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La politique de défense sous Obama

Evolution de l’interventionnisme militaire américain (partie 1/2)

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« Je ne m’oppose pas à toutes les guerres, je m’oppose aux guerres stupides ». Barack Obama, sénateur de l’Illinois au sujet de l’intervention américaine en Irak, 2 octobre 2002.

         Elu en 2008, Barack Obama s’est vu confié, par le peuple américain, la tâche de tourner la page des années Bush. Après avoir vivement critiqué l’intervention américaine en Irak, Obama a tenu ses promesses en retirant les soldats américains d’Irak et en amorçant le désengagement d’Afghanistan, qui aura été finalisé fin 2014.

Sa réélection à la présidence des Etats-Unis, en 2012, a confirmé pour quatre années supplémentaires ses grandes orientations de politique étrangère. Bien qu’Obama ait affirmé lors de son second discours d’investiture « une décennie de guerre prend fin »[2], les Etats-Unis sont toujours en guerre comme le rappelle l’Examen Quardinnal de la Défense de 2014[3].

Les interventions militaires américaines n’ont pas cessé sous les mandats du Président Obama. Elles sont devenues plus discrètes que celles entreprises par son prédécesseur G.W Bush. Les formes d’interventions sont aujourd’hui plus furtives, à l’exemple des attaques de drones et des raids des forces spéciales dans la lutte contre le terrorisme. Les cyberarmes sont développées et de plus en plus utilisées, à l’image du virus informatique qui s’est attaqué au programme nucléaire iranien. En termes d’engagement matériel ou humain, la discrétion est encore de mise, notamment en Afrique.

Cette nouvelle forme d’interventionnisme est due d’une part, aux importantes contraintes financière qui découlent de la crise économique débutée en 2007 et d’autre part, à la volonté du Président Obama de reformuler le leadership américain. Ce « leadership from behind »[4] se veut plus « intelligent », en référence au politologue Joseph Nye avec son concept de « smart power »[5] visant à rééquilibrer les instruments de la politique étrangère américaine et mis en avant par l’administration de Barack Obama.

Ce rééquilibrage donne une impression de désengagement des Etats-Unis, particulièrement marquée au Moyen-Orient, condition du pivot vers l’Asie. L’intervention avortée en Syrie suite à l’utilisation d’arme chimique par le régime d’Assad ou le non-déploiement de troupes au sol dans les combats contre l’Etat Islamique sont les signes des leçons retenues en Afghanistan et en Irak.

Les enseignements qu’Obama a tirés des années 2000, ont donc fortement guidé ses choix en termes d’engagement militaire extérieur. « Moindre coût » et « moindre risque » sont désormais les mots d’ordre. Non seulement parce que les moyens sont diminués mais aussi car la mort des soldats américains est essentielle dans la vision du bien fondé, qu’a la population américaine sur l’interventionnisme militaire de son pays.

Ces enseignements illustrent aussi la volonté du gouvernement américain de transférer, à ses alliés, une partie des engagements sécuritaires. « Dans la cas du Mali, nous sommes derrière et nous devons être derrière la France et applaudir ses efforts au Mali … »[6] disait Brad Sherman, premier représentant démocrate, lors d’une audition au Congrès le 14 février 2013.

1. L’arrêt des grandes opérations au sol

En 2008, lors de la bataille des primaires particulièrement serrée qui l’oppose à Hilary Clinton, c’est son opposition à l’intervention en Irak qui permet à Obama de se démarquer en étant en phase avec une population américaine lasse de cette guerre. Pour lui, il est temps de stopper ces grandes opérations coûteuses et dans le cas irakien, désastreuse, pour se concentrer sur le « nation building » avec une relance économique et la lutte contre le chômage.

1. La « stupide » guerre d’Irak 

Le conflit irakien entrepris par G.W Bush est un échec, ce qu’Obama avait très bien compris. La promesse du retrait des soldats américains d’Irak était donc un point phare de sa campagne présidentielle qui l’a menée, en 2008, au bureau ovale de la Maison Blanche. Pour une grande partie de sa nouvelle administration, l’intervention en Irak est une immense erreur stratégique. Peut-être la pire de l’histoire des Etats-Unis. Le conflit a été désastreux pour les finances américaines et ses conséquences sur le terrain ne sont pas en reste. Près de 4500 soldats américains y ont perdu la vie et le chaos qui survient dans le pays permettait hier à Al-Qaïda de compenser ce qu’elle a perdu en Afghanistan, aujourd’hui à Daesh de s’implanter durablement dans la région.

