Notre fiasco Syrien

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« Volte-face », « anomalie », « isolement »… On écarquille les yeux. Oui, vous avez bien entendu. L’intenable position diplomatique française en Syrie subit, sur son flanc, une volée de bois vert. Question de circonstance : les haricots seraient-ils cuits ? S’il est vrai que la situation ne comporte aucune sorte de nouveauté – en ce sens que la diplomatie française n’a à peu près jamais dévié de sa ligne – ce nouvel éclairage médiatique nourrit la position que nous tenions il y a six mois de ça maintenant. Analyse de quelques points de ce fiasco français.

L’hypothèse Assad

Dans son œuvre de différenciation des bons et des méchants, la diplomatie française s’est montrée, dès le début, assez claire. Fermant son ambassade le 6 mars 2012, l’idée, de Alain Juppé à Laurent Fabius, est restée sensiblement la même : « Eliminer Bachar, responsable […] de l’écrasement de son peuple, de la radicalisation de son opposition et finalement de la montée en puissance de Daech. Et faciliter la transition vers une Syrie sans Bachar.[1] » Une position qui consistait à faire d’Assad – dont le corps politique et diplomatique français se gaussait à l’idée de l’appeler par son prénom – l’origine du problème syrien. Cette ligne simple, pour ne pas dire simpliste, une fois confrontée au réel, a fait montre de ses contradictions.

La première erreur est d’avoir personnalisé le régime syrien le réduisant à la seule personnalité de Bachar al-Assad. Le « régime syrien » s’est ainsi très régulièrement commué en « régime syrien de Bachar al-Assad » puis en « régime de Bachar al-Assad » dans les discours de politique étrangère français. En d’autres termes, le régime c’est Assad. Déduction logique de cette pensée de comptoir ? Eliminer Assad aurait permis de résoudre quasiment tous les maux syriens. Ou du moins il s’agirait de la condition nécessaire à tout début de résolution de la crise. Pour se convaincre que cette pensée a bien architecturé la politique étrangère française en Syrie, il suffit de se référer aux diverses déclarations pertinentes en la matière. « Bachar al-Assad a perdu toute légitimité et doit quitter le pouvoir pour permettre la mise en œuvre de la transition démocratique à laquelle aspire le peuple syrien », expliquait Alain Juppé fin 2011. Récidivant, en février 2012, la sentence ne laissait que peu de place au doute : « Bachar al-Assad tombera ». De son côté, Laurent Fabius noircissait le trait, multipliant les saillis. « Le tyran [doit être] dégagé au plus tôt », « Assad ne mériterait pas d’être sur la terre », « l’avenir du peuple syrien ne peut pas être incarné par son bourreau » ou encore « Assad est le premier responsable du chaos actuel ». Splendeur de mesure diplomatique… François Hollande, en septembre 2015, confirmait : « Assad est à l’origine du problème : il ne peut pas faire partie de la solution» Tandis qu’au même moment, Harlem Désir, secrétaire d’État chargé des Affaires européennes, expliquait qu’une solution ne pouvait être trouvée que « sans Bachar al-Assad, qui est le responsable de la guerre civile ». La messe est dite.

Non pas qu’Assad n’ait aucune sorte de responsabilité dans les événements qui bouleversent la Syrie (ce n’est pas le sens de notre propos) mais il est faux de penser qu’il soit seul responsable et que son départ puisse avoir une sorte d’incidence sur l’issu du conflit. Par exemple, la minorité alaouite dont il dépend a longtemps été considérée comme celles des parias syriens. Des « fils de rien » qui prendront finalement les rênes du pouvoir entre 1963 et 1970[2]. Avec aujourd’hui près de 80% des alaouites travaillant pour l’Etat, selon les estimations de Fabrice Balanche, il parait utopique de croire qu’ils ne se battront pas pour conserver l’actuelle structure du pouvoir. Avec ou sans Assad. Le régime syrien lui survivra.

La stratégie de l’impasse

La France, sur la question syrienne, semble avoir créé les conditions de sa propre impuissance. Décidant de ne plus entretenir de relations diplomatiques avec Bachar al-Assad et reconnaissant le Conseil national syrien (CNS) comme « l’interlocuteur légitime » en 2011 – reconnu, depuis, par seulement sept membres de l’ONU –, elle s’est liée les mains une première fois. Faisant du CNS le représentant légal du peuple syrien, le 24 février 2012, elle a alourdi l’erreur. Concrètement, comment avec pareil interlocuteur, perdu dans la myriade des organisations opposées au régime syrien, marginal qui plus est sur la scène internationale, la France pouvait-elle peser sur le dossier ? Sans compter que d’un point de vue du droit international (la question s’étant déjà posée lors du précédent libyen), « les juristes voient, dans la reconnaissance, par un Etat, d’un groupe d’insurgés, lorsqu’il y a encore un gouvernement qui fonctionne, une ingérence illégale dans les affaires intérieures du pays [3]».

