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La non-réaction turque face à la crise ukrainienne

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La crise qui se déroule actuellement  en Ukraine entraîne de très nombreuses réactions de la part des dirigeants européens et américains. Plusieurs décisions ont été prises -sanctions économiques contre la Russie, sommets entre les différents acteurs à Minsk, etc- ou envisagées -comme la menace d’envoi d’armes à Kiev par Obama. Toutefois, un acteur régional important et fortement concerné par cette crise en a été absent. Je veux parler de la Turquie. Pourtant tout semble a priori encourager des prises de positions turques fortes : puissance régionale certaine, membre de l’OTAN, pays limitrophe à moins de 200km des côtes ukrainiennes via la Mer Noire, pays protecteur du peuple turcique musulman comme les Tatars de Crimée[1], dans une situation devenue très délicate. En effet, la Turquie, se voit comme protectrice des peuples « frères » turciques et de sa diaspora. Elle s’autorise ainsi un certain droit de regard sur la situation de ces minorités dans les pays tiers.

Cette non-réponse turque est donc très surprenante d’autant plus quand on sait qu’Ankara aspire à un rôle sur la scène internationale. Pour cela, elle adopte depuis plusieurs année une attitude proactive concernant la situation régionale -Printemps arabe, conflit israélo-arabe, etc.- voire internationale -tentative de médiation avec le Brésil sur le dossier du nucléaire iranien.  Cette fois-ci il n’en fut rien. La Turquie est restée quasiment muette face aux agressions répétées qu’ont subies l’Ukraine, la Crimée et le peuple Tatar. Pourquoi ce quasi silence radio ?

Les éléments qui peuvent expliquer cette  non-réaction turque sont multiples et interpénétrés. Face à l’Ours russe ils sont principalement au nombre de quatre : les liens économiques et énergétiques, les relations historiquement belliqueuses à l’avantage de l’ennemi héréditaire russe, et un nouveau partenariat russo-turc de confiance.

D’une opposition historique forte à la construction d’un partenariat de confiance.

De vieux ennemis héréditaires.

Certains analystes expliquent cette réaction turque plus que timide face à l’attitude russe en partie par l’héritage historique lourd des relations turco-russes. Historiquement les Empires russe et ottoman se sont très souvent opposés. Ces deux forces sont de véritables ennemis héréditaires, longtemps en concurrence tant pour leur territoire que leur zone d’influence, ils se sont affrontés à de très nombreuses reprises. Ainsi, entre 1568 et 1917, les deux empires se sont opposés militairement à 17 reprises. Chacune de ces batailles a vu la victoire de l’Empire russe. Cette supériorité militaire explique sans doute en partie la peur et la réticence turque de s’engager encore une fois dans une opposition face à son grand voisin du nord.

C’est en partie afin de se protéger de l’URSS que la Turquie s’était engagée très tôt et rapidement dans l’OTAN et le camp occidental dès 1952. Dès lors les relations avec le Kremlin n’ont pas été aisées puisqu’en effet, même aujourd’hui, la Russie continue d’avoir une certaine approche des relations internationales héritée de la Guerre froide. Ce cadre d’analyse l’entraîne à se méfier fortement de tous les membres de l’Alliance Atlantique.

Une mise à distance des alliés occidentaux favorisant un surprenant rapprochement stratégique russo-turc.

Toutefois, le Kremlin et Ankara ont su construire une relation de confiance depuis les années 2000 et les arrivées au pouvoir de Vladimir Poutine et de l’AKP de Recep Tayyip Erdoğan. Bien que membre de l’OTAN et deuxième armée conventionnelle de l’Alliance, la Turquie a multiplié les signaux et décisions la distinguant de ses alliés occidentaux. Cette attitude quelque peu indépendantiste vis-à-vis de l’OTAN plaît à la Russie et la conforte dans son souhait de se rapprocher de son voisin turc. Parmi ces décisions notons le refus turc de laisser transiter des soldats américains en Irak en 2003 via son territoire. Aussi, l’utilisation de la Convention de Montreux[2] qui a permis d’interdire à un bateau hôpital américain de se rendre en Mer Noire lors de la crise russo-géorgienne de 2008[3].

Cette volonté turque d’une politique étrangère plus indépendantes vis-à-vis de l’OTAN et de ses alliés occidentaux a permis de rapprocher les deux pays. Petit à petit, les bases permettant la construction d’un partenariat de confiance se sont mises en place, et ce également grâce aux excellentes relations qu’entretiennent les deux présidents.