En réalité, ce retrait a été négocié dans les derniers mois de l’administration Bush. L’accord SOFA (Status of Forces Agreement), signé fin 2008, en stipule les termes. Au 1er janvier 2012, il ne restait plus aucune unité de combat sur le sol irakien, alors qu’au plus fort de l’intervention 170 000 soldats américains s’y trouvaient. La volonté du Pentagone était de laisser sur place environ 15 000 à 20 000 soldats, ce que le gouvernement irakien n’a pas voulu.

Cependant, le retrait a-t-il été bel et bien « complet » ? Oui en ce qui concerne les troupes combattantes, mais 20 000 américains sont restés en Irak après le 1er janvier 2012[7]. Bagdad demeure le plus grand poste d’ambassade américaine au monde et le second plus important concernant la CIA. De nombreux militaires restent sur place pour des missions de formation de l’armée irakienne et beaucoup d’anciens membres de l’armée y sont employés par des sociétés militaires privées.

Enfin, l’administration Obama a remédié à cette absence de troupes combattantes en renforçant son dispositif de sécurité régionale. Les bases américaines du Golfe sont développées, les drones sont de plus en plus utilisés et un centre de formation est créé en Jordanie pour permettre aux forces spéciales d’entrainer les alliés arabes de la région.

2. La « nécessaire » guerre d’Afghanistan

A la différence de l’Irak, la guerre en Afghanistan était considérée comme utile et nécessaire par le Président Obama. Pour lui, l’objectif n’est plus d’installer une démocratie à l’occidentale dans le pays ni même de vaincre les djihadistes. Il veut empêcher les talibans de reprendre le pouvoir à Kaboul et de faire de l’Afghanistan un sanctuaire d’Al-Qaïda comme c’était le cas avant l’intervention de l’ISAF[8] en 2003. Pour cela, il faut suffisamment dégrader leur capacité afin que l’armée afghane, formée par l’OTAN, puisse les gérer d’elle-même. On assiste donc à une baisse des ambitions américaines en Afghanistan.

Dès 2011, des négociations sont ouvertes avec les talibans. Leur importance locale est trop pesante pour qu’ils puissent être ignorés sans que la situation ne dégénère après le départ des troupes militaires alliées.

La réduction des forces armées américaines sur les deux principaux théâtres d’opérations extérieures des années 2000 tourne définitivement la page Bush. Pour autant, Barack Obama n’a pas cessé de faire la guerre, il la fait juste différemment que son prédécesseur.

2. Les guerres d’Obama : furtives et discrètes

Sous Obama, l’Amérique met en place une approche indirecte dans sa façon d’intervenir. L’ambition est de poursuivre les objectifs affichés tout en contrebalançant les désengagements militaires d’Irak et d’Afghanistan.

1. Barack Obama : le Président des drones

Posé par l’administration Bush, dans les années 2000, l’emploi des forces spéciales et des drones armés a été mené en parallèle aux grandes opérations terrestres d’Irak et d’Afghanistan. Héritant de ces nouvelles armes et d’un commandement des opérations spéciales de très haut niveau, Obama y a trouvé une solution pour mettre fin à ces guerres coûteuses et peu convaincantes en terme de résultats.

Cette redéfinition stratégique est liée au recentrage de la lutte contre Al-Qaïda, entrepris par l’administration Obama. L’usage plus sélectif de la force va donner lieu à une explosion des assassinats ciblés qui sont aujourd’hui, la principale tactique des Etats-Unis dans leur lutte contre Al-Qaïda.

Ce choix stratégique répond de manière très pertinente à la ligne de conduite que s’est fixé le Président américain, à savoir réduire les coûts financiers des interventions militaires tout en garantissant la sécurité des Américains. En embauchant des juristes comme Harold Koh et en rationnalisant cette stratégie autour du NSC, la Maison Blanche cherche à normaliser l’utilisation de ces drones en encadrant leur utilisation dans un processus centralisé autour du Président.

Autre différence remarquée par rapport à Bush, les frappes de drones autorisées par l’administration Obama se sont étendues géographiquement. Elles ne sont plus centrées sur l’Afghanistan et le Pakistan puisque l’on constate une très forte augmentation de frappes au Yémen face à Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique, et en Somalie face aux Chabab. Cela a entrainé une croissance exponentielle du nombre d’attaques de drones : 49 frappes exécutées sous les deux mandats de Bush contre un minimum de 447 frappes exécutées sous les mandats d’Obama[9].

