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Le pétrole patriotique : la formation de l’Etat kurde

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De quoi parle-t-on ?

Ce que cet article va s’attacher à souligner, c’est l’importance du rôle du pétrole dans l’actuelle formation d’un Etat indépendant kurde qui semble une alternative au pouvoir irakien, en pleine déliquescence, dans la région. Cet Etat est, bien sûr, le produit d’un processus historique ancien. Mais si le Kurdistan, aujourd’hui, s’érige en tant qu’acteur incontournable sur la scène géopolitique du Moyen-Orient c’est notamment grâce à un contrôle accru des ressources pétrolières de la région. Il les a acquises suite à l’offensive de Daesh en Irak et à la débandade de l’armée irakienne. Nous allons donc voir comment et en quoi le contrôle actuel des ressources pétrolières par la région autonome du Kurdistan irakien fait de l’acteur kurde un acteur incontournable.

Qu’est-ce que le Kurdistan ?

Les limites historiques du Kurdistan


Le Kurdistan est un territoire à cheval sur la Syrie, l’Irak, la Turquie et l’Iran et qui tire son nom du peuple kurde qui habite ces territoires. Ce peuple se distingue des autres populations des régions alentours principalement par sa langue : le kurde.

L’existence du peuple kurde est par ailleurs très ancienne : certains historiens font remonter l’existence de ce peuple à la haute antiquité et les kurdes se considèrent parfois eux-mêmes comme les descendants de l’antique peuple Mède[1]. Sans remonter si loin, de grands personnages kurdes ont marqué l’histoire de la région et même de l’Occident à l’instar du Sultan Saladin[2] qui, bien qu’il régna sur l’Egypte, était Kurde[3]. En dépit de sa longue histoire, le Kurdistan ne s’est jamais constitué  en tant qu’Etat indépendant durable et, selon l’adage, serait la « plus grande nation sans Etat ».

L’importance de la démographie Kurde à l’heure actuelle n’est pas clairement établie et les estimations pour l’ensemble de ces populations oscillent entre 20 et 40 millions de personnes. Cette grande région n’est pas homogène. Elle est constituée du Kurdistan irakien, turc, syrien et iranien.

Dans cet article nous allons principalement nous attacher au Kurdistan Irakien qui,  suite à la guerre civile syrienne, l’effondrement de l’Etat irakien et ses combats contre Daesh (Etat Islamique), est devenu un acteur incontournable dans la région.

Pourquoi le Kurdistan irakien ?

Notre intérêt pour le Kurdistan irakien tient avant tout aux particularités géopolitiques de sa situation sans compter que la lutte qu’il mène contre Daesh, le mettant sous le feu des projecteurs, contribue à lui donner une nouvelle ampleur.

A la suite de la guerre du golfe en 1990-91, le Kurdistan irakien bénéficiait d’une zone d’exclusion aérienne  le protégeant du régime de Saddam Hussein et lui donnant une indépendance de fait. L’intervention en Irak en 2003 suivi de la chute de Saddam Hussein et d’une nouvelle constitution en 2005 ont donné au Kurdistan irakien le statut de région autonome au sein d’un Irak fédéral, lui permettant d’avoir sa propre police et sa propre armée. Un statut maintenu tout au long de la période comprise entre 2005 et les attaques de Daesh en Irak (à partir de 2014). Ce statut existe toujours aujourd’hui, du moins d’un point de vue juridique, mais le gouvernement central irakien n’est pas en mesure de garder le contrôle sur l’ensemble du pays.