C’est cette même indépendance relative de la politique étrangère turque que l’on remarque lors de cette crise ukrainienne, également en ce qui concerne la Crimée. Bien que la Turquie considère toujours comme illégal le référendum de Crimée de mars 2014[4] -notamment du fait de l’important lobbying produit par la communauté Tatar vivant en Turquie, milite toujours pour le respect de la souveraineté et de l’unité du territoire ukrainien, force est de constater que ces différents gestes demeurent simplement des mots et non des actions. Plus fondamentalement, la Turquie a toujours refusé de voter et d’appliquer les sanctions économiques européennes et américaines qui frappent la Russie.

Cette prise de distance vis-à-vis de ses alliés occidentaux traditionnels s’explique à la fois par une volonté d’indépendance relative et celle d’apparaître comme un acteur régional et international d’importance, mais également par un agacement russo-turc commun vis-à-vis de l’Occident. Pour la Turquie, cet agacement vient de la lenteur et des réticences européennes de faire avancer son processus d’adhésion. Les deux pays ont même créé en mai 2010 un Conseil de coopération afin de renforcer leur partenariat. La Turquie voit dans la Russie un allié potentiel pour faire pression sur l’Union européenne en renforçant ses liens politiques, commerciaux et énergétiques avec Moscou.

Un partenariat renforcé par des échanges commerciaux et énergétiques croissants.

Mais ces explications géopolitiques passées et actuelles ne suffisent pas pour comprendre la si timide réaction turque. En effet ces explications sont à mettre en parallèle avec les importants liens économiques tissés entre les deux pays. Depuis plus d’une décennie, la Turquie et la Russie ont créé et renforcé des liens économiques forts et qui sont de plus en plus étroits.

Des échanges commerciaux bilatéraux qui s’accroissent et une coopération qui s’intensifie.

Selon Bercy, la valeur totale des échanges commerciaux bilatéraux entre la Turquie et la Russie s’élevait à 30 milliards de dollars en 2011 pour atteindre 32,7 milliards en 2013. La Russie est le 2ème partenaire économique de la Turquie, derrière l’Union européenne. La Turquie de son côté est le 8ème partenaire économique de la Russie. La Russie possède pour plus d’1,7 milliards d’actifs en Turquie. Tandis que plus d’1 milliards d’IDE -Investissements Directs à l’Etranger- turcs se trouve en Russie et que plus d’une centaine d’entreprises turques y sont implantées.

Ces relations économiques se renforcent d’année en année, le but avoué étant d’en faire une « alliance » privilégiée. Il a été émis comme objectif lors de la visite de Poutine en Turquie en décembre 2014 d’atteindre 100 milliards de dollars d’échanges bilatéraux d’ici 2020. Même si cet objectif est irréalisable, il est toutefois révélateur d’une réelle volonté politique de coopération plus étroite. Elle se retrouve notamment avec  l’assouplissement des modalités d’obtention de visas ou encore avec la volonté réaffirmée lors de cette même visite de renforcer l’utilisation des monnaies nationales dans les échanges bilatéraux au détriment du dollar américain.

Comme nous pouvons le constater avec la multiplication des publicités nous incitant à aller passer des vacances à Istanbul ou dans des stations balnéaires turques, le secteur touristique est en grande évolution en Turquie depuis une dizaine d’années : selon la Direction générale des entreprises, la Turquie est aujourd’hui le 6ème pays le plus visité au monde avec plus de 35 millions de touristes internationaux accueillis en 2012 pour des recettes estimées à environ 29 milliards de dollars. Ces données s’accroissent d’environ 3 à 5% par an ces dernières années. Au final, en une décennie, on estime que le nombre de touristes internationaux a quasiment augmenté de 30%. Dans ce flot de touristes, les Russes représentent une part importante notamment sur la côte égéenne. Du fait notamment des facilités de visas entre les deux pays, la Turquie est devenue la première destination touristique des Russes selon l’Institut turc de statistiques. Chaque année, ce sont près d’un cinquième des touristes russes qui s’y rendent soit près de 3,5 millions en 2011, et 4,2 en 2013. Pour la Turquie, la Russie est le deuxième pays de provenance de touristes après l’Allemagne avec 5% du total des arrivées de touristes. On retrouve aussi d’importants liens économiques turco-russes dans d’autres secteurs, comme celui du BTP turc. Les entreprises turques du BTP sont nombreuses à être implantées en Russie et furent notamment sollicitées lors de la construction des infrastructures des Jeux Olympiques d’hiver de Sotchi.

Mais les relations économiques pourraient dans un futur proche s’étendre à bien d’autres secteurs comme les nouvelles technologies, l’aéronautique et le spatial -pour lequel une coopération serait même envisagée.