Les forces spéciales ont également été très sollicitées depuis l’accès d’Obama à la Maison Blanche. Néanmoins, il est difficile de les comptabiliser pour des raisons évidentes de sécurité et de secret défense, hormis certaines opérations emblématiques comme celle ayant conduite à la mort de Ben Laden, le 1er mai 2011 au Pakistan.

2. Les faveurs de l’opinion publique

En dépit des nombreuses questions morales et juridiques que soulèvent les attaques de drones, ces derniers n’ont pas provoqué de controverse ou de débat dans l’opinion américaine. Au contraire l’ensemble de la classe politique et de la société civile, aux Etats-Unis, approuve cette approche militaire indirecte développée par Barack Obama.

Trois étapes marquent une apparition limitée de la question des attaques de drones, dans l’espace public américain.

La première est la mort d’Anouar al-Awlaki, citoyen américain tué par une frappe de drone au Yémen en septembre 2011. Cette mort a provoqué l’émergence, aux Etats-Unis, des premiers sondages d’opinion sur l’utilisation des drones. Les résultats sont sans appel : 60% des Américains expriment leur soutien aux attaques de drones quant 83% d’entre eux sont pour ces attaques contre des personnes suspectées de terrorisme[10].  

La deuxième étape est la publication, par le New York Times, de la fameuse « Kill List ». En livrant des informations sur le processus décisionnel des assassinats ciblés à l’aide des drones, cette liste a plus lancé un débat sur les fuites qui ont permis sa diffusion, que sur les frappes de drones elles-mêmes.

Enfin, la troisième et dernière étape est la campagne présidentielle de 2012. Durant celle-ci, la question des drones fera une courte apparition lors d’un débat de politique étrangère, entre les candidats Obama et Romney. Cette apparition fut brève car à ce niveau, les deux candidats étaient en accord.

De manière globale, le soutien des Américain reste extrêmement fort sur cette question. Preuve en est, le Département de la Défense et le secteur privé ne cessent d’investir massivement dans le domaine pour améliorer, toujours plus, ces nouvelles armes « robotiques »[11].

3. La question des cyber-programmes

De la part de son prédécesseur, le Président Obama n’a pas seulement hérité des drones. Bush avait lancé une douzaine de programmes clandestins, gérés par la CIA et le Pentagone. Tous ont été reconduits par l’administration Obama. Parmi eux se trouve un cyber programme d’une très grande importance : le programme « Jeux Olympiques » conçu en étroite collaboration avec Israël à partir de 2006.

1. L’entrée en jeu du cyberespace

Après la reprise de l’enrichissement d’uranium à Téhéran et la rupture des pourparlers, le Président Bush cherche à calmer les ardeurs israéliennes qui menacent de bombarder l’Iran. Avec le conflit irakien pour lequel la population américaine est de plus en plus opposée, il est loin d’avoir besoin d’une troisième guerre au Moyen-Orient. Il se plaint alors de n’avoir que deux solutions : la guerre ou l’Iran doté de l’arme nucléaire. « J’ai besoin d’une troisième option » martèle-t-il à Stephen Hadley[12], son conseiller en sécurité nationale.

Dans la dernière ligne de son second mandat, Bush construit ce qui sera la transition vers la philosophie d’Obama : ne pas entrainer les Etats-Unis dans une nouvelle guerre au Moyen-Orient.

Mise au point au sein du commandement stratégique STRATCOM, l’objectif principal de « Jeux Olympiques » est de perturber et retarder le programme d’enrichissement nucléaire de l’Iran en s’attaquant à ses centrifugeuses, sans que les Iraniens puissent détecter la cause du problème. Furtif, le virus doit aussi être précis et ne surtout pas laisser de traces. Les Israéliens jouent un rôle essentiel dans ce programme car ils sont les seuls à être entrés au sein de la communauté scientifique iranienne.

Introduit en 2008 dans les centrifugeuses iraniennes, le virus a parfaitement rempli son rôle jusqu’en 2010, date à laquelle il s’est échappé du circuit iranien. Selon Washington, il aurait permis de retarder d’une ou deux années le programme nucléaire iranien.

2. La création du CYBERCOM

En 2009, la cellule ad hoc responsable du programme « Jeux Olympiques » crée un nouveau commandement intégré au STRATCOM. Le US Cyber Command, ou CYBERCOM, est dirigé par le directeur de la NSA (National Security Agency), le général Keith Alexander. Comme la NSA, il est basé dans le Maryland, à Fort Meade.