Depuis l’offensive de Daesh en Irak à l’été 2014, le Kurdistan Irakien a acquis une nouvelle position. En faisant face à Daesh et en se maintenant sur un territoire où l’armée irakienne s’était retrouvée dans la déroute la plus totale, le Kurdistan irakien apparaît comme une force stable et solide face à la tempête déclenchée par l’Etat Islamique. Par ailleurs, d’autres mouvements armés kurdes comme le YPG[4] et le PKK[5] luttent contre Daesh en Syrie. Non sans succès  comme dans la province du Sinjar à l’ouest de Mossoul en Irak[6]. Les forces régulières du gouvernement autonome du Kurdistan irakien, les peshmergas, ont même repris une partie des conquêtes de Daesh et contrôlent aujourd’hui un pan non négligeable des ressources pétrolières irakiennes que l’Etat irakien est actuellement incapable de prendre en charge.

Pourquoi le Kurdistan irakien n’a pas profité du pétrole avant ?

Le pétrole n’était bien sûr pas absent de la région avant l’invasion de Daesh. Néanmoins la production et les bénéfices associés étaient pour l’essentiel entre les mains de Bagdad. C’est l’effondrement de l’Etat irakien à l’été 2014 qui a permis à la région autonome kurde de prendre le contrôle de la filière pétrolière irakienne. Et ce, à tous les niveaux : de l’extraction jusqu’à la vente à l’étranger. A mesure que les forces kurdes ont gagné du terrain sur les conquêtes de Daesh, elles ont augmenté le nombre de champs pétroliers sous leur coupe. Le Kurdistan irakien a ainsi pu développer sa propre filière d’exportation du pétrole vers l’Iran et la Turquie.

Le pétrole peut-il assurer, seul, l’indépendance kurde ?

Oui et non, réalité rime rarement avec simplicité.

Le contrôle d’une partie importante des ressources pétrolières irakienne par le Kurdistan autonome est en effet une force pour celui-ci. Les ressources financières issues de cette exploitation, même en contrebande, jouent un rôle non négligeable dans la lutte contre l’Etat Islamique et le maintien de cet îlot de stabilité qu’est le Kurdistan irakien. Néanmoins cette ressource pétrolière appartient toujours, juridiquement parlant, à l’Irak (et non à la seule région autonome kurde). Si un accord a récemment été trouvé entre le gouvernement central de Bagdad et le gouvernement kurde pour que soient effectuées des livraisons de barils de pétrole, cet accord s’est fait en échange d’espèces sonnantes et trébuchantes (235 millions de dollars[7]). Qu’en déduire sinon que le Kurdistan irakien, par cet accord, semble avoir entériné une situation de domination à l’endroit du gouvernement central ?

Par ailleurs le pétrole n’aurait jamais pu assurer à lui seul cette soudaine montée en puissance du Kurdistan irakien. Si l’on peut estimer que les Peshmergas ne doivent leur survie initiale qu’à eux-mêmes, on ne peut pas en dire autant quant à la suite des événements. L’armée régulière kurde, si elle effectue le vrai travail de terrain, est aujourd’hui suppléée par les forces occidentales en matière de logistique et de soutien aérien militaire. Le maintien de la zone d’exclusion aérienne ainsi que la fourniture d’armes et de missiles par les puissances occidentales mais aussi par l’Iran sont autant de piliers qui maintiennent le bateau kurde à flots.

Le Kurdistan peut-il être considéré, à l’heure actuelle, comme un Etat ?

Encore une fois, oui et non. Il faut distinguer deux situations, celle en fait, et celle en droit.

Dans les faits, le Kurdistan apparait comme un Etat : il dispose d’une capitale (Erbil), d’un gouvernement, d’une armée régulière (les peshmergas) ainsi que de milices et d’institutions relativement solides. Par ailleurs, l’effondrement de l’Etat irakien, dont le Kurdistan irakien dépend, fait de celui-ci l’un des seuls acteurs crédibles dans la région. Le Kurdistan irakien, ainsi que d’autres mouvements armés kurdes en Syrie et en Irak, constitue donc aujourd’hui un acteur, de fait, incontournable.

Cependant, du point de vue du droit, la situation est tout à fait différente. Alors qu’il le combat avec force, le Kurdistan se retrouve, dans une certaine mesure, sur un pied d’égalité avec Daesh (Etat Islamique) en ce qui concerne sa constitution en tant qu’Etat[8].