Le partenariat énergétique, moteur premier de l’interdépendance turco-russe.

Même s’il ne s’y limite pas comme nous l’avons vu, le moteur de ce partenariat économique est à trouver du côté énergétique. Devant sa croissance économique et démographique, la Turquie connaît une  hausse fulgurante de sa demande énergétique et électrique depuis plusieurs décennies. Celle-ci augmente en moyenne de 6 à 9% par an, représentant la deuxième plus forte hausse mondiale derrière la Chine. Cette consommation est encore fortement dépendante des énergies fossiles et notamment du gaz naturel en ce qui concerne la production d’électricité. Or, la Turquie ne possède quasiment aucune source de gaz sur son territoire. Elle doit donc importer plus de 98% de sa consommation nationale. Ces importations sont aujourd’hui pour 58% du gaz russe, notamment via le gazoduc Blue Stream (qui traverse la Mer Noire). La Turquie importe également environ 15% de son pétrole de Russie et les Russes de Rosatom sont impliqués dans la construction et l’exploitation de la première centrale nucléaire turque à Akkuyu.

Aussi, cette dépendance de la Turquie au gaz russe risque de s’accroître encore fortement. En effet, après l’abandon par la Russie du pharaonique projet du gazoduc South Stream -suite aux pressions de l’Union européenne sur la Bulgarie- la Russie et la Turquie envisagent la réalisation d’un Turkish Stream[5]. Ce gazoduc scellerait encore davantage le partenariat fort, notamment énergétique entre la Russie et la Turquie, mais également la prise de distance de cette dernière avec ses partenaires européens.

L’économie avant tout !

Il semble au vu de la réaction des autorités turques, qu’elles ne souhaitent en aucune manière sacrifier ces bonnes relations politiques, économiques et énergétiques avec son « ami » russe à cause de conflits extraterritoriaux comme en Crimée,  en Ukraine ou également en Syrie -où leurs positions sont diamétralement opposées. La Russie et la Turquie adoptent une politique de « compartimentalisation » de leurs relations bilatérales afin que les sujets qui fâchent n’interfèrent pas sur le développement de leurs relations économiques. Il semble clair que la Russie peut aujourd’hui utiliser ses relations économiques et son importance énergétique en réel outil  pour sa politique étrangère envers la Turquie. Il apparaît qu’Erdoğan ne souhaite pas et ne peut pas s’opposer fortement à l’invasion et à l’annexion russe de la Crimée. La Turquie semble avoir choisi de sacrifier les Tatars sur l’autel de l’intensification des relations économiques et énergétiques avec la Russie.


Crédits photo : Nelson, Waiting from the Sea, license Creative Commons.


Sources


[1] Les Tatars de Crimée sont un peuple turcique et musulman sunnite qui représentent entre 12,5 et 16% des presque 2.000.000 habitants de la péninsule, soit entre 240.000 et 300.000 individus. Ils sont aujourd’hui fortement marginalisés par le Kremlin et la population pro-russe de Crimée.

[2] La Convention de Montreux, ou Convention concernant le régime des détroits, date de 1936. C’est un accord international multilatéral qui assure et réglemente la libre circulation dans les détroits du Bosphore, des Dardanelles et in fine en Mer Noire. L’accès aux détroits a toujours été un important problème géopolitique et stratégique. La Turquie est gardienne des passages et peut en interdire l’accès sous certaines conditions : durée de transit, tonnage maximum, si la Turquie est en guerre, etc.

[3] Crise opposant la Russie à la Géorgie au sujet des territoires géorgiens indépendantistes de populations russes que sont l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie. Cette crise avait mené à l’invasion par l’armée russe d’une partie du territoire géorgien, menaçant même la capitale Tbilissi. Derrière cette crise, il y’avait également en question l’éventuelle adhésion de la Géorgie à l’OTAN.

[4] Référendum organisé par le gouvernement pro-russe autoproclamé, qui a abouti par l’annexion de la Crimée par la Fédération de Russie le 18 mars 2014.

[5] Ce projet fut annoncé lors de la visite de décembre 2014, en même temps qu’une annonce par Poutine d’une baisse des tarifs de vente du gaz russe à la Turquie de 6%.

Ronan Le Rouzic
Ronan Le Rouzic est diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Grenoble. Il a également étudié à l’Université de Galatasaray d’Istanbul et à l’Université d’économie de Grenoble. Il se spécialise sur les politiques étrangères, énergétiques et sécuritaires de la zone euro-méditerranéenne, avec un focus particulier sur la Turquie.