Mossoul : les enjeux d’une bataille

L’objectif de cet article est double : effectuer une mise au point sur l’offensive militaire qui a débuté sur Mossoul le lundi 17 octobre ; comprendre la complexité des enjeux qui gravitent autour de cette bataille, dont le sort risque d’avoir des répercussions aussi bien à l’échelle locale et nationale qu’internationale.

Carte de l'Etat islamique au 17 octobre 2016

© Institute for the Study of War.

  1. Caractéristiques de Mossoul
  • Population : 3 millions avant l’EI ; les estimations de la population actuelle varient entre 600 000 et 1,5 million de personnes.
  • 2ème ville d’Irak après Bagdad.
  • Diversité ethnique et religieuse : Arabes, Kurdes, Turkmènes ; sunnites (majoritaires), chrétiens, yazidis (quasiment pas de chiites en revanche).
  • Métropole stratégique : sur la route de la soie, ville qui regarde historiquement vers le nord et l’ouest (vers Alep notamment, et la Turquie) ; capitale de l’empire Assyrien au VIIIème siècle avant JC, passée ensuite sous domination mongole, perse et ottomane, avant d’être rattachée à l’Irak sous mandat britannique.
  1. Les acteurs impliqués dans la bataille

Une première offensive sur les villages aux alentours de Mossoul avait été lancée le 24 mars dernier. Elle avait abouti non seulement à faire reculer l’EI, mais elle a permis aux forces irakiennes, avec le soutien de la coalition internationale, de récupérer la base militaire de Qayyarah en juillet, ainsi que la ville en août, située à environ 70 km au sud de Mossoul. La coalition y a installé son QG[1].

tableau-forces-mossoulEn annonçant à la télévision nationale irakienne l’offensive sur Mossoul dans la nuit de dimanche 16 à lundi 17 octobre, le Premier ministre Hayder al-Abadi a lancé une opération attendue depuis plus d’un an, lui qui avait annoncé à la fin 2015 que Mossoul serait libérée en 2016. On comprend donc mieux pourquoi cette offensive débute maintenant, d’autant plus que le président américain Barack Obama souhaiterait terminer son mandat sur une victoire militaire contre l’Etat islamique.

Le moment choisi est d’autant plus important que l’Etat islamique est dans une dynamique de repli qui a commencé au printemps 2015 : en effet, l’offensive sur Mossoul est la dernière en date d’une longue série de pertes de villes majeures en Irak : Tikrit (mars 2015), Sinjar (novembre 2015), Ramadi (décembre 2015), Falloujah (juin 2016). En Syrie aussi, le groupe djihadiste est sur le recul, avec les pertes de Tall Abyad (juin 2015), Palmyre (mars 2016), Manbij et Jarablus (août 2016) et Dabiq (octobre 2016). La firme américaine IHS a estimé que le territoire de l’EI a diminué de 16% depuis le début de l’année 2016[2]. De plus, l’Etat islamique semble avoir été particulièrement affecté par la perte de nombre de ses cadres, que ce soit son « ministre de la Guerre » Omar al-Shishani en juillet, le n°2 du groupe Abou Mohammed al-Adnani en août, ou encore le « ministre de l’Information » Mohammed al-Furqan début septembre, sans compter ses commandants militaires à Mossoul qui ont été ciblés par des drones américains[3].

Cependant, au vu de l’importance acquise par Mossoul aux yeux de l’Etat islamique (c’est de la mosquée de la ville qu’Abou Bakr al-Baghdadi avait annoncé le rétablissement du califat en juin 2014), il n’est pas certain que les djihadistes l’abandonnent sans combattre, comme ils ont pu le faire à Dabiq récemment. L’Etat islamique aurait placé à la tête de la ville une direction de « durs », en particulier des commandants tchétchènes[4], tandis que de nombreux cadres et les quelques milliers de combattants seraient des Irakiens locaux[5], prêts à ne pas laisser tomber leur ville aux mains de ceux dont ils avaient salué le départ en juin 2014, à savoir l’armée irakienne du gouvernement chiite de Bagdad. Cette dimension est une source d’incertitude à la fois sur le temps que durera l’offensive et sur la capacité des forces anti-EI à combattre dans la durée sans se disputer entre elles.