Du point de vue du droit international, un Etat doit répondre aux critères suivants :

  • Avoir un territoire et des frontières définies.
  • Que ces frontières soient reconnues par la communauté internationale et surtout par les Etats voisins.
  • Que ledit territoire soit contrôlé intégralement par une autorité centrale.

Or, si le Kurdistan irakien et dans quelques cas les zones tenues par le PKK et le YPG forment effectivement un territoire sous contrôle kurde, il existe toujours de sérieuses limitations à l’institutionnalisation d’un Etat kurde sur la scène internationale. L’une des raisons, et non la moindre, est le fait que si certaines zones ont une indépendance de fait, ces zones ne couvrent pas l’ensemble du Kurdistan, loin de là. Par ailleurs le problème de la reconnaissance se pose ; la question kurde est une lourde question dans cette région ; en Turquie elle a produit une guerre civile dans l’Est à partir de 1984[9] dont il est difficile de dire si elle est terminée ou non. En Syrie les kurdes ont par endroits réussi à établir une indépendance de fait suite aux soubresauts engendrés par la guerre civile et en Iran la question kurde est peu ou pas traitée mais demeure un réel problème. Seul le Kurdistan irakien dispose d’une réelle autonomie à la fois dans les faits et dans le droit. Mais la reconnaissance de cette autonomie reste relativement limitée et se situe toujours dans le cadre de la Constitution fédérale irakienne. Juridiquement parlant, on est encore très d’une quelconque forme d’indépendance. Les faits permettent de considérer que le Kurdistan irakien dispose aujourd’hui des traits d’un un acteur ayant l’importance d’un Etat. Surtout que ses nouvelles ressources pétrolières lui permettront à l’avenir de peser sur la scène régionale.


Sources :


[1] Le peuple Mède occupait, dans l’antiquité, des zones qui sont aujourd’hui à peuplement kurde (mais pas uniquement). On peut considérer que le peuple mède joue la même fonction pour le peuple kurde que les Gaulois pour les Français. Ils sont importants pour l’imaginaire collectif mais il existe relativement peu de liens, qu’ils soient culturels, ethniques ou religieux entre les deux populations.

[2] Saladin joua un rôle prépondérant dans les guerres entre les royaumes croisés et musulmans qui aboutirent finalement à un retour de Jérusalem sous l’autorité musulmane au XIIe siècle.

[3] GREEN John, « The Crusades – Pilgrimage or Holy War ?:”, Crash Course World History, n°15, 3 Mai 2012, [En ligne]. https://www.youtube.com/watch?v=X0zudTQelzI (Page consultée le 6 Avril 2014)

[4] Le YPG (Yekîneyên Parastina Gel) – « Unités de protection du peuple » – est un groupe armé kurde qui est partie prenante dans la guerre civile syrienne et la lutte contre Daesh. La date et les conditions de la création du YPG sont peu claires, mais ce n’est qu’avec la guerre civile syrienne que ce groupe est vraiment devenu actif.

[5] Le PKK (Partiya Karkerên Kurdistan) – Parti des Travailleurs du Kurdistan – fondé en 1974 par Abdullah Öcalan en 1974 a pour but l’instauration d’un Etat indépendant kurde. Depuis 1984 le PKK est entré en lutte armée contre la Turquie et actuellement les relations entre les deux parties se résument à un cessez-le feu fragile.

[6] MUNTZ Xavier, Encerclés par l’Etat Islamique, 2015. (page consultée le 6 Avril 2015).

[7] « L’Irak et les kurdes s’accordent sur le pétrole », Le Monde, 02/12/2014

[8] DAUCE Joseph, « L’Etat Islamique : un Etat fasciste ? », Mundeo

[9] « La Turquie et le PKK, un conflit de trente ans », Le Monde avec AFP et Reuters, 21/03/2013