Commentaires fermés sur Les difficultés grandissantes du régime de Bachar al-Assad

Les difficultés grandissantes du régime de Bachar al-Assad

image

Le 28 mars 2015, une coalition de groupes rebelles, du nom de « Jaysh al-Fateh » (« l’Armée de la conquête »), s’emparait de la capitale provinciale d’Idleb, dans le nord-ouest de la Syrie. Parmi ces groupes, on trouvait essentiellement des salafistes, tels qu’Ahrar al-Sham ou Jund al-Aqsa, ainsi que des salafistes-djihadistes, comme la branche officielle d’al-Qaïda en Syrie, le Front al-Nosra. Idleb constitue ainsi la deuxième capitale provinciale à échapper au contrôle des forces de Bachar al-Assad, après Raqqa en mars 2013 – devenue la « capitale » de Daesh. Cette perte intervient dans un contexte de difficultés pour le régime d’Assad, dont les forces commencent à marquer le pas.

carte administrative Syrie

Des défaites retentissantes…

Depuis la fin du mois de mars, le régime syrien semble être en perte de vitesse : dans le sud, il a perdu la cité antique de Bosra al-Sham le 25 mars, avant de voir Idleb échapper à son contrôle le 28. Le 1er avril, c’est le dernier poste-frontière avec la Jordanie qui tombait entre les mains des rebelles. Enfin, le 3 avril, l’ « État islamique » s’emparait du camp palestinien de Yarmouk, confirmant la montée en puissance du groupe djihadiste dans la banlieue de Damas et menaçant un peu plus le régime. Tous ces revers ont mis à mal sa rhétorique selon laquelle la victoire sur les groupes rebelles, qualifiés depuis 2011 de « terroristes », était proche[1].

Que révèle cette série de défaites essuyées par le régime, lui qui était sur une dynamique de reconquête depuis l’hiver 2013-2014 ? D’abord, sa dépendance à l’égard de ses alliés, en particulier iraniens et libanais. Avec une armée réduite de moitié depuis le début de la crise[2], Bachar al-Assad a du confier un certain nombre de prérogatives militaires aux milices qui combattent en son nom[3]. Beaucoup ont été formées et conseillées par des instructeurs iraniens, et sont composées de combattants étrangers chiites, venus d’Irak, d’Afghanistan et du Liban. La milice chiite libanaise, le Hezbollah, fournit ainsi un important contingent, dans le but de soutenir le régime syrien et de protéger la frontière libanaise. Cependant, lorsque les combats se déroulent ailleurs, comme vers Idleb, Alep ou plus à l’est, leur présence est moins importante, ce qui se ressent sur les champs de bataille.

Toutes ces défaites montrent aussi une chose : tant que les rebelles syriens étaient divisés en plusieurs factions et que les tentatives d’unifier l’ensemble des brigades échouaient, le régime pouvait avancer ses pions sans problème et apparaître comme une force cohérente. C’est ce qui s’est passé de 2011 à 2014, avec 100 000 à 120 000 combattants rebelles répartis dans environ un millier de brigades, selon les estimations[4]. Le régime a ainsi largement bénéficié de cet émiettement des forces de l’opposition. Cependant, les différents groupes rebelles parviennent à monter depuis quelque temps des alliances, afin de ne pas finir engloutis par les djihadistes de l’ « État islamique » ou d’être anéantis par les forces pro-Assad. Ces forces rebelles bénéficient, par ailleurs, du soutien actif de la Turquie et de l’Arabie Saoudite, autant d’un point de vue logistique que militaire. Ainsi, si elles réussissent à reproduire le type d’alliance qui a conduit à la chute d’Idleb et à mettre en place une gouvernance durable, la tendance pourrait alors s’inverser, et le régime syrien essuierait certainement d’autres revers.

… en trompe l’œil ?

Pour autant, il semblerait que Bachar al-Assad se soit préparé à perdre Idleb. Il avait en effet transféré deux semaines auparavant les bureaux administratifs de la capitale provinciale à Jisr al-Shoughour, une ville au sud-ouest d’Idleb à proximité de la frontière turque. De plus, le contrôle de la capitale provinciale était devenu de plus en plus compliqué, depuis que les rebelles avaient conquis l’ensemble des campagnes environnantes, perturbant les lignes d’approvisionnement. S’il s’agit d’un revers indéniable, la stratégie globale du régime n’en est pas pour autant remise en cause. Dès le début de la crise en 2011, le régime a opté pour une stratégie de contre-insurrection, en concentrant ses efforts sur les territoires jugés « utiles » : la région côtière alaouite -minorité religieuse à laquelle al-Assad appartient, les grands centres urbains et les territoires habités. Cette stratégie lui a permis à la fois de pallier au manque d’effectifs et de se prévaloir d’une certaine légitimité, en contrôlant, encore aujourd’hui, la majorité de la population syrienne[5].