  1. La Russie, l’Iran et l’Arabie Saoudite aux abonnés absents

Dans le camp des absents, on note d’abord l’Arabie Saoudite, et les pays du Golfe de façon générale : leur méfiance envers le gouvernement de Bagdad et les milices chiites, derrière lesquels ces pays voient la main de l’Iran, les a conduits à ne pas apporter leur soutien aux opérations, ni à agir sur le plan humanitaire (à l’exception notable du Koweït)[6]. Les préoccupations actuelles du régime saoudien ont plutôt tendance à aller vers le Yémen, où la rébellion houthiste pose une menace plus directe au royaume, qui intervient dans ce pays depuis un an et demi.

La Russie ne semble pas non plus jouer un rôle aussi majeur dans les opérations qu’en Syrie, où elle intervient directement aux côtés du régime d’Assad depuis un an. En revanche, le président russe Vladimir Poutine a accusé les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite d’avoir passé un pacte avec l’Etat islamique, afin que 9 000 d’entre eux quittent Mossoul par la partie ouest, qui n’est surveillée par aucune force, et se réfugient en Syrie[7]. Bien que cette information ne soit pas vérifiable, il est évident qu’un Etat islamique replié sur sa partie syrienne chercherait à se relancer, et que cela se ferait au détriment du régime d’Assad, notamment dans l’est de la Syrie, dans la région de Deir Ezzor, voisine de l’Irak. Cette question a également été soulevée par la France, qui craignaient que des djihadistes français parviennent à s’enfuir vers la Syrie[8]. Beaucoup jouent un rôle clé au sein de l’organisation, comme Abou Souleymane al-Faransi, qui serait l’un des chefs de la branche extérieure chargée de commettre des attentats à l’étranger[9], ou encore Salim Benghalem, qui figure sur la liste des terroristes les plus recherchés au monde par les Etats-Unis. Cette inquiétude fait écho aux propos de Julian King, commissaire pour l’UE à la sécurité, qui s’inquiétait de l’accroissement de la menace terroriste sur l’Europe en cas de chute de Mossoul[10].

Les milices chiites de la Mobilisation populaire (hachd al-chaabi), essentiellement soutenues et financées par l’Iran, sont les autres grandes absentes. Fondées en 2014 suite à l’appel de l’ayatollah al-Sistani pour contrer les avancées de l’Etat islamique, ces groupes ont acquis depuis une mauvaise réputation pour leur violence, ainsi que pour les soupçons qui pèsent sur leurs leaders, concernant leur allégeance à l’Etat irakien ou, au contraire, au régime iranien. Les Etats-Unis et les pays du Golfe voulaient à tout prix éviter leur participation aux opérations contre Mossoul, afin de ne pas aggraver les tensions communautaires avec la population essentiellement sunnite du bastion irakien de l’Etat islamique. Ces milices demeurent donc, pour le moment, en dehors des combats.

Pour l’Iran, son exclusion à travers celle de ces milices de la bataille de Mossoul n’apparaît pas comme un échec politique. Téhéran a intérêt à voir tomber Mossoul, afin de se débarrasser d’une menace directe sur sa propre sécurité, à proximité de sa frontière, mais le fait que d’autres forces s’en occupent lui permet de concentrer ses efforts ailleurs, notamment en Syrie. Cette politique iranienne s’incarne en le général iranien de la Force al-Quds des Gardiens de la Révolution, Qassem Soleimani, qui chapeaute l’essentiel des milices de la Mobilisation populaire. Celui-ci a été vu à plusieurs reprises sur les champs de bataille syriens et irakiens. À l’heure où sont écrites ces lignes, la présence de Soleimani avec les milices chiites au sud de Mossoul n’a pas été confirmée. Cependant, en regardant de plus près le corridor stratégique que l’Iran est en train de mettre en place pour accéder à la Méditerranée, on peut voir que la bataille de Mossoul n’apparaît pas aussi importante que la bataille d’Alep, qui concentre tous les efforts de l’Iran pour étendre son influence au Moyen-Orient[11].

Carte de la stratégie iranienne© The Guardian.

  1. Quel avenir pour Mossoul et l’Irak ? La question essentielle de l’après-EI

La question essentielle de la bataille de Mossoul ne repose pas tant sur sa dimension militaire que dans le projet politique qui doit suivre. Un retour à l’avant-2014 est inenvisageable. Il paraît cependant légitime de s’interroger sur la pertinence du timing de l’opération maintenant qui, on l’a bien compris, obéit davantage à des considérations politiciennes qu’à un souci d’efficacité. La précipitation avec laquelle les Etats-Unis et le gouvernement de Bagdad ont décidé cette opération n’est pas sans danger :

