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La sacro-sainte stabilité politique du Maroc

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Parmi les pays arabes qui ont connu des mouvements contestataires au cours de l’année 2011, le Maroc est l’un des seuls à ne pas avoir tremblé. Dans le contexte du « Printemps arabe », la protestation cristallisée autour du Mouvement du 20 Février (M20F) dans le royaume chérifien n’a pas débouché sur un changement de régime mais sur une révision constitutionnelle. Une issue pacifique qui fait apparaître le pays comme un îlot de stabilité dans une région instable. Une stabilité politique encensée à l’international, si bien qu’elle est devenue un argument de vente pour les décideurs marocains. En même temps, des militants sont descendus dans la rue pour célébrer le quatrième anniversaire du M20F.

La stabilité politique, un argument pour rassurer les investisseurs

 Une expression revient souvent chez les analystes et spécialistes en tous genres pour souligner l’attractivité du Maroc : la stabilité politique. Plusieurs agences de notations et d’assurance distinguent le pays du reste de l’Afrique du Nord pour son climat favorable aux affaires[1]. Autre indice, la Banque Mondiale, classe le Maroc 32e au niveau mondial pour la stabilité politique. François Hollande lui-même a d’ailleurs décrit le royaume chérifien comme étant « un pays de stabilité et de sérénité », par opposition aux printemps arabes « prometteurs mais chaotiques », au cours de sa visite à Casablanca et à Rabat les 3 et 4 avril 2013. Et la liste est longue, de quoi rassurer les investisseurs.

Ainsi les autorités marocaines n’hésitent-elles pas à mettre en avant cette stabilité politique, en l’utilisant come un argument de vente. Selon Ahmed Fassi Fihri, directeur de l’Agence marocaine de développement des investissements (AMDI), « Un des arguments forts de l’offre marocaine est sans doute sa stabilité politique et c’est un élément saillant vu le climat politique dans la région. C’est une menace en moins à gérer pour les investisseurs qui ont tendance à prendre un minimum de risques ». Cet argument est donc une carte à jouer, pour un royaume en quête d’investissements étrangers, afin de se distinguer de ses concurrents à la situation politique précaire, comme le voisin tunisien, impacté par quatre années de turbulences, qui cherche aussi à développer son secteur industriel, notamment dans l’aéronautique. Cette stratégie s’inscrit dans ce qui est appelé « l’exception marocaine », le fait que le Maroc se pose en espace de stabilité et de prospérité, dans une région en proie aux troubles politiques et au marasme économique. Une prospérité à relativiser ceci dit, sachant que la croissance du PIB marocain est encore faible (2,2% en 2014), pour un pays qui a affirmé son ambition de rentrer dans les cour des pays émergents, comme l’a fait savoir le roi Mohammed VI lors de son discours, à l’occasion de la « Fête de la Révolution du roi et du peuple », le 20 août 2014. D’autant plus qu’il faudrait une croissance de 6%, selon le FMI, pour résorber le chômage dans un pays où un jeune sur deux est sans travail ni études.

Si le royaume chérifien connaît un développement économique certain, la question des inégalités sociales reste une problématique majeure. Comment a été désamorcée – jusqu’à aujourd’hui – cette tension entre « exception marocaine » et revendications sociales portées par le Mouvement du 20 Février ?

Réformer pour mieux durer

Le 20 Février 2011, dans un contexte de soulèvements populaires arabes, des milliers de personnes sont descendus dans la rue pour réclamer plus de démocratie, plus de justice sociale et la fin de la corruption. Le M20F est né. Concrètement, les manifestants réclamaient une nouvelle constitution, la chute du gouvernement et la dissolution du Parlement. La réaction du roi a été rapide. Il a aussi tôt doublé les fonds alloués à la Caisse de compensation (chargée de la subvention de plusieurs produits de consommation de base), embauché 4 000 diplômés chômeurs dans la fonction publique et surtout annoncé un changement constitutionnel.

Une Commission de révision de la Constitution, composée notamment de juristes locaux, a alors été créée pour mener à bien cette réforme. Une initiative contestée par les militants du M20F, qui réclamaient une assemblée constituante, « pour une constitution démocratique émanant du peuple ». Tandis qu’ils appelaient au boycott du référendum constitutionnel du 1er juillet 2011, les principaux partis politiques ont appelé à voter pour le « oui ». La nouvelle constitution a finalement été plébiscitée à 95,5%, avec un taux de participation de 73%. Ce dernier étant un chiffre officiel contesté par les activistes du M20F. Mais que change vraiment cette nouvelle constitution ?

