’université Paris-Sud. Il s’est spécialisé dans l’analyse des processus de négociation, les médias ou encore les questions de défense.