Créé dans un contexte économique extrêmement rude, CYBERCOM a dû recruter malgré les coupes budgétaires et prendre de l’ampleur pour former une cyber-armée capable de développer la cyber-attaque et la cyber-défense américaine. Le 31 octobre 2010, la capacité opérationnelle du commandement était considérée comme complète[13].

Concernant la protection des infrastructures du cyberespace considérées comme critiques, le Congrès n’a pas réussi à légiférer sur la question en raison de vifs débats autour la vie privée des citoyens américains. Le Président Obama a donc été dans la nécessité de prendre un décret présidentiel sur cette question.

Les déclarations d’Edward Snowden, au sujet du programme PRISM, nous montrent assurément que la cyber-arme est utilisé à grande échelle par l’administration Obama. L’interventionnisme américain a donc pris une dimension plus discrète, à l’abri du regard extérieur. Ce nouveau moyen d’attaque et de défense vient compléter l’ensemble des outils d’interventionnismes furtifs et participe à la nouvelle forme de présence américaine dans le monde.

  1. [1] citation en introduction: « L’audacieux pari de Barack Obama contre la guerre en Irak », Le Monde diplomatique, 2008 : http://www.monde-diplomatique.fr/2008/04/OBAMA/15768
  2. [2] White House, « Inaugural Adress by President Barack Obama », 21 janvier 2013.
  3. [3] Résumé opérationnel de l’Examen Quardiennal de la Défense de 2014 : http://www.defense.gov/home/features/2014/0314_sdr/qdr/docs/2014-QDR-EXSUM-in-French-final.pdf
  4. [4] Ryan LIZZA, “The Consequentialist: How the Arab Spring remade Obama’s foreign policy”, The New Yorker, 2 mai 2011.
  5. [5] . Joseph S. NYE, “Get Smart: Combining Hard and Soft Power”, Foreign Affairs, juillet/août 2009
  6. [6] Hearing of the House Committee on Foreign Affairs, “The Crisis in Mali: US interests and the International Response”, House of Representatives, 113th Congress, 14 février 2013
  7. [7] James DENSELOW, “The US departure from Iraq is an illusion”, The Guardian, 25 octobre 2011
  8. [8] Nom de code de la coalition internationale
  9. [9] Données disponibles sur http://www.thebureauinvestigates.com/category/projects/drones/drones-graphs/
  10. [10] Micah ZENKO, “US Public Opinion On Drone Strikes”, Council on Foreign Relations, 18 mars 2013
  11. [11] P.W. SINGER, “Wired for War: The Robotics Revolution and Conflict in the 21st Century”, New York, Penguin, 2009
  12. [12] David E. SANGER, “Confront and Conceal: Obama’s Secret Wars and Surprising Use of American Power”, New York, Crown Publishers, 2012, p. 191
  13. [13] Voir le site du commandement STRATCOM : http://www.stratcom.mil/factsheets/2/Cyber_Command/

Crédit photo: David House. Barack Obama en visite sur la base aérienne de Bagram (Afghanistan)

♣ Sources:

  • Corinne LESNES, « Soulèvement en Libye – Frappes imminentes en Libye pour défendre les civils : M. Obama définit la participation américaine », Le Monde, 20 mars 2011
  • David E. SANGER, “Confront and Conceal: Obama’s Secret Wars and Surprising Use of American Power”, New York, Crown Publishers, 2012, p. 191
  • Joseph S. NYE, “Get Smart: Combining Hard and Soft Power”, Foreign Affairs, juillet/août 2009
  • Maya KANDEL et A.E FLEURANT, « Etats-Unis : quelle transition stratégique ? La politique de défense sous Obama, entre dynamique interne et évolution internationales », IRSEM, numéro 29, 2013
  • Maya KANDEL et Maud QUESSARD-SALVAING, « Les stratégies du smart power américain : redéfinir le leadership dans un monde post-américain », IRSEM, numéro 32, 2014
  • Micah ZENKO, “US Public Opinion On Drone Strikes”, Council on Foreign Relations, 18 mars 2013
  • W. SINGER, “Wired for War: The Robotics Revolution and Conflict in the 21st Century”, New York, Penguin, 2009
  • Ryan LIZZA, “The Consequentialist: How the Arab Spring remade Obama’s foreign policy”, The New Yorker, 2 mai 2011

 

Maxime Hallinger
Maxime Hallinger est étudiant de Master 2 à l’Institut d’Études Politiques de Grenoble. Il a également étudié à l’Université du Québec à Montréal. Il se spécialise sur la politique étrangère des grandes puissances et les questions de défense-armement.