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Le pétrole africain (2/2) : sous-dotation d’un continent.

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Dans un premier article nous vous avons montré que la situation pétrolifère en Afrique (subsaharienne) était plus complexe et diversifiée qu’au premier abord. Les ressources naturelles dont dispose une grande partie des Etats africains pourraient être la clef d’un véritable développement global du continent noir, tant les besoins d’amélioration des conditions de vie sont importants. Quels sont donc les principaux obstacles à ce que les gouvernements africains puissent se servir de cette manne financière issue du pétrole pour développer leur pays ?

1. Sous-investissements énergétiques africains

L’un des principaux problèmes auxquels est confrontée l’Afrique est son sous-investissement en équipements de base performants. Le domaine énergétique n’échappe pas à ce constat. Au contraire. Ce qui amène à cette situation paradoxale – et assez unique – de pays exportant du pétrole et du gaz naturel mais n’ayant pas les moyens d’assurer la fourniture d’électricité à leurs populations.

Qu’en est-il de la situation du premier producteur de pétrole sur ce continent ? Le Nigeria fait-il figure d’exception ? Avec 2 millions de barils de pétrole extraits par jour, soit un quart du total de la production africaine de pétrole brut, les exportations pétrolières nigérianes représentent un apport de 89 milliards de dollars au budget de l’État. Ce pays de plus de 172 millions d’habitants – dont 21 vivent dans la mégalopole de Lagos – est pourtant encore trop souvent coupé d’alimentation électrique. 55% de la population nigériane, soit 99 millions de personnes, n’est pas rattaché au réseau électrique. Selon la Commission de l’énergie du Nigeria, la totalité de la population devrait avoir accès à l’électricité à l’horizon 2030. Cela laisse imaginer l’ampleur des travaux à venir, et l’aubaine que cela peut représenter pour des entreprises étrangères. Plus largement, à l’échelle de l’Afrique subsaharienne, seulement 32% de la population totale disposait de l’électricité en 2012.


Nombre et proportion de personnes sans accès à l'électricité par pays, 2012

Nombre et proportion de personnes sans accès à l’électricité par pays, 2012, AIE, Africa Energy Outlook 2014.


Le taux d’électrification est d’ailleurs très variable d’un pays à l’autre (4% au Tchad contre 66% en Guinée équatoriale) mais aussi d’une région à l’autre (entre l’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Est où 80% de la population n’a pas accès au réseau électrique). Rajoutons à cela que les populations africaines payent parmi les électricités les plus chères du monde. Le manque d’installation et la vétusté des équipements existant expliquent aisément cette situation.

Au-delà de la question de l’électrification – liée directement au pétrole puisqu’une partie de l’électricité est produite à partir de centrales à fuel ou marchant au gaz naturel – l’extraction et l’exportation même de pétrole suppose des infrastructures (lourdes et) performantes, notamment pour les pays enclavés sans ports côtiers sur lesquels il faut implanter des terminaux pétroliers.

Par exemple, afin d’exploiter et exporter le pétrole tchadien, les entreprises concessionnaires ont dû débourser la somme de 8 milliards de dollars pour la construction de nouveaux équipements, dont un pipeline de 1100 km, qui a coûté à lui seul 2 milliards de dollars.

La structure actuelle des champs de pétrole implique des investissements lourds financés par les compagnies pétrolières. Les nouveaux champs exploitables se trouvent soit dans des territoires d’Afrique centrale (enclavés donc) qui n’avaient pas été explorés car le coût d’une extraction puis d’une exportation via pipelines était trop élevé ; soit en eau profonde (offshore) – et qui demandent aussi de forts coûts d’exploration des fonds marins puis d’extraction. Le budget des Majors1 dédié à la prospection a fortement augmenté ses dernières années, notamment afin de répondre aux problématiques liées à la prospection et à l’extraction de pétrole en offshore profond.

La Chine s’est d’ailleurs invitée en tant que nouvel intervenant sur le marché des prospections africaines mais aussi des financements d’infrastructures, lorsque les compagnies traditionnelles délaissaient des zones d’activité.

Les budgets d’investissements des premières compagnies pétrolières mondiales ont donc enflé en quelques années, suscitant une véritable course à l’innovation – au risque d’une perte de rentabilité en cas de retournement de conjoncture. Or, la conjoncture a tourné, le baril a perdu la moitié de sa valeur en deux ans et les Majors sabrent aujourd’hui dans leurs dépenses d’investissements.