Désormais, le premier ministre doit être choisi au sein du parti arrivé en tête des élections législatives. Le chef du gouvernement peut dissoudre la Chambre des représentants et il a le pouvoir de nommer certains hauts fonctionnaires. Cependant, le roi préside le conseil des ministres et se taille la part du lion concernant les nominations. La nouvelle constitution fait également du Berbère une langue officielle du royaume du Maroc, au même titre que l’Arabe[2]. Enfin, parmi les changements les plus importants, figure la suppression du très controversé article 19 qui, dans la précédente constitution, avait gravé dans le marbre le statut de Commandeur des croyants endossé par le roi. Mais la sacralité du pouvoir du souverain n’est pas remise en question pour autant, elle a simplement été redéfinie dans le nouveau texte constitutionnel. Certes les changements qu’il apporte ne sont pas seulement de nature cosmétique, mais la centralité de la monarchie, dans la vie politique marocaine, reste intacte.

En fait, cette réforme est à replacer dans une longue démarche de libéralisation politique, initiée à la fin du règne d’Hassan II et intensifiée par Mohammed VI, depuis son accession au trône en 1999. La révision constitutionnelle de 2011 apparaît alors comme un temps de « décompression autoritaire », selon les termes du politologue Jean-François Bayard. Il s’agit, lorsqu’un régime autoritaire comme le Maroc est sous pression, d’opérer une ouverture partielle de la vie politique, avant qu’il ne soit trop tard. C’est la soupape de sécurité de l’autocuiseur autoritaire. Une ouverture qui est souvent décidée par le dirigeant lui-même – ce qui est le cas au Maroc – et qui vise non pas à une démocratisation réelle mais à une reconfiguration du régime, destinée à éviter un rapport de force qui pourrait lui être fatal. Mohammed VI a d’ailleurs lui-même qualifié son style, dès 1999, de « nouveau concept d’autorité ». Il est question pour lui d’affirmer sa légitimité en se réappropriant le lexique démocratique dans son discours.

Suite au référendum constitutionnel, des élections législatives anticipées ont été organisées le 25 novembre 2011. Le faible taux de participation, qui s’élève à 37%, témoigne d’un désaveu des partis politiques au sein de la population marocaine et a contribué à la victoire du Parti de la justice et du développement (PJD), un parti islamo-conservateur dont les idées sont proches des Frères Musulmans, arrivé en tête avec 27,08% des voix. Une majorité relative, qui a contraint le premier ministre, Abdelilah Benkirane, à former un gouvernement de coalition, tandis que son parti occupe 107 sièges sur 395 à la Chambre des représentants. La victoire des islamistes n’est donc pas triomphale. D’autant plus que leur succès est davantage dû aux origines souvent populaires des partisans du PJD, beaucoup d’entre eux venant d’un milieu rural, qu’à leurs idées conservatrices. Leur parti incarnait surtout un symbole de lutte contre la corruption et pour une meilleure gouvernance. Il bénéficie aussi de l’aura et du charisme de leur leadeur, Benkirane, qui n’hésite pas à s’exprimer en Arabe dialectal marocain, ce qui renforce son image sympathique auprès des couches populaires.

La nouvelle constitution est sensée renforcer la marge de manœuvre du gouvernement. Dans les faits, elle n’est pas si étendue, tant l’emprise du « Maghzen », la bureaucratie du Palais royal, demeure grande. D’une part, malgré les 12 postes ministériels sur 31 détenus par le PJD, le parti islamiste est écarté des ministères les plus importants, à savoir l’Intérieur, l’Economie et les Affaires islamiques. D’autre part, un cabinet royal a été mis en place au Palais. Il a pour rôle de transmettre les ordres aux hauts fonctionnaires et de verrouiller les dossiers les plus importants. En outre, le souverain dirige les Forces armées royales ainsi que les services de renseignement. En somme, le PJD est au gouvernement mais pas au pouvoir à proprement parler. L’appareil étatique a donc maîtrisé et stabilisé la situation politique marocaine, de façon à conserver la primauté de la monarchie. D’autant plus que le bilan des islamistes est vivement critiqué, à cause de leur inexpérience et leur manque d’efficacité sur les dossiers économiques, sans compter leur immobilisme sur les problématiques sociétales, en particulier au sujet de la condition des femmes.

Le tabou de la crainte est tombé

Le Mouvement du 20 Février n’a donc pas permis un changement profond des institutions politiques et sociales au Maroc, encore moins de répondre à un besoin d’amélioration des conditions de vie des plus modestes, comme l’espéraient nombre de Marocains. Alors au moment où le M20F souffle sa quatrième bougie, certains éditorialistes marocains se demandent s’il n’a pas été vain ou une occasion manquée.