Finalement, le CNS a fait le choix de participer à la Coalition nationale des forces de l’opposition et de la révolution (CNFOR). Et la France s’est empressée de reconnaitre cette nouvelle organisation. Si la CNFOR est incontestablement plus représentative de l’opposition syrienne que le seul CNS, la question de droit que nous soulevions plus haut n’en reste pas moins identique. A cet égard, il est d’ailleurs tout à fait étonnant qu’à propos du Yémen, en proie à la guerre civile, Laurent Fabius eût cru bon de rappeler qu’il « n’est pas acceptable que le pouvoir légitime soit destitué ». Pour rappel, le président yéménite, unique candidat à l’élection de février 2012, avait alors été élu avec 99,8 % des voix. Un modèle de légitimité démocratique.

La France, en dehors de tout cadre juridique valable, cette fois encore, a livré, dès 2012, des armes létales aux rebelles modérés. Canons de 20 mm, armes antiaériennes, mitrailleuses de 12,7 mm, lance-roquettes et des missiles antichars. C’est François Hollande qui le confirme lui-même. A l’époque, un embargo européen sur les armes était en vigueur et ce depuis juin 2011. Il n’a été levé que fin mai 2013. Pareille livraison, alors que le front Al-Nosra, affilié à Al-Qaida, était en passe d’incarner la révolution syrienne, peut sembler pour le moins hasardeux. « François Hollande et son ministre ont été bien imprudents sur la Syrie et l’embargo, résume un responsable du Quai d’Orsay cité par le journaliste Xavier Panon[4]. Faute d’avoir la capacité d’influer réellement sur le rapport de forces, la posture reste morale. Or, la morale est rarement bonne inspiratrice en politique étrangère. Livrer des armes sans garantie de destination, c’est être cobelligérant. Il y a davantage de raisons de ne pas le faire que de le faire

Il va de soi que la France ne s’est pas arrêtée là. Comme nous l’évoquions précédemment dans l’article Le cauchemar syrien, la fameuse « ligne rouge » que constituait l’utilisation d’armes chimiques, figure au premier plan de ces bourdes diplomatiques. Dominique de Villepin, sur le plateau de Ce soir ou jamais, résumait sobrement l’erreur : « Est-ce qu’il fallait poser une ligne rouge ? Je dirai que le b.a-ba de toute diplomatie, c’est d’éviter de le faire. Tout simplement parce qu’on se lie les mains et on se retrouve engagé dans des processus automatiques dont on ne sort pas. Il est très intéressant […] de constater qu’après s’être lié les mains, […] depuis cet engagement […] tout est fait […] pour essayer de trouver des faits nouveaux pour retarder le moment où l’on va devoir mettre à exécution [cette menace] ». Alain Juppé l’a d’ailleurs récemment reconnu : « Le pire est advenu quand le Président Obama a averti Damas que l’utilisation d’armes chimiques par son armée constituerait une ligne rouge que nous ne laisserions pas transgresser. La ligne a été franchie … et nous n’avons rien fait.[5] »

Les atermoiements interventionnistes

Dans cette litanie des erreurs, le traitement réservé à la question d’une intervention militaire agit comme un révélateur. D’une certaine manière, la position française sur ce sujet met en lumière la ligne du Quai d’Orsay. Ainsi, l’interrogation autour d’une possible intervention a émergé dès 2011 (Bachar al-Assad réprimant violemment le printemps arabe syrien), puis a évolué sous des formes nouvelles en 2013 (utilisation d’armes chimiques), 2014 (apparition de l’Etat islamique) puis 2015 (légitime défense contre des agressions terroristes intérieures).

Si de 2011 à 2013, l’intervention, telle que pensée, visait à s’occuper du « Boucher de Damas », l’arrivée de l’Etat islamique, tournant juin 2014, a changé la donne. Immédiatement, la diplomatie française est entrée en dissonance cognitive : face aux horreurs de l’Etat islamique et du fait de sa position ferme vis-à-vis d’Assad, la France a opté pour une stratégie du « ni-ni ». Un choix qui visait à ne favoriser ni le régime syrien ni l’Etat islamique. Paris se refusait tout simplement à intervenir en Syrie estimant qu’aucun cadre juridique ne pouvait légitimer une intervention. Un an plus tôt, la France faisait pourtant valoir sa « responsabilité de protéger les civils » comme en disposent les Nations unies depuis 2005. 12 mois plus tard, elle évoque, par la voix de son ministre de la Défense, « l’article 51 de la charte des Nations unies qui porte sur la légitime défense ». Une argutie juridique de circonstance sous la pression de l’opinion publique française et internationale réclamant la peau de l’Etat islamique. En effet, à en croire un article du Monde, (et surtout, d’après les récentes déclarations de F. Hollande, Manuel Valls, ou Jean-Yves Le Drian, qui avance l’argument d’un continuum entre la sécurité intérieure et extérieure de la France) ce serait « les attaques en France commanditées depuis l’Irak et la Syrie lors de cette dernière année [qui auraient] contribu[é] à accréditer la légitime défense : Sid Ahmed Ghlam à Villejuif, Yassin Salhi en Isère, Ayoub El-Khazzani dans le Thalys Amsterdam-Paris…[6] ». L’argument étonne.