  • Même si un échec paraît improbable au vu des moyens mobilisés, on peut s’interroger sur l’état de l’armée irakienne, fatiguée des combats qu’elle mène depuis plusieurs années, au gré des réorganisations et des scandales de corruption en son sein. La bataille sera longue, et il n’est pas certain qu’elle puisse être en mesure de contrôler ensuite la ville.
  • Quant aux forces arabes sunnites, on ne sait pas quel est leur poids militaire, alors qu’elles sont supposées jouer un rôle majeur dans l’après, puisqu’elles devront assurer l’occupation et l’administration de la ville. De plus, elles sont divisées entre deux anciens gouverneurs de la province de Ninive : Atheel Nujaifi, l’homme de la Turquie et des Kurdes irakiens, et Naoufal Hamadi al-Soultan, l’homme de Bagdad qui appuie l’armée et les milices chiites[12].
  • Ce qui pose donc le rôle de ces milices chiites : si l’armée irakienne, soutenue par les Etats-Unis, venait à échouer à Mossoul, elle leur laisserait le champ libre. On peut même penser que c’est le scénario attendu par leurs chefs politiques et miliaires. Ces milices ont été accusées à plusieurs reprises de mener des actes de représailles contre les populations arabes sunnites d’Irak accusées d’être des partisans de l’Etat islamique[13]. Leurs chefs ont d’ailleurs multiplié les déclarations belliqueuses à caractère sectaire ces dernières semaines : par exemple, le chef de la milice « Ligue des vertueux » (Asaïb Ahl al-Haqq), Qaïs al-Khazali, a expliqué que la bataille de Mossoul était comparable à celle qui a vu Hussein mourir[14], et a également menacé d’attaquer les troupes américaines[15]. Quant à Hadi al-Amri, le chef de la milice Badr, il a directement menacé les troupes turques présentes sur le territoire irakien.
  • Par ailleurs, la façon dont a été gérée la situation post-Etat islamique dans les villes libérées de sa présence, comme Tikrit, Ramadi ou Fallujah, montre que rien n’a changé. La vie peine à y reprendre son cours, d’autant plus que les services publics de l’Etat irakien sont quasi-inexistants.

Au-delà de Mossoul, c’est l’avenir politique de l’Irak qui est en jeu dans cette bataille. On assiste à une « libanisation » du pays, où des milices s’affrontent les unes les autres, avec en toile de fond des interventions étrangères. Depuis que certaines milices chiites ont été intégrées à l’armée irakienne en février dernier, il y a une confusion entre l’institution militaire et des forces paramilitaires aux intérêts divergents, retardant donc l’émergence d’une armée véritablement nationale. Cette confusion est aussi valable pour les forces de police, soupçonnées d’être infiltrées par ces milices, notamment l’Organisation Badr, proche de l’Iran, et dont certains chefs ont été ministres à Bagdad[16]. Certaines de ces milices avaient préconisé d’aller combattre à Tal Afar, un village à l’ouest de Mossoul abritant une minorité turkmène et pourvoyeur de nombreux djihadistes, afin de défier la Turquie, perçue comme un soutien de l’Etat islamique, et les Kurdes irakiens. Certaines sont également engagées sur le terrain syrien, aux côtés du régime d’Assad, illustrant l’idée d’une même guerre dans deux pays différents et empêchant l’émergence d’une construction nationale au-dessus des intérêts communautaires.

L’Irak peut-il être stable avec les membres de l’Etat islamique encore incrustés dans son tissu social et présent dans la Syrie voisine ? Dans son discours audio en mai, Abou Mohammed al-Adnani, l’ex n°2 du groupe djihadiste, reconnaissait que des revers militaires pouvaient arriver, mais qu’ils ne changeraient rien à la détermination du groupe : « Considérez-vous, Américains, que la défaite réside dans la perte d’une ville ou d’un territoire ? Avons-nous été défaits quand nous avons perdu des villes en Irak, quand nous étions dans le désert sans ville et sans territoire ? Pensez-vous que vous serez victorieux et que nous serons défaits si vous prenez Mossoul, Syrte ou Raqqa et même toutes les villes, et que nous retournons à notre condition initiale ? Sûrement pas ! ». Entre 2008 et 2013/2014, l’Etat islamique a vécu dans la quasi-clandestinité, ne contrôlant aucun centre urbain. C’est donc une situation qu’il a déjà expérimentée. Cette capacité de nuisance a été confirmée par l’attentat à Bagdad lors d’une célébration chiite de l’Achoura le 15 octobre, qui a fait au moins 34 morts. En réalité, l’Etat islamique continuera d’être présent tant que les racines qui ont permis son émergence n’auront pas été traitées. La solution militaire n’est donc pas suffisante en elle-même, elle doit être accompagnée d’une réforme politique radicale de l’Etat irakien.

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[1] FOREY Samuel, « Bataille de Mossoul : reportage à Qayyarah, dans le QG de la coalition », in Le Figaro, 17 octobre 2016. URL : http://www.lefigaro.fr/international/2016/10/16/01003-20161016ARTFIG00175-qayyarah-dernier-verrou-strategique-avant-mossoul.php

[2] « Islamic State Caliphate Shrinks by 16 Percent in 2016, IHS Markit Says », 9 octobre 2016. URL : http://press.ihs.com/press-release/aerospace-defense-security/islamic-state-caliphate-shrinks-16-percent-2016-ihs-markit-

[3] ZERROUKY Madjid, « Le commandement de l’EI décimé à Mossoul », in Le Monde, 11 octobre 2016.

[4] Interview de MANTOUX Stéphane, « Daech a placé des durs aux postes de commandement à Mossoul », in Le Temps, 18 octobre 2016. URL : https://www.letemps.ch/monde/2016/10/18/daech-place-durs-aux-postes-commandement-mossoul

[5] AL-TAMIMI Aymeen, « The Islamic State Leadership in Mosul », in Jihad Intel, 19 octobre 2016. URL : http://jihadintel.meforum.org/200/the-islamic-state-leadership-in-mosul

[6] NEUBAUER Sigurd, « Mosul Operation : Why the Gulf States Remain Distrustful of Abadi’s Policies », in Al-Arabiya English, 13 octobre 2016. URL : http://english.alarabiya.net/en/perspective/analysis/2016/10/12/Mosul-Operation-How-are-Abadi-s-policies-obstructing-Gulf-States-.html

[7] « ISIS Fighters ‘Will Be Allowed To Flee Mosul And Retreat To Syria Under Agreement Made With the US’, claims Russia », in The Daily Mail, 13 octobre 2016. URL : http://www.dailymail.co.uk/news/article-3836690/ISIS-fighters-allowed-flee-Mosul-retreat-Syria-agreement-claims-Russia.html

[8] MALBRUNOT Georges, « En Syrie, les djihadistes cèdent Dabiq, leur ville symbole, sans résister », in Le Figaro, 18 octobre 2016.

[9] CALLIMACHI Rukmini, « How a Secretive Branch of ISIS Built a Global Network of Killers », in The New York Times, 3 août 2016. URL : http://www.nytimes.com/2016/08/04/world/middleeast/isis-german-recruit-interview.html?_r=0

[10] VALLANCE Chris, « Collapse of IS Will Lead to Attacks, say EU Officials », in BBC, 18 octobre 2016. URL : http://www.bbc.com/news/world-europe-37691490

[11] CHULOV Martin, « Amid Syrian Chaos, Iran’s Game Plan Emerges : A Path to The Mediterranean », in The Guardian, 8 octobre 2016,.URL : https://www.theguardian.com/world/2016/oct/08/iran-iraq-syria-isis-land-corridor?CMP=Share_iOSApp_Other

[12] BENRAAD Myriam, « Mossoul, clé de l’avenir d’un Irak unifié », in Orient XXI, 17 octobre 2016. URL : http://orientxxi.info/magazine/mossoul-cle-de-l-avenir-d-un-irak-unifie,1516

[13] Amnesty International, « Iraqis Fleeing IS-Held Areas Face Torture, Disappearance and Death in Revenge Attacks », 18 octobre 2016. URL : https://www.amnesty.org/en/latest/news/2016/10/iraqis-fleeing-is-held-areas-face-torture-disappearance-and-death-in-revenge-attacks/

[14] Référence à la bataille de Kerbala (680), où l’imam Hussein, vénéré par les chiites, a été tué. Extrait vidéo disponible ici : https://twitter.com/awadhalabdan/status/786283939828756480

[15] SAADOUN Mustafa, « Will PMU Attack US Troops in Iraq ? », in Al-Monitor, 3 octobre 2016. URL : http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2016/10/pmu-iraqi-us-mosul-battle.html#ixzz4NMRir79n

[16] Hadi al-Amiri, chef de l’Organisation Badr, a été ministre des Transports entre 2010 et 2014, tandis que Mohammed al-Ghabban, un des chefs principaux, a été ministre de l’Intérieur entre 2014 et 2016.

Philippe Bannier
est diplômé de Sciences Po Lyon et auteur de L’État islamique et le bouleversement de l’ordre régional, aux Editions du Cygne, en 2015.

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