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L’Etat Islamique : un Etat fasciste ?

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Outre du sang, l’Etat Islamique (EI) a fait couler beaucoup d’encre. J’y ai d’ailleurs participé en tant que journaliste. Multipliant les appels téléphoniques, on me faisait le récit des abominations perpétrées par Daesh. Décapitations, massacres, tortures… Des communications insoutenables où mes habituelles questions de relances passaient pour stupides. C’est que nous avions affaire à un monstre. Incompréhensible à défaut de l’avoir pensé. Inexplicable en apparence. Monstrueux… C’est tout.

Le fascisme, point barre

Oui, mais voilà, s’il est bien une chose que le vingtième siècle nous a appris, c’est que « le premier acte de guerre ne se réalise pas dans les champs de bataille mais dans le champ de la propagande : il s’agit de l’effort qui vise à « diaboliser » en quelque sorte l’ennemi pour justifier le déclenchement de la guerre. Quelquefois, cet effort va jusqu’à l’identification de l’adversaire au Mal absolu qui scandalise et perturbe les belles âmes[1]. » En ce sens, l’identification récurrente entre Daesh et Hitler, fondée sur des similitudes évidentes, procède de cette diabolisation, de cette excroissance de l’hideux. En filigrane, « la référence à Hitler et à son régime totalitaire et impérialiste a comme objectif d’affirmer que le combat contre le Mal n’est pas terminé, parce que celui-ci a été réincarné dans le camp adverse[2] ».

De même, l’utilisation du néologisme islamo-fasciste pour qualifier Daesh participe de cette même équation qui établit un rapport d’égalité entre l’Etat Islamique et la monstruosité fasciste -référentiel évident dans le parachèvement du mal. A Bruneau Retailleau, président du groupe UMP au Sénat,de nous expliquer, en guise de point d’orgue, à l’antenne d’Europe 1 que « Daesh, c’est le troisième totalitarisme et [que] tout comme Hitler engageait les jeunesses hitlériennes dans les SS, eh bien Daesh essaye de convaincre les jeunes paumés du monde entier ».

L’EI ne serait plus donc qu’une abomination, exclusivement, que l’on repousserait avec horreur et dégoût. Ou bien, devrait-on le limiter à ce qu’il semble permettre : la redécouverte, par « l’Empire du bien, [du] diable » ? Daesh, un nouveau Moloch. Mais, plus improbable encore, l’Occident comme archétype du bien, son empire : fallait y penser…

Misères du raisonnement

Si cette rhétorique semble éculée (cf. « axe du mal »), son principal écueil est d’omettre que les monstres s’enfantent, qu’ils ont une origine, une cause : l’Etat Islamique et son apparition n’ont rien d’un impromptu deus ex machina, quelque chose qui serait arrivée là sans autre forme de procès. Pour tout dire, ce n’est pas comme si on ne l’avait pas vu venir. Près de huit ans qu’on le guette ce maudit bougre. Et, disant cela, je n’évacue en rien l’horreur, bien réelle, des exactions commises par ses membres. Le second problème que sous-tend cette rhétorique absconse, c’est l’impossibilité de saisir l’ennemie dans sa complexité alors même que « remporter la bataille suppose une perception claire et informée de cet adversaire[3] ».

En ce sens, les « analyses » sur Daesh procédant par pure identification avec le monstrueux ont pour effet de le réduire à sa difformité, à l’écart que sa monstruosité, évidente, entretient vis-à-vis d’une norme (tant naturelle que sociale). Mais voilà, informer, c’est aussi… donner une forme (Avis à la presse : à quand la fin des imprécations, du lexique religieux, pour enfin s’interroger plus profondément sur la nature même de l’Etat Islamique ? Somme toute, sur sa forme, ses contours, sa raison d’être…)

Quant au fascisme, en tant que tel, son usage en pareille situation laisse penser que les spécialistes des éléments de langage n’ont pas le sens de l’histoire… Si les mêmes causes produisent les mêmes effets, l’inverse parait plus improbable. Ainsi, on évoque abondamment comme causes de l’émergence du fascisme les chocs consécutifs à la Première Guerre Mondiale, le rejet du rationalisme positiviste, la révolte contre l’ordre bourgeois légué par le libéralisme ou encore le développement d’une classe moyenne composite et mal intégrée dans les structures traditionnelles. Pour tout dire, je ne vois rien de cette nature dans le cas qui nous intéresse.

Etat or not Etat

A croire Peter Harling, chercheur pour l’International Crisis Group, Daesh « ne constitue en rien un nouvel Etat, puisqu’il rejette la notion de frontière [4] ». Le syllogisme implicite est assez efficace :

  • L’Etat se caractérise par l’organisation politique et juridique dans un territoire délimité –disposant donc de frontières ;
  • Or l’Etat Islamique conspue les frontières ;
  • Donc l’Etat Islamique n’est pas un Etat.

