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La révolution en Égypte: de l’espoir à la désillusion

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Photo: Des partisans du président déchu Mohamed Morsi manifestent contre la destitution de l’ex-président islamiste par l’Armée, le 19 juillet 2013. Photo prise par Yehia Nasr

En 2011, le peuple égyptien s’est soulevé contre le régime pour demander plus de droits, plus de libertés et plus de dignité. Les protestations ont abouti au départ du président autoritaire Hosni Moubarak et à l’ouverture d’une nouvelle ère politique. Qu’en est-il de la révolution égyptienne aujourd’hui ? Pourquoi, quatre ans après le début des protestations, la situation politique et sécuritaire de l´Egypte est-elle toujours préoccupante ? Cet article étudie la transition égyptienne à la lumière de la trajectoire des Frères musulmans.

1. De la création des Frères Musulmans à la révolution 

L’occupation britannique et la création des Frères Musulmans

L’Égypte a connu une occupation britannique commençant à partir de l’année 1882. Ce n’est qu’à la suite du renversement du roi Farouk Ier (1952) et la nationalisation du Canal de Suez (1956) que les britanniques quitteront progressivement l’Égypte. Ce qui a motivé la présence anglaise en Égypte pendant plus de 70 ans, c’est l’idée que les Européens doivent apporter la connaissance, le progrès, la bonne gestion des comptes publics, à des orientaux qui n’auraient pas les compétences pour se prendre en charge eux-mêmes. Des préjugés très répandues à l’époque. A cette période, le contrôle du canal de Suez égyptien était un enjeu stratégique majeur. Il permettait un passage maritime entre la Méditerranée et la Mer Rouge et l’accès aux provinces de l’Empire des Indes, une région très importante pour la puissance et le commerce de l’Empire colonial britannique.

Dans les années 1920, la modernisation forcée de l’Égypte entreprise par l’Empire britannique (qui se traduit par exemple par l’ouverture de bars ou de maisons de prostitution) couplée au comportement présomptueux des soldats britanniques finiront par offenser la sensibilité conservatrice des locaux égyptiens, pour qui la culture occidentale menace leur identité islamique. Parmi eux se trouvait un jeune imam du nom de Hassan al-Banna, qui sera à l’origine de la création de la confrérie des Frères Musulmans en 1928. Les Frères Musulmans égyptiens furent donc mis en place en réaction à l’occupation britannique et contre le modèle occidental.

Entre répression, radicalisation et implantation

La monarchie égyptienne, qui ne voit pas d’un bon œil le mouvement qui compte déjà de nombreux soutiens et qui dispose même d’un groupe armé, le dissout peu de temps après sa création. Ses membres sont arrêtés et Hassan al-Banna est assassiné en 1949. Le mouvement des Frères Musulmans sera par la suite au centre de plusieurs polémiques en raison de sa branche armée, reconnue responsable du meurtre de plusieurs soldats anglais et accusée du grand incendie du Caire (1952) où de nombreux hôtels, bars, magasins et autres lieux occidentalisés seront brûlés. Cette même année, les Frères Musulmans sont également accusés d’avoir voulu assassiner Gamal Abdel Nasser, l’homme à la tête du Mouvement des officiers libres qui renversa la monarchie égyptienne (1952). De ce fait, les membres de la confrérie vont de nouveau être les victimes d’une importante répression. Les plus radicaux d’entre eux créeront de nouveaux groupes armés (Gama al-Islamiya ou Djihad islamique égyptien) et commenceront à mener des actions terroristes contre le régime.

En dépit de la répression à leur encontre et de la radicalisation dont certains membres font preuve, les Frères vont réussir à s’implanter au sein de la société et acquérir une image respectable auprès de la population. Contrairement à une idée reçue, les Frères Musulmans n’ont pas jouit d’un fort soutien uniquement en menant des actions sociales et caritatives auprès des populations les plus défavorisées, dans les villes et les villages reculés du pays. En réalité, comme le rappelle le chercheur Jean-Pierre Filiu, les Frères Musulmans ont aussi connu un succès important auprès de la classe moyenne et de la petite bourgeoisie, qui nourrissaient également une grande rancœur à l’égard de l’occupant britannique. Ainsi, c’est grâce à son ancrage dans la société que, petit à petit, le mouvement s’implantera, de manière durable, dans le cœur et les esprits des égyptiens.