Les revendications portées par le mouvement traduisent un rejet des classes dirigeantes qui concentrent le pouvoir politique et économique entre leurs mains. Mohammed VI est vu comme l’incarnation de cette hégémonie du « Maghzen », notamment à travers la Société Nationale d’Investissement (SNI), qui détient des monopoles dans de nombreux secteurs et dont les bénéfices ont augmenté de 50% en 2011. La SNI qui a fusionné en 2010 avec l’Omnium Nord Africain (ONA), dont les pratiques financières corrompues ont été révélées par Wikileaks. Un des principaux slogans scandés par les manifestants du M20F était « Un roi qui règne mais ne gouverne pas ». Cependant, la remise en cause de la figure même du roi et de sa légitimité était un fait extrêmement rare. Les militants réclamaient la fin du despotisme mais aucunement la chute de la monarchie. C’est surtout l’entourage du souverain et son affairisme qui est pointé du doigt. En dénonçant la corruption, les inégalités sociales et la mauvaise gouvernance, le diagnostic avancé par les femmes et les hommes du M20F est lucide. Mais pourquoi le mouvement n’a-t-il pas pris davantage d’ampleur ?

Les cadres du Mouvement du 20 Février sont souvent issus de l’extrême gauche marocaine, notamment d’Attac Maroc et du Mouvement Alternatif pour les Libertés Individuelles (MALI). Mais la dénonciation de la corruption et la revendication de plus de justice sociale sont des thèmes fédérateurs qui leur ont permis de rassembler un panel extrêmement large de manifestants. Ils se sont aussi rapprochés d’autres organisations et partis politiques tels que le Parti socialiste unifié (PSU), le Parti de l’avant-garde démocratique et socialiste (PADS), La voie démocratique, voire des acteurs islamistes. Ce fut le cas pour l’association Justice et Bienfaisance, un mouvement très conservateur et farouchement opposé à la monarchie, officiellement interdit mais toléré, avec laquelle le M20F a conclu une alliance contre-nature.

Malgré ces alliances et des thèmes rassembleurs, le mouvement n’a pas su traduire ses revendications en programme politique alternatif, encore moins en organisation politique. En outre, il a souffert d’une capacité de mobilisation insuffisante et d’un manque de soutiens de poids dans le milieu politique institué. C’est que les principaux partis politiques classiques, comme le parti de l’Istiqlal, l’Union Socialiste des Forces Populaires (USFP, aux commandes du précédent gouvernement) ou encore le PJD ont boudé le M20F. Cela montre bien le verrouillage du champ politique opéré par Hassan II et poursuivi par Mohammed VI, qui a fait que les partis traditionnels ont renoncé à la contestation politique, en échange de la possibilité de participer à la vie gouvernementale. Autant dire que les relais sont difficiles à trouver pour le M20F. Lorsque Justice et Bienfaisance a fait le choix stratégique de se retirer du mouvement en décembre 2011, peu après les élections législatives, le coup a été très dur à encaisser.

Aujourd’hui, le temps est à la commémoration et au sentiment amer de ne pas avoir su saisir les opportunités à un moment où tout était possible. Mais le Mouvement du 20 Février aura au moins eu un mérite : avoir fait tomber le tabou de la crainte. Il aura montré qu’il est possible, au Maroc, d’ouvrir un débat contradictoire de façon pacifique et non-violente, sans nécessairement plonger le pays dans le chaos. A ce titre, Frédéric Vairel souligne le « radicalisme autolimité » des activistes marocains. Cela veut dire qu’ils ont tendance à aborder les sujets qui fâchent mais de  façon autolimitée, c’est-à-dire en choisissant soigneusement leurs modes d’action et en retenant leurs coups. Un constat à contre-courant des accusations de « déstabilisation » du pays à l’encontre des mouvements contestataires comme le M20F. Mais cette autolimitation n’est-elle pas conditionnée par la crainte, toujours présente bien qu’ébranlée ? La question se pose.


Crédits photo : « Des milliers de manifestants au Maroc« , Magharebia, Siham Ali, 20 février 2011, licence Creative Commons


Sources :


[1] Dans l’édition 2015 de l’indice des risques politiques, établi par le cabinet de conseil en courtage d’assurance Aon, le royaume se distingue des autres pays d’Afrique du Nord en étant le seul à obtenir et conserver la note de 3 (« risque moyen »). L’agence de notation Standard & Poor’s a aussi maintenu la note du Maroc à BBB-/A-3 (« Lower medium Investment grade ») en novembre 2014.

[2] Les Berbères ont longtemps souffert d’un manque de reconnaissance de leur identité et d’une marginalisation politique et économique, en particulier durant le règne d’Hassan II, alors qu’ils représentent 40% de la population marocaine. Mohammed VI, depuis son accession au trône, a fait plusieurs pas vers la reconnaissance de la culture berbère comme composante essentielle de l’identité du royaume. Faire du Berbère une langue officielle va dans ce sens. Mais la pratique de cette langue est en perte de vitesse, bien qu’elle fasse son apparition dans les programmes scolaires.

Abdelaziz Zian
est diplômé de Sciences Po Bordeaux. Il s’est spécialisé dans l’étude des risques pays dans les pays en développement (en particulier ceux d’Afrique du Nord & du Moyen-Orient).