Par ailleurs, cette série de défaites ne doit pas occulter la configuration des rapports de force en Syrie. Il est peu probable que la prise d’Idleb par la coalition « Jaysh al-Fateh » modifie fondamentalement l’équation du conflit et bouleverse les rapports de force. Quatre acteurs majeurs se disputent, schématiquement, la Syrie : le régime de Bachar al-Assad, l’ « État islamique », le Front al-Nosra, et les Kurdes du YPG. À part peut-être dans le sud, les rebelles syriens « modérés » ne représentent plus une force capable de peser sur le cours des événements, en particulier depuis que le Front al-Nosra a éliminé leurs derniers représentants dans le nord au cours de l’hiver 2014-2015. De ces quatre acteurs majeurs, seuls le Front al-Nosra et ses alliés ne disposaient pas, au début de l’année 2015, d’une base territoriale suffisamment solide pour apparaître comme une alternative crédible aux yeux de la population. On peut penser que la prise d’Idleb vient pallier à ce manque.

Désormais, on assiste à une véritable partition de la Syrie, entre un régime qui domine la plupart des centres urbains, la région côtière et l’autoroute qui relie celle-ci à Damas, l’ « État islamique » présent principalement à l’est du pays, le Front al-Nosra au nord-ouest et les Kurdes au nord-est. De plus, parmi ces quatre acteurs, le régime syrien dispose d’un atout déterminant dans les combats : l’aviation. Aucun des trois autres n’est capable de mener des raids aériens, comme le fait continuellement le régime sur leurs positions. Moralement, Bachar al-Assad s’est rendu coupable non seulement de crimes de guerre, mais aussi et surtout de crimes contre l’humanité ; cependant, cette stratégie du pire a fonctionné militairement jusqu’à présent, dont le but est la reconquête, patiente et sanglante, du pays.

Une stratégie viable sur le long terme ?

Pourtant, le régime d’Assad n’est pas tiré d’affaire. Après quatre années de guerre civile, sa capacité à recruter des soldats est de plus en plus compliquée, comme en témoignent les critiques grandissantes au sein de la communauté alaouite, qui aurait perdu un tiers de ses jeunes hommes en âge de combattre[6]. Les nouvelles recrues sont moins motivées et expérimentées, ce qui aurait compromis la reprise d’Alep par le régime en février, qui n’avait pas pu compter, non plus, sur le soutien du Hezbollah.

Pour autant, même si un « soulèvement alaouite » contre le régime paraît peu probable, en raison de la menace constante et grandissante que font peser le Front al-Nosra et l’ « État islamique » sur la communauté, les voix discordantes en son sein pourraient, à terme, constituer un facteur de déstabilisation majeur pour le régime. Pour la première fois depuis quatre ans, des manifestations ont eu lieu dans des zones tenues par ses partisans, comme en octobre 2014 à Homs, où le gouverneur a été accusé de corruption et de laxisme sur la sécurité. Dans la région côtière, bastion du régime, des manifestations ont également eu lieu, notamment des familles de soldats dont le sort est demeuré inconnu aux familles[7]. Une onde de choc avait parcouru la communauté en août 2014, lors de la prise de l’aéroport militaire de Tabqa, où des dizaines de soldats alaouites avaient été exécutés par l’ « État islamique ».

Si, dans un premier temps, l’afflux en nombre de combattants étrangers chiites en Syrie a permis d’initier une dynamique favorable du côté du régime syrien, leur présence et leur influence suscitent de plus en plus de remous jusque dans les hautes sphères du pouvoir, heurtant la sensibilité nationaliste de certains leaders. Selon plusieurs sources, c’est la raison pour laquelle Rustom Ghazalé, directeur de la Sûreté politique et l’un des hommes forts du régime, aurait été écarté récemment, suite à des querelles avec un autre responsable sécuritaire à propos de cet allié envahissant qu’est l’Iran[8]. Ces divisions sont susceptibles, à terme, de remettre en cause la cohérence politique du régime et de ternir son image d’unité.


Crédits photo : « On the streets of Damascus », Charles Roffey, Damas, 25 avril 2008, licence Creative Commons.


Philippe Bannier
est diplômé de Sciences Po Lyon et auteur de L’État islamique et le bouleversement de l’ordre régional, aux Editions du Cygne, en 2015.