La révolution égyptienne et l’absence des Frères Musulmans

Le 11 février 2011, le président Hosni Moubarak, au pouvoir depuis 1981, annonce sa démission à la suite des contestations massives du peuple. Les Égyptiens, galvanisés par la révolution tunisienne, manifestent contre les abus de la police, le chômage, la précarité du travail, le prix élevé de la vie et des biens de première nécessité, pour plus de justice sociale et plus de libertés individuelles et collectives. Ils se réunissent sur une place qui deviendra un symbole de la révolution : la place Tahrir, qui signifie « libération » ou « émancipation » en arabe. Les Frères Musulmans ont quant à eux brillé par leur absence. Pendant la période révolutionnaire, l’institution militaire et les Frères Musulmans se sont en effet accordés pour que la confrérie, dont la capacité de mobilisation était très élevée, reste à l’écart des manifestations en échange de la garantie d´une participation au jeu politique postrévolutionnaire et de la libération de figures du mouvement emprisonnées. Les révoltes aboutiront au départ de Moubarak et à la prise du pouvoir par intérim de l’Armée, jusqu’à la tenue d’élections législatives et l’adoption d’une Constitution.

Alors que le Conseil Suprême des Forces Armées laissait entrevoir de plus en plus son désir de dominer durablement la scène politique en confisquant le pouvoir, de nouvelles manifestations éclatèrent dans le pays pour protester contre la tutelle militaire qui se mettait en place. Ces nouvelles protestations se sont traduites par des affrontements qui ont fait de nombreux blessés et morts. Désireuse de ne pas s’aliéner l’Armée, les Frères Musulmans ne participèrent pas – une nouvelle fois – aux manifestations, et le mouvement fut dès lors perçu par une partie grandissante de la population comme opportuniste et uniquement intéressé par le pouvoir. L’ampleur de la contestation poussa l’institution armée à s’engager à remettre le pouvoir à un président élu au suffrage universel. Le Conseil Suprême des Forces Armées fixa alors l’élection du futur président de la République égyptienne au 30 juin 2012.

 2. Du succès politique à l’effondrement

Les Frères Musulmans à leur apogée

Après le départ de Moubarak, une douzaine de partis politiques furent créés. Ce multipartisme, signe d’une liberté politique recouvrée, était une bonne chose pour la démocratie. Cependant, ces partis étaient inconnus dans la société, et les différents partis laïcs étaient mus par les ambitions individuelles de leurs dirigeants plus que par la mise en place d’un projet de société ambitieux. Tout ceci a contribué à leur fragmentation et à leur manque de visibilité lors des élections législatives. Un seul parti parvenait à sortir du lot, car bien connu et bien implanté dans la société : le parti des Frères Musulmans (parti de la Liberté et de la justice). Ainsi, les Frères Musulmans vont enregistrer deux victoires électorales de poids en devenant la première force politique à la chambre haute et basse du Parlement. Ce n’est que le début de leur ascension politique.

En dépit de l’entrée au Parlement des Frères Musulmans comme première force politique du pays, c’est bien le Conseil Suprême des Forces Armées qui détient les rênes du pays et qui prend les décisions les plus importantes. Face à la prépondérance de l’institution militaire, les Frères Musulmans, qui s’étaient engagés à ne pas présenter de candidat à l’élection présidentielle, vont rompre leur promesse. Ce retournement de situation participera encore un peu plus à transformer l’image d’un mouvement initialement perçu comme prudent et expérimenté en un mouvement aveuglé par la conquête du pouvoir. Alors que le candidat principal des Frères Musulmans, l’homme d’affaire Khairat al-Chater, est disqualifié dans la course à l’élection par le Comité électoral (pour une histoire de corruption), les Frères Musulmans vont finalement se rabattre sur leur plan B, Mohamed Morsi, un homme décrit dans la presse comme une « roue de secours » et comme un personnage sans charisme. C’est pourtant lui qui remporte l’élection présidentielle face à un représentant de l’ancien régime et commandant de l’Armée de l’Air, Ahmed Shafiq, avec 51,7% des voix. En 2012, le premier président élu librement de l’Égypte est issu des Frères Musulmans. La confrérie est à son  apogée. L’Armée s’en mord les doigts.

La douloureuse descente aux enfers

Cette soif de toujours plus de pouvoirs va pourtant mener les Frères Musulmans à leur propre perte. Mohamed Morsi va être accusé de vouloir s’accaparer l’ensemble des pouvoirs et d’imposer l’islam politique à l’ensemble du pays. Son projet de Constitution reçoit de nombreuses critiques de la part des mouvements laïcs et des mouvements sociaux pour la place importante consacrée à la religion et pour le manque de garanties envers les droits individuels et les droits de l’Homme. Si le projet sera toutefois adopté au référendum à 64% de Oui, la participation aura été très faible (32%) et les critiques auront montré que le gouvernement de Morsi est loin de faire l’unanimité dans la population. Le mécontentement populaire atteindra son apogée lorsque le président promulguera un décret constitutionnel dans lequel il s’attribue un large éventail de pouvoirs souverains. L’ensemble de ces éléments aboutit à des manifestations dont l’ampleur dépasse celle des protestations contre Moubarak en 2011 ! L’Armée apportera un soutien tacite aux soulèvements en ne réprimant pas les manifestants.

