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La Francophonie, kézaco ?

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Le 20 mars est la journée internationale de la francophonie – et du bonheur, sans que l’on sache s’il y a un rapport entre les deux… –, et cette occasion permet de revenir sur ce concept.

1. La « francophonie » ?

Il n’y a pas une francophonie, mais des francophonies, ayant évoluées dans le temps. En effet, le terme « francophone », inventé par le géographe français Onésime Reclus en 1880 désignait les locuteurs français en France et dans les colonies. Le même mot a profondément muté jusqu’à recouvrir aujourd’hui quatre dimensions :

  • un sens linguistique : quelqu’un parlant la langue française ;
  • un sens géographique : l’ensemble des peuples et hommes dont la langue est le français ;
  • un sens plus abstrait : le sentiment d’appartenance à une communauté, le partage de valeurs communes à un groupe ;
  • un sens institutionnel : l’ensemble des organisations publiques et privées œuvrant dans cet espace.

La francophonie recouvre donc plusieurs dimensions, il ne s’agit pas que d’une question de langue mais aussi de projets culturel et politique.

2. Francophone = français ?

Dès son origine, en 1970, la francophonie a été un projet du Sud en direction du Nord. Aux lendemains des indépendances africaines, les principaux leaders des indépendances, le sénégalais Senghor, le tunisien Bourguiba, le nigérien Diori et le cambodgien Sihanouk ont tracé les bases de la coopération francophone sur des bases linguistique et culturelle.

45 ans après comment se répartissent les francophones à travers le monde ? Leur nombre a tout d’abord fortement augmenté, le nombre d’Etats ayant rejoint les institutions de la Francophonie a doublé et s’établit à 80, répartis sur les cinq continents. Le français est langue officielle de 32 Etats dans le monde, la plupart en Afrique subsaharienne. C’est d’ailleurs en Afrique qu’il y a aujourd’hui le plus de francophones. Si l’on en reste au niveau des pays ayant le français comme langue officielle, plus de 60% des locuteurs se trouvent en Afrique. Si l’on dépasse le cadre des seuls Etats dans lesquels le français est langue officielle, mais où elle jouit d’un vrai rôle social, le nombre de personnes concernées passe à 672 millions de personnes et pourrait atteindre le milliard en 2060.

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Cela veut-il dire que ces populations sont véritablement francophones ? Dans certains pays africains où le français est langue officielle, seuls 30% de la population parle français, alors quelle population francophone ? Les locuteurs véritablement francophones représentent 274 millions de personnes réparties sur les cinq continents. Les prévisions les plus optimistes tablent sur 750 millions de locuteurs francophones d’ici 50 ans, ce qui en ferait la troisième langue internationale, après l’anglais et le mandarin.

En dehors de la communauté francophone, à proprement parler, la langue française, avec plus de 120 millions d’élèves, est la seconde langue enseignée dans le monde, après l’anglais.

3. La francophonie, un objet géopolitique ?

La Francophonie est-elle une communauté post-coloniale ? En partie mais elle en est aussi le dépassement. Ainsi 18 pays-membres de l’Union européenne sont membres de l’Organisation internationale de la francophonie qui coordonne les actions entre pays francophone.

La langue française a pu être un moyen d’unification politique pour des pays, principalement en Afrique. Langue d’accession à l’indépendance, elle a pu être aussi langue d’accession à l’international. Elle est en effet l’une des principales langues de travail des organisations internationales – la seconde après l’anglais la plus part du temps. Plus que cela elle est une langue passerelle dans des pays où chaque ethnie dispose de sa propre culture et de sa langue. C’est le cas au Maghreb où elle fait le pont entre l’arabe et le berbère, ou encore en Afrique où, à côté de langues nationales comme le wolof, elle sert de langue de communication et d’accès au savoir entre plusieurs centaines de langues vernaculaires.

Dans plusieurs pays, principalement en Europe, un attrait historique pour la culture française a fait naître de véritables filières francophones encore vivaces aujourd’hui.

Un tiers des pays de l’ONU ont partie liée avec la Francophonie, comme Etats membres ou observateurs (comme le Mexique ou la Pologne). La force diplomatique de ce bloc s’est mesurée en 2005 lorsqu’il a fait adopter une Convention sur la diversité culturelle permettant aux biens culturels de ne pas être considérés comme des biens marchands, malgré une opposition farouche des Etats-Unis.

La question linguistique est une question éminemment géopolitique car elle est la clef permettant de façonner durablement les sociétés. En effet ce qui permet à un système de se maintenir sont les normes qui l’ont façonné. Cela marche pour le monde de la communication et de l’information mais aussi de manière plus fine sur la vision d’une société : la place de l’Etat, des services publics, des échanges commerciaux sont conditionnés par des visions du monde s’incarnant dans une langue portant des valeurs. La langue est un outil, un vecteur, portant des informations mais qui n’est pas neutre. Chaque langue porte ainsi une vision du monde différente. Actuellement l’un des éléments permettant aux Etats-Unis de conserver leur « leadership » mondial est qu’ils sont à l’origine des normes du système global.

La francophonie est porteuse d’un projet alternatif à la mondialisation actuelle. Cela se traduit tout d’abord par une coopération renforcée entre pays du Sud et pays du Nord, ou plutôt entre pays développés et pays en développement. Elle est un espace rassemblant en effet des pays parmi les moins avancés sur le plan du développement humain, ainsi que plusieurs puissances internationales. L’Agence universitaire de la francophonie (AUF) est ainsi l’un des premiers réseaux d’échanges universitaires au monde, octroyant des milliers de bourses facilitant l’échange académique entre étudiants francophones.

Du fait de la diversité des réalités vécues dans cette communauté francophone, elle peut être un véritable laboratoire face aux nouveaux enjeux du monde. Si l’on prend le cas du réchauffement climatique, elle rassemble à la fois des pays industrialisés comme le Canada ou la France mais aussi des pays beaucoup plus touchés par les affres du réchauffement climatique comme le Vanuatu, actuellement ravagé par un cyclone, ou les pays d’Afrique subsaharienne.

La francophonie doit assumer ses choix de développement pour apparaître comme un interlocuteur crédible au niveau international. La francophonie est une géopolitique à condition de croire en elle. Loin d’être une survivance d’un passé révolu, elle est le signe d’un futur métissé dont une bonne part se trouve en Afrique. Revanche de l’histoire, peut-être ?


Crédits photo : Damien Roué, « Lecture », 2013, licence Creative Commons

Lou Bachelier-Degras
est diplômé du master recherche Sciences de gouvernement comparées de Sciences Po Grenoble. Il s’est spécialisé sur la Francophonie, la politique étrangère de la France, l’influence / soft power et les puissances émergentes.