Mais l’enseignement de cette chronologie est plus général. Sur les quatre années de la crise syrienne, on a vu tour à tour la France en première ligne sur le dossier de l’intervention, freinant des quatre fers en solitaire puis en suiveuse d’une coalition internationale sous bannière US. On a, en quelques mots, le résumé de sa position globale sur la crise syrienne. Cherchant à impulser une ligne ferme, elle s’est progressivement enferrée dans les contradictions d’une posture qu’elle n’a su adapter aux revirements de situation. De telle sorte qu’aujourd’hui l’approche française est passée au second plan. Paradoxalement, la meilleure chose qu’il eût pu arriver à cette ligne diplomatique, stratégiquement parlant, c’est sa réalisation concrète lorsqu’elle était encore audible. Grosso modo, une intervention fin 2013…

Photo :  HakanT / flickr.com / CC BY 2.0 : Alep 2004

[2] Voir « La conquête alaouite du pouvoir en Syrie », Daniel Pipes in Middle Eastern Studies, 1989, en ligne : http://fr.danielpipes.org/9655/conquete-alaouite-syrie : « Trois changements dans le régime ont marqué la consolidation alaouite du pouvoir: le coup d’État du Ba’th de mars 1963, le coup d’Etat alaouite de février 1966, et le coup d’Etat d’Assad de novembre 1970. »
[3] « Legal Questions in U.S. Nod to Libya’s Opposition », Council on Foreign Relations, 18 juillet 2011, en ligne : http://www.cfr.org/libya/legal-questions-us-nod-libyas-opposition/p25489?cid=soc-twitter-in-libya-legal_questions-071811 : « As a general rule, international lawyers have viewed recognition by states of an insurgent group, when there is still a functioning government, as an illegal interference in a country’s internal affairs. »
[4] Xavier Panon, Dans les coulisses de la diplomatie française, éditions Archipel, Paris 2015.
[6] Alexandre Pouchard, « L’intervention militaire française en Syrie décryptée en 5 points », in Le Monde.fr. Consulté le 2 novmebre 2015. En ligne : http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/09/27/5-questions-sur-les-frappes-francaises-en-syrie_4773838_4355770.html

Joseph Dauce
est titulaire d’un master en diplomatie et négociations stratégiques de l’université Paris-Sud. Il s’est spécialisé dans l’analyse des processus de négociation, les médias ou encore les questions de défense.

2 thoughts on “Notre fiasco Syrien”

  1. Quels développement sur la crise Syrienne peuvent avoir les attentats en France qui marquent l’opinion publique? Celui-ci semble en effet dicter en partie la politique étrangère en France. Une guerre contre l’EI à côté (aux côtés?) du régime Syrien parait-elle, par exemple, envisageable? Quelle réussite peut avoir une guerre lorsque l’on constate les échecs d’Irak, et d’Afghanistan?

  2. Les événements semblent se précipiter ces derniers jours. Les attentats du 13 novembre n’y sont pas étrangers. Typiquement, pour ta deuxième question, Fabius vient de faire une virage à 180° envisageant le combat aux côtés des forces syriennes loyalistes (http://www.liberation.fr/planete/2015/11/27/syrie-le-virage-de-laurent-fabius_1416760)? Quant à la réussite de cette guerre, tout dépend de l’ennemi que l’on désigne.
    En premier lieu, force est de constater que c’est un flou artistique total à ce niveau-là. Je me réfère au discours d’hommage de Hollande pour les victimes du 13 novembre. Sincèrement efficace et poignant, très juste quand il s’agit des victimes, ce discours tourne à l’imprécision dès qu’il s’agit de qualifier les acteurs du massacre. En effet, il est immédiatement fait mention « d’acte de guerre » laissant penser que les acteurs puissent être des soldats d’une manière ou d’un autre. D’un genre un peu particulier puisqu’il s’agirait « d’une armée de fanatiques ». Pour ma part, j’estime qu’il ne s’agit que de criminels (assassins) de droit commun. Je ne leur reconnais pas la qualité de soldats.

    Bonus assez éclairant : l’analyse de la croix-rouge, tenante du droit des conflits armés, sur le terrorisme : https://www.icrc.org/fr/document/que-dit-le-dih-au-sujet-du-terrorisme

    Mais le problème, dans la désignation de l’ennemi, vient de manière plus prégnante encore par la suite : « Nous connaissons l’ennemi, c’est la haine; celle qui tue à Bamako, à Tunis, à Palmyre, à Copenhague, à Paris et qui a tué naguère à Londres ou à Madrid. » Et alors là, je peux t’assurer que si notre ennemi, c’est la haine, et bien, on a toutes les chances de la perdre cette guerre. Ce d’autant si on la livre avec des armes conventionnelles. La haine ne se combat pas avec un famas. On s’efforce de faire en sorte que rien ne puisse la faire jaillir (et il faut noter que notre politique étrangère, complètement schizophrène, fait l’exact inverse).

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