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Kurdistan : la rupture d’Erdogan

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L’attentat perpétré dans la ville de Suruç, le 20 juillet dernier près de la frontière syrienne, qui a coûté la vie à 32 personnes (principalement à des jeunes étudiants pro-kurdes qui allaient participer à la reconstruction de la ville syrienne de Kobané) a été symbolique a plus d’un titre et a changé la politique étrangère de la Turquie.

La petite ville Suruç, à 10 kilomètres de la frontière était aux premières loges de l’affrontement entre les combattants syriens kurdes et ceux de Daesh. Alors que cet attentat a été attribué à Daesh, son auteur présumé est un Turc du Sud-Est du pays : comprendre du territoire kurde.

Il intervient dans un contexte de reprise des tensions entre le pouvoir central turc et les minorités kurdes du pays. En ce sens, le résultat des élections législatives du 7 juin dernier, aura été décisif. Le parti kurde HDP (Parti démocratique des peuples) était passé de 29 à 80 sièges au parlement turc, empêchant la formation présidentielle (l’AKP, au pouvoir depuis 2002) d’obtenir une majorité suffisante à la formation d’un gouvernement et de modifier la constitution comme le souhaite le président Erdogan.

Cet attentat ayant touché des étudiants kurdes, et le rôle de la Turquie vis-à-vis des mouvements terroristes en Syrie étant plus qu’ambigu, des milices kurdes du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan – interdit en Turquie) ont décidé de s’en prendre à des policiers en représailles, en en tuant deux le 22 juillet.

Depuis, les affrontements entre membres du PKK et forces de l’ordre turques sont réguliers et Ankara n’hésite plus à bombarder des positions kurdes sur son sol et dans la province du Kurdistan irakien voisin. Le chiffre avancé par les pouvoirs turcs est d’environ 700 activistes kurdes éliminés depuis le début des opérations (chiffres contestés par le PKK) au nom de la lutte contre le terrorisme – le nombre de djihadistes de Daesh éliminés est, lui, beaucoup plus modeste et discrétionnaire…

Erdogan a changé radicalement sa stratégie kurde car jusqu’aux récentes incursions militaires en territoire irakien, il avait plutôt fait le pari du développement du Kurdistan irakien. Alors, changement tactique temporaire ou de long terme ?

Le Kurdistan irakien

Pour comprendre l’importance stratégique du Kurdistan irakien, dans la géopolitique du Moyen-Orient il faut revenir sur l’identité du peuple kurde. Le « Kurdistan » historique, la zone de peuplement de ce peuple s’étend sur 520 000 kilomètres carrés, à cheval sur quatre Etats actuels. Les Kurdes sont répartis, par ordre de répartition démographique, entre la Turquie (15 millions, environ, soit 20% de la population turque), l’Irak, (7 millions, 21% des Irakiens), la Syrie (entre 80 000 et 2 millions, 8% des Syriens) et Iran (6 millions, 10% des Iraniens), ainsi que des communautés dans d’anciens pays de l’URSS comme l’Arménie. La population kurde totale s’établit environ à 35 millions de personnes. Ils sont souvent présentés comme étant le plus grand peuple apatride (sans Etat).

A la disparition de l’Empire ottoman en 1919, les puissances occidentales avaient soutenu un projet de Kurdistan indépendant au Sud-Est de l’Anatolie. Cependant il ne s’est jamais concrétisé et la République turque s’est créée en marginalisant toute minorité non-ethniquement turque (et musulmane sunnite pourrions-nous rajouter). L’émergence d’un Kurdistan irakien n’ayant de compte à rendre qu’à lui-même change cette histoire récente.

Pendant ce temps, la frontière turco-irakienne était tracée par la Grande-Bretagne, entre deux territoires aux relations extrêmement anciennes, puisqu’ils étaient tous deux des composantes de l’Empire ottoman – le sultanat turc ayant même succédé au sultanat irakien… Actuellement, il n’existe qu’une porte de passage dans cette frontière, d’une longueur de 352 kilomètres, et elle se trouve au cœur de la région autonome kurde irakienne.

