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De Serval à Daech : le français langue de guerre ?

Entretien avec Brice POULOT, Enseignant à l'Université de Bourgogne et à Paris III Sorbonne-Nouvelle

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Mundeo : La France est engagée sur plusieurs opérations militaires dans des coalitions, quel est son périmètre d’action ?

Brice Poulot : Je ne sais pas si je peux parler véritablement du périmètre d’action de la France, parce que je ne suis pas vraiment un spécialiste de son action militaire. Ce que je constate, en revanche, c’est que la France a tendance à ne pas avoir une approche à long terme dans ces terrains d’opération, qui serait d’envisager davantage de formation. C’est bien d’avoir été en Afghanistan, mais on a relégué l’aspect formation aux Américains. C’est plus ou moins bien d’avoir anéanti la Libye, mais on ne s’est jamais posé la question de former une armée après. C’est bien d’être au Mali, mais on laisse l’aspect formation aux Allemands… Finalement les Français ne s’en occupent pas et sont davantage sur le terrain. Donc, agir à l’étranger, avoir une action militaire, ok, mais ce qui va – à mon sens – être intéressant et pérenniser l’action de la France, c’est ce qui va venir après, et ça passe par la formation. La formation des troupes, et pas uniquement au maniement des armes mais c’est aussi former à la langue car, quel est le vecteur d’une formation si ce n’est la langue ?

Mundeo : Vous abordez la question de la langue. Pensez-vous qu’alors que la France intervienne majoritairement dans des coalitions, la question de la langue puisse-t-être un obstacle pour l’armée française ?

Brice Poulot : La question de la langue est un obstacle pour l’armée française car les états-majors de l’armée française maîtrisent de manière assez aléatoire l’anglais. De ce fait, ce qu’on constate dans les réunions internationales et multilingues, c’est que la langue de communication est généralement l’anglais. Sauf que les chefs français ne maîtrisant pas l’anglais, ils n’osent pas prendre la parole car ils sont en situation d’insécurité linguistique. Dans leur apprentissage de l’anglais, qui est un apprentissage assez traditionnel, soit ils prononcent correctement avec une bonne construction de la phrase, soit ils se taisent ! Les Allemands, eux, ont une culture de l’anglais plus développée et n’en ont rien à faire de savoir si leur phrase est bien construite ! Ils ont quelques chose à dire : ils osent, ils parlent, ils le disent. En règle générale on peut constater que celui qui contrôle la communication va aussi contrôler l’action. A partir du moment où nous ne sommes pas en mesure de nous imposer linguistiquement quand on intervient en contexte francophone – on intervient au Mali, en Libye, etc. -, ou si on est majoritaire sur tel théâtre d’opération, la langue de communication c’est le français, eh bien on aura tendance à se faire avoir…

Revenons un peu dans l’Histoire : fin de la Première Guerre mondiale. Le Traité de Versailles a été rédigé en français et en anglais notamment car le président Wilson ne maîtrisait pas bien le français. L’aide américaine a été déterminante à l’époque et les Français n’avaient pas vraiment envie de contrarier leur allié. C’est le plus fort qui impose sa langue. Pourtant nous n’avons pas cette attitude là. Le français est pourtant la deuxième langue de travail de l’ONU, et de l’OTAN… Et pourtant, tous les documents ne sont pas traduits en français…

Mundeo : Dans un article que vous avez écrit, vous disiez que la France était le seul acteur à promouvoir la formation militaire en français, pouvez-vous revenir sur le cadre de ces formations ? A quels niveaux se passent-elles : au niveau national, de l’Union européenne, de l’OTAN ?

Brice Poulot : On va déjà mettre l’Union européenne de côté. Un exemple concret : la force européenne de gendarmerie, qui est composée exclusivement de pays latins, a pour langue de travail l’anglais ! Espagne, Portugal, Italie, France, Roumanie : tout ces gens-là vont travailler en anglais, alors que le siège de cette force de gendarmerie est à Turin… La logique est quand même assez limitée. L’Europe c’est ça : on ne va pas pouvoir mettre en avant le français dans la politique de défense européenne parce qu’il ne faut pas que les Français soient trop mis en avant par rapport aux autres. Il y a toujours cette question de rapport de forces qui est très importante, cette recherche d’équité au détriment parfois de l’efficacité.

Au niveau international, nous avons la DCSD (Direction de la coopération de sécurité et de défense) du ministère des Affaires étrangères qui fait un travail formidable sur le terrain avec ses Ecoles nationale à vocation régionale (ENVR) qui sont des centres de formations militaires répartis un peu partout dans le monde. Un bel exemple d’une Direction qui fait très bien avec peu de moyens. Elle est le principal acteur de la formation en français pour les militaires dans le monde avec près de 11 000 formations en français dispensées chaque année.

Au niveau de l’OTAN, il y a une politique de formation. On la voit apparaître avec la norme STANAG 6001 qui est l’outil qui va permettre de décrire les niveaux en langue, du niveau 0 au niveau 5. On a des descripteurs de ce que les locuteurs sont capables de produire dans chacun de ces niveaux, dans des domaines militaires et des relations internationales.

Mundeo : C’est un peu le pendant militaire du CECRL[1] qui va de A1 à C2.

Brice Poulot : C’est exactement ça. Là on voit qu’il y a une volonté de promouvoir la question linguistique. Effectivement, l’OTAN propose des formations à travers la CIOR Language Academy qui est un organisme d’officiers de réserve qui proposent des formations à des militaires de l’Alliance.