Le 3 juillet 2013, afin de mettre un terme à la période de troubles que connaît l’Egypte, le Conseil Suprême des Forces Armées, dirigé par le général Abdel Fattah al-Sissi, annonce la destitution du président élu Mohamed Morsi, son emprisonnement et le remplacement de celui-ci par un président par intérim (le juge Adly Mansour) avant la tenue de nouvelles élections présidentielles. Dans la foulée, la Constitution est suspendue et le Parlement dissout. Les Frères Musulmans sont considérés comme « organisation terroriste » et une répression brutale contre ses membres est lancée. Des membres sont arrêtés, emprisonnés ou condamnés à mort. De nombreux hôpitaux, écoles, fondations caritatives et autres institutions en lien avec le mouvement des Frères Musulmans sont fermées. Dans le même temps, le groupe terroriste Ansar beït al Maqdis, qui a prêté allégeance à l’État islamique, débute ses activités terroristes contre les forces de sécurité égyptiennes au Sinaï, dans le nord-est du pays, pour protester contre le « coup d´Etat ». L’Égypte connait une grave crise politique.

Les enjeux que pose la situation égyptienne aujourd’hui

Aujourd’hui, les Frères Musulmans en Égypte continuent d’être  la cible d’une violente répression. Dans ce contexte, quels rôles doivent avoir l’Europe et la France? La prise de pouvoir par l’Armée doit-elle être considérée comme un coup d’Etat contre le premier président égyptien librement élu ou une manifestation de la volonté populaire ? Faut-il considérer l’islam politique prôné par les Frères musulmans comme un danger pour l’Égypte et se satisfaire de la répression dont ils sont victimes aujourd’hui ? Faut-il fermer les yeux sur les atteintes aux droits de l’Homme d’un régime militaire autoritaire et entretenir une coopération économique en lui vendant du matériel militaire, comme l’a fait la France avec ses avions de combat Rafale et autres armements? Au vu de l’entrée de l’État islamique dans la péninsule du Sinaï et des menaces dont fait l’objet l’Égypte, peut-on reprocher au régime de faire de la lutte antiterroriste sa principale logique de légitimation ?

Le cas égyptien montre que la transition démocratique n’est pas chose aisée après une révolution. Celle de l’Égypte a été tumultueuse, alors que le régime actuel tend à se consolider voire même à gagner une certaine légitimité dans la population égyptienne. Lors de l’élection présidentielle tenue pour palier à la destitution de Mohamed Morsi (mai 2014), le général Abdel Fattah al-Sissi est devenu le nouveau président de l’Égypte, en remportant plus de 96% des suffrages face au seul candidat admis à se présenter contre lui. Le scrutin est entaché par des soupçons de fraudes et le taux de participation ne dépasse pas les 50%. Par ailleurs, les élections législatives, qui doivent permettre l’élection d’un nouveau Parlement, ont été reportées sine die pour des raisons de redécoupage électoral, laissant le pouvoir législatif aux mains de l’Armée. La situation politique et sécuritaire est préoccupante, alors que la stabilité n’a toujours pas été trouvée.

La révolution égyptienne : un pas en avant, deux pas en arrière ?

Sources:
Ouvrages
  • Agustín Norberto Calabró Di Giorno, Egipto grita libertad. Crónicas políticas 2011-2013, Pigmalion, 2013, 330 p.
  • Bernard Rougier, Stéphane Lacroix (dirs.), L’Égypte en révolutions, PUF, coll. Proche-Orient, 2015, 224 p.
  • Gilles Kepel, Le prophète et le pharaon : Les mouvements islamistes dans l’Egypte contemporaine, Paris, Gallimard, février 2012, 368 p.
  • Jean-Pierre Filiu, La révolution arabe. Dix leçons sur le soulèvement démocratique, Fayard, 2011, 264 p.
  • Pierre Puchot (dir.), Les Frères musulmans et le pouvoir, Gallande, 2015, 368 p.
  • Ricard González, Ascenso y caída de los Hermanos Musulmanes, UOC, 2014, 188 p.
Articles et autres
Ilyasse Rassouli
Ilyasse Rassouli est diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Grenoble. Il travaille sur les transformations politiques, économiques et sociales dans les pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient au sein d’un think tank à Barcelone.