En abandonnant des projets ou en réduisant la dimension de ceux en réalisation, les compagnies ralentissent de production de pétrole, ce qui représente autant de futures recettes fiscales en moins pour des gouvernements rentiers.

2. Mal-gouvernance : la faute au pétrole ?

Les États pétroliers africains sont-ils par nature des États corrompus ? Plusieurs éléments penchent en ce sens. Tout d’abord si l’on croise la carte des États rentiers avec celle du développement humain. Les États pétroliers – qui ont donc des recettes continues et assurées – sont parmi les moins avancés en terme de développement humain.

Il est facile d’y voir un lien de corrélation quand ces États tirent 40% de leurs recettes, en moyenne, du pétrole, comme notre premier article le montrait.

Les États pétroliers africains sont-ils les victimes des compagnies pétrolières ? Oui et non, car plusieurs facteurs ont modulé le rôle des États dans le dossier « or noir ». A la différence d’autres régions productrices de pétrole, comme le Moyen-Orient ou l’ex-URSS, l’exploitation du pétrole a été ouverte largement à des capitaux étrangers. Certains pays africains ont ainsi exploité une partie de leur pétrole avec une compagnie nationale de pétrole comme la Sonangol en Angola ou la SNPC au Congo-Brazzaville, tandis que d’autres ont totalement laissé l’exploration et l’exploitation à des sociétés étrangères –européennes ou américaines.

En échange d’apports financiers immédiats, octroyés sans contreparties – à la différence des institutions internationales comme le FMI ou la Banque mondiale, les contrats de concession ont été enveloppés d’une opacité profitant tant aux entreprises extractrices qu’aux classes politiques en place – le scandale des Biens mal-acquis rappelle l’actualité persistante de ce système.

Cependant cette première période semble évoluer vers une normalisation des échanges entre compagnies pétrolières et États délégataires, notamment grâce aux pressions d’ONG et des sociétés civiles. Des États n’hésitent plus à réaliser des redressements fiscaux aux compagnies ou à renégocier les contrats selon leurs desiderata.

En fait, au-delà de cette apparente reprise en main, ces États sont toujours dépendants du pétrole et de ses conjonctures. Du fait du sous-investissement en infrastructures primaires (réseau électrique, routes et voies ferrées en bons états, télécommunications), ainsi que pour d’autres raisons, leurs économies ne se sont pas suffisamment diversifiée. Plus que cela, les gouvernants en place n’ont pas cherché, pour la plupart, à encourager l’innovation et cette diversification de l’économie car leur puissance ne provient pas des rentrées fiscales provenant de l’impôt mais de la rente pétrolière. Leur intérêt n’est pas d’augmenter les recettes fiscales liées à une hausse de la production mais est avant tout tourné vers l’exploitation et le contrôle de la rente à l’échelle du pays.

Ce système pouvait marcher avec un prix du baril élevé mais avec la baisse actuelle des cours, les budgets de ces États se réduisent, enrayant les mécanismes permettant d’acheter la paix sociale. La poursuite de la baisse des cours du brut, en plus de ralentir leurs politiques d’investissements, pourrait tenter ces mêmes compagnies de renégocier des contrats qu’elles jugent trop généreux envers les États au vu de la conjoncture actuelle.

Enfin, la question du pétrole est l’un des principaux facteurs de déstabilisation territoriale – sur ce continent et ailleurs… Affaire à suivre !


Crédits photo : Kevin Walsh, « Gutter« , 24/02/2009, license Creative Commons.


Sources :

  • COPINSCHI 
Philippe, NOËL 
Pierre, « L’Afrique dans la géopolitique mondiale du pétrole », Afrique contemporaine, 2005/4 n° 216
  • ROSELLINI
Christine, « La répartition de la rente pétrolière en Afrique centrale : enjeux et perspectives »,
 Afrique contemporaine, 2005/4 n° 216,
  • AIE/OCDE, Africa Energy Outlook, Paris, 2014, 242 p.
  • OPEP, Annual Statistical Bulletin, Vienne, 2014, 104 p.

1. Les Majors désignent les cinq première compagnies pétrolières mondiales (ExxonMobil, Chevron, BP, Shell et Total).

Lou Bachelier-Degras
est diplômé du master recherche Sciences de gouvernement comparées de Sciences Po Grenoble. Il s’est spécialisé sur la Francophonie, la politique étrangère de la France, l’influence / soft power et les puissances émergentes.