La province du Kurdistan irakien est autonome du gouvernement central de Bagdad depuis 1991 et s’inscrit dans un processus d’indépendance auquel l’occupation américaine de 2003 a conféré un caractère irréversible. Les trois provinces de la région autonome du Kurdistan ont leur propre Etat, auquel ne manque plus qu’une reconnaissance régionale et internationale. Ainsi l’armée irakienne (nationale) n’est pas autorisée à pénétrer en territoire kurde. Les autorités kurdes se passent désormais de l’accord de Bagdad pour passer des contrats pétroliers avec des compagnies étrangères et notamment turques à travers la frontière.

C’est d’ailleurs suite à l’invasion américaine de 2003 que la Turquie a renforcé ses échanges avec l’Irak, alors que Tayyip R. Erdogan était devenu Premier ministre turc en 2002.

Le pari du développement d’Erdogan

Erdogan a joué une double carte régionale, à savoir l’amélioration des relations avec l’allié irakien et le développement d’échanges commerciaux avec un Kurdistan riche en pétrole :

La Turquie et l’Irak ont signé en 2008 un traité de « hautes relations stratégiques » mettant en avant la complicité des peuples irakien et turc, due à une histoire commune avec l’Empire ottoman, qui engendre une nécessaire politique de bon voisinage entre ces deux Etats. Dans cet accord, mettant une Turquie au décollage économique réussi et un Irak détruit pas l’invasion américaine, la Turquie prévoyait dans diverses dispositions de reconnaître l’intégrité du territoire irakien (ce qui rassure principalement Bagdad à propos de la région kurde autonome qui avait vu le jour en 2005) et dans le même temps des solidarités économiques et culturelles avec notamment une aide aux entrepreneurs turcs pour traverser la frontière et s’installer en Irak.

La région autonome kurde d’Irak et la République de Turquie se sont ainsi engagées dans une collaboration économique de plus en plus étroite. En effet, la Turquie est l’un des principaux importateurs de pétrole et de gaz d’Irak, et cela grâce au Kurdistan Irakien dont la fonction de transit des ressources énergétiques est centrale. La Turquie et le Kurdistan irakien ont signé, en 2013, une série de contrats qui vont permettre à la région semi-autonome d’exporter directement son pétrole et son gaz vers le marché turc et vers les marchés internationaux via le sol turc. La société publique Turkish Energy Company, qui opère au nom d’Ankara dans le nord de l’Irak, a signé de son côté des contrats d’exploration de 13 blocs pétroliers kurdes, dont la moitié seront exploités en association avec le géant américain ExxonMobil.

Les contrats prévoyaient la construction d’un oléoduc et d’un nouveau gazoduc qui a permis d’augmenter les exportations de pétrole du Kurdistan à un million de barils par jour depuis cette année. Les exportations de gaz naturel devraient débuter début 2017. L’intérêt de la Turquie dans cet échange sera qu’Ankara achètera son gaz à un tarif préférentiel par rapport aux autres Etats desservis par le gouvernement kurde autonome. Enfin, concernant le gaz et le pétrole, il est intéressant de noter que c’est le président kurde qui détient entre ses mains de nombreuses infrastructures pétrolières mais aussi le réseau via lequel ces échanges s’effectueront pour la Turquie.

D’un point de vue plus général, les relations économiques entre la région du Kurdistan (irakien) et la Turquie étaient au beau fixe, au point que les deux entités envisageaient même l’établissement d’une « zone industrielle et commerciale à la frontière », selon Fathi Mohammed al-Moudaris, conseiller au ministère du Commerce et de l’Industrie de la région autonome du Kurdistan irakien.

Plus de la moitié des entreprises étrangères opérant dans la région kurde d’Irak sont turques. Pour l’année 2010 le volume d’exportations totales de la Turquie vers l’Irak pouvait être estimé à environ 7,5 milliards de dollars et 70% de ce montant concernait le partenaire transfrontalier de Irak – le gouvernement kurde autonome. Ces chiffres nous prouvent bien que la coopération qu’on pourrait affirmer de transfrontalière entre la Turquie et l’Irak via le gouvernement kurde autonome a bien existé et était en progression continue.

Une stratégie mort-née ?

