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Iran 2009 : prémices des printemps arabes ?

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Posons les bases dès le départ : l’Iran n’est pas un pays arabe – sa culture millénaire est perse – et sa révolution date de 1979, lorsque la monarchie – pro-occidentale – du Shah d’Iran a été renversée par la République islamique. Alors pourquoi parler de l’Iran dans le contexte des « révolutions arabes » ? Une partie du peuple iranien est descendue dans les rues de Téhéran suite à la publication des résultats de l’élection présidentielle en juin 2009. Il a ainsi été le premier peuple musulman à se soulever, à grande échelle, contre ses autorités politiques – ce qui mérite de voir s’il y a des parallèles. De plus, étudier les similarités et différences de ces mouvements permet aussi de mieux cerner ce que nous recouvrons par « Printemps arabe » ainsi que nos focales d’analyse.

Le Mouvement vert iranien de 2009

La République islamique d’Iran est mondialement connue pour la solidité de son régime[1], appuyé sur des milices armées chargées de faire respecter l’ordre social et moral – au détriment des libertés et des droits de l’Homme. Il a pu paraître surprenant que ce soit de ce pays verrouillé qu’a émergé l’une des plus importantes campagnes de contestation gouvernementale de ces dernières années au Moyen-Orient, deux ans avant la déflagration des révolutions arabes.

Le président conservateur sortant de la République iranienne, M. Mahmoud Ahmadinejad, s’est présenté à sa succession en 2009. Bien que les candidats à la présidence soient choisis en amont par les autorités religieuses du régime[2], les résultats des urnes avaient toujours été respectés, ce qui a permis à des candidats « modérés » d’accéder à la présidence