Enfin, en France, on a l’Ecole militaire à Paris, l’Ecole de guerre, qui forme chaque année entre 50 et 100 officiers d’état-major au français. On a la Légion étrangère, évidemment, qui, est un des acteurs important de la formation pour les militaires étrangers en français. Nous avons aussi le Centre international de français de la gendarmerie de Rochefort qui prodigue des formations en langue. Nous avons aussi l’ensemble du réseau culturel extérieur français – aussi bien les Instituts français que les Alliances françaises – qui est sollicité par des armées du monde entier. Il peut être sollicité par un pays pour former, par exemple, 20 sous-mariniers parce que le pays en question vient d’acheter un sous-marin français mais avant qu’ils suivent la formation avec nos sous-mariniers, il faut qu’ils maîtrisent un peu le français !

Nous avons des acteurs qui s’occupent de la formation militaire en français mais ils ne sont pas du tout coordonnés. Ils n’ont pas une vision holistique, d’ensemble.

Mundeo : Peut-on voir face à l’émergence de menaces transversales, régionales – je pense à Boko Haram en Afrique de l’Ouest, aux attentats ayant lieu autour du lac Tchad, à l’instabilité au Maghreb et au Machrek, à Daech – une volonté de rapprochement des états-majors et armées francophones ?

Brice Poulot : Il faudrait poser cette question à des généraux en charge de ces questions… Je n’ai pas observé de coordination militaire linguistique, et c’est bien quelque chose que je regrette. Daesh est capable d’avoir une logique linguistique pour ses combattants en les regroupant par cellules de combattants parlant une même langue, et nous, nous ne sommes pas capables d’avoir la même logique pour répondre de manière coordonnée et efficace aux différentes menaces. Le B.A.BA pour qu’un ordre soit exécuté correctement c’est qu’il soit compris. Inversement, pour que l’ordre soit exécuté, il faut qu’il soit énoncé clairement. S’il y a un problème de langue, de communication, nous voyons bien que ce schéma basique ne peut pas fonctionner. Tant qu’on ne prendra pas conscience de l’importance de la langue dans la coopération militaire, on fera du coup par coup.

Mundeo : Est-ce que l’opération Serval pourrait être un tournant dans cette approche ? Il y a eu une opération militaire menée par un Etat, la France, en réponse à la demande d’un autre Etat, le Mali, qui a donné lieu à une opération de maintien de la paix de l’ONU : la MINUSMA, avec à peu près 10 000 hommes. Cette opération est caractérisée par le fait que ses soldats sont majoritairement issus de pays limitrophes, de pays francophones. Peut-on dire qu’il s’agit d’une opération exemplaire en ce domaine ?

Brice Poulot : Dans ce domaine elle est parfaitement exemplaire. Elle donne un espoir pour qu’on prenne enfin en compte cette dimension linguistique. J’espère que cette réflexion sera amenée à se renouveler par la suite, mais je reste dans l’expectative. Je veux le croire, mais il manque toujours une coordination pour penser les opérations d’un point de vue linguistique. On pouvait avoir jusqu’à présent en Côte d’Ivoire ou à Haïti des Casques bleus pakistanais. Comment vont-ils communiquer avec des locaux ? Par des gestes essentiellement, pour se faire comprendre… Or quand ils dodelinent de la tête pour dire « oui », ils vont être compris par des francophones comme disant « non » ! En situation de crise, la différence entre un « oui » ou un « non » ça peut coûter des vies. C’est pour ça qu’avoir une approche coordonnée sur un point de vue linguistique me semble essentiel. C’est pour ça que cette intervention au Mali est enfin cohérente par rapport à cette question.

Mundeo : Est-ce que ce serait un symptôme d’une plus grande implication d’acteurs locaux – comme l’Union africaine, la CEDEAO ou l’Organisation internationales de la Francophonie (OIF) pour le Mali – autour de la question de la langue ?

Brice Poulot : Oui. Quand on sait que 60% des Casques bleus ont été déployés en territoire francophone ces dix dernières années, il faut qu’une réponse francophone militaire émerge. Je pense que les choses peuvent évoluer, se stabiliser, à condition que ce soit les francophones qui prennent leur destin en main. Je milite pour une brigade multinationale francophone qui serait composée de soldats de tous les pays francophones qui pourraient travailler ensemble, être formés, avoir un matériel de qualité ! Ce qui fait défaut à l’armée malienne c’est une formation et un matériel digne de ce nom… Cette brigade, financée potentiellement par l’OIF, ou sous l’égide d’un acteur international, pourrait offrir cette stabilité qui fait cruellement défaut à l’espace francophone ! Elle pourrait être calquée sur la brigade franco-allemande : à la fois un symbole et une unité opérationnelle.

Mundeo : Pour vous, face la situation d’instabilité régionale, la coopération linguistique peut être une des solutions entre les mains de la France et de ses partenaires ?

Brice Poulot : La coopération linguistique doit démarrer par une volonté de formation en langue(s) militaire(s). C’est la base d’une coopération interarmée réussie. Former les militaires étrangers au maniement du français sera le point de départ pour la réalisation de formations beaucoup plus spécialisées qui permettront, à terme, de lutter efficacement contre les menaces régionales citées précédemment. La langue est un préalable à la coordination. Ainsi les solutions apparaîtront au sein-même des pays concernés, puisqu’ils auront les ressources nécessaires pour se coordonner et réagir. Une intervention militaire conduite par une force étrangère peut sauver une situation à court terme mais elle ne règle rien sur le long terme. Le long terme, c’est la formation.


Propos recueillis par Lou Bachelier-Degras


[1] Cadre européen commun de référencement pour les langues.