La stratégie du double jeu d’Erdogan n’a pas totalement réussie car les tensions entre la Turquie et l’Irak ne se sont pas apaisées, malgré l’accroissement des relations bilatérales. D’un côté l’Etat turc collaborait avec le Kurdistan irakien – ce qui était impardonnable pour Bagdad qui voit le soutien à la région autonome kurde du nord de l’Irak comme une trahison – et de l’autre côté Ankara affirmait à plusieurs reprises reconnaître l’intégrité du territoire de l’Irak – ce qui était vu d’un très mauvais œil par les kurdes irakiens. Quelle image devaient se faire l’Irak et le président kurde Barzani de ce double jeu d’Erdogan ? Téhéran a d’ailleurs mieux réussi à développer son influence en Irak qu’Ankara.

Mais le pari d’Erdogan reposait principalement sur le dépassement de la spécificité kurde du… Kurdistan irakien, et toutes les contradictions qu’elle implique pour Ankara. Or, alors qu’en Turquie la population kurde n’est toujours pas intégrée et reste marginalisée, la région kurde autonome protège le Parti des Travailleurs Kurdes (PKK), alors que Ankara est en guerre depuis plus de 30 ans contre ces « Kurdes de montagne » considérés comme des terroristes, et dont toute émanation est interdite sur son territoire.

Le PKK, formé en 1978 par Abdullah Öcalan, est une organisation armée se présentant comme un mouvement de guérilla. Il est actif surtout en Turquie, Syrie, Iran et s’implante de plus en plus en Irak. Il est en opposition armée avec la Turquie depuis 1984. À sa création, il visait l’indépendance des territoires à population majoritairement kurde se situant dans le sud-est de la Turquie. Mais au cours des années les revendications d’indépendance du PKK se sont muées en demandes d’autonomie au sein d’un système fédéral, d’amnistie pour les rebelles qui leur garantisse leur participation à la vie politique, et la libération de leur chef Abdullah Öcalan détenu sur l’île-prison d’Imrali, au nord-ouest de la Turquie.

En 2007, un accord entre les gouvernements turc et irakien a été signé pour lutter contre cette organisation, dénoncée comme terroriste du côté turc. Les retombées de cet accord ont été difficiles à mettre en œuvre et la Turquie n’a pas obtenu les résultats escomptés. En effet, l’entrée de l’armée irakienne dans cette zone autonome kurde est difficile car cette dernière possède une force armée d’environ 190 000 hommes – et plus efficace que l’actuelle armée irakienne – composée par les Peshmerga et les Zeravani.

Les camps d’entrainements des activistes du PKK se trouvent majoritairement dans la région autonome du Kurdistan irakien et le gouvernement local présidé jusqu’à cet été par Barzani ne cache pas son soutien envers le parti d’Ocalan…

Or, comment la situation évoluera alors l’armée turque commence à intervenir dans cette région frontalière d’Irak à la chasse de ses « terroristes », sachant que les membres du PKK et l’armée kurde de Barzani, notamment les peshmergas, sont très liés ? Comment des entités reconnues pourront faire preuve de collaboration autour d’une frontière si cette dernière est aussi un centre de conflits permanents ?


Crédit photo : Free Kurdistan, « Kurdish Female YPG Fighter », licence Creative Commons


Bibliographie
Ouvrages
-PILL,Turkey’s policy towards northen Irak, 2007
-SILLELI, Büyük Oyunda Türkiye-Irak İlişkileri, 2011
-YAZICIOGLU, Daghan Irak, 2012
Articles, publications
-OZERDEM, « Turkey’s EU Cross Border Cooperation Experiences: From Western Borders to Eastern Borders », 2011
-BILGESAM FOUNDATION, ABD sonrasi Turkiye-Irak iliskiler
-IMPR FOUDATION, Turkiye Irak iliskileri : hava sahasi ve enerji

Erdem Yilmaz
Juriste de formation, Erdem est actuellement en Master 2 à l’Institut d’Etudes Politiques de Strasbourg. Il est spécialisé sur les coopérations et conflits au Moyen-Orient ainsi que sur les politiques publiques de l’Union Européenne.