De but en blanc : si je m’accorde avec l’auteur sur la conclusion, je crois devoir ajouter que la deuxième affirmation semble assez bancale. Faut-il encore préciser, en effet, que cette négation des frontières par le Califat tient plus au rejet du dépeçage de l’Empire Ottoman qu’au refus des frontières en tant que telles. « L’œuvre de propagande des djihadistes parle pour eux : il faut effacer la géographie née du projet colonial « croisé » de l’Europe, et plus particulièrement les accords Sykes-Picot de 1916[5] » [6].

Les limites de l’Etat Islamique, ses frontières, telles qu’il les envisage pour lui-même, sont celles de la Umma (communauté) sunnite. C’est-à-dire l’ensemble des territoires où les musulmans sunnites sont majoritaires. L’Etat Islamique s’ambitionne comme un Etat. Et, à la manière d’un Etat, s’est doté d’une architecture juridique, exécutive et administrative : « gouverneurs », « ministres », systèmes d’imposition, taxes diverses, institutions juridiques, force de « police », outils de communication (cf. sa revue Dabiq) ont fait florès. Alors pourquoi ne serait-il pas un Etat ?

Une stratégie de la consolidation

Paradoxalement, c’est la réalisation inverse à cette ambition étatique et panarabique qui lui a permis de s’affermir. Une sorte d’inadéquation évidente entre la propagande, sa manière de se projeter et la réalité. Pour reprendre le phrasé de Harling, l’Etat Islamique ne serait alors en rien un Etat non parce qu’il nie la notion de frontière mais parce que les frontières qu’il se donne à lui-même sont du vent. Des mots quoi. A l’épreuve des faits, ce qu’il revendique, il s’en détourne.

De fait, en se positionnant comme une organisation ultra-radicale, violente, n’hésitant pas à s’attaquer à des tribus sunnites, ancrée dans une région en proie aux troubles, très pragmatique dans ses modes de recrutements[7], mais surtout en s’établissant à l’échelle locale et en cherchant avant tout à contrôler des axes de communications, des nœuds stratégiques, et le plus grand nombre de puits de pétrole, son territoire réel ressemble à de longs corridors qui s’entre mêlent. Daesh est devenu une sorte de mafia régionale, un « Etat dans l’Etat » qui, du fait de la déliquescence du pouvoir central Irakien et des troubles syriens se serait taillé un empire. Il est devenu depuis l’organisation djihadiste la plus riche de toute l’histoire (une fortune estimée à plus de 2 milliards). « Une partie du succès [de l’EI] tient à sa stratégie, que l’on pourrait résumer par la notion de consolidation. Il ambitionne moins de « conquérir le monde », comme le suggèrent de concert ses propagandistes et ses détracteurs, que de s’ancrer solidement dans les espaces qu’il occupe[8]. »

Enfin, et surtout, ce qu’oublie Harling, c’est qu’un Etat fonde, au regard du droit international, son existence dans la reconnaissance de son statut étatique par un tiers Etat. Quand bien même, les institutions de l’Etat Islamique serait pérennes, ses frontières nettes et précises, ou que sais-je encore, quel Etat reconnait aujourd’hui l’Etat Islamique comme son pair ? Daesh ? Inconnu au bataillon.

photo: Adam Rifckin / flickr.com / CC BY 2.0

[1] Ntagteverenis Paschalis, « L’ennemi comme monstre » Une réflexion sur la séparation entre le bien et le mal, à partir d’une analyse des conditions d’émergence et de l’usage symbolique de l’image monstrueuse d’Hitler, Sociétés, 2003 /2 no 80, p. 41-50.
[2] Ibidem
[3] Benraad Myriam , « L’État islamique : anatomie d’une machine infernale », Revue internationale et stratégique, 2014 /4 n° 96, p. 28-37.
[4] Harling Peter, « Etat Islamique, un monstre providentiel », Le Monde Diplomatique, septembre 2014
[5] Benraad Myriam, Op. Cit.
[6] Les accords Sykes-Picot sont des accords secrets signés le 16 mai 1916, entre la France et la Grande-Bretagne prévoyant le partage du Moyen-Orient à la fin de la guerre en zones d’influence entre ces puissances, dans le but de contrer des revendications ottomanes
[7] L’Etat Islamique est le groupe djihadiste qui rémunère le mieux ses membres : entre 300 et 2000 dollars
[8] Harling Peter, Op. Cit.

Joseph Dauce
est titulaire d’un master en diplomatie et négociations stratégiques de l’université Paris-Sud. Il s’est spécialisé dans l’analyse des processus de négociation, les médias ou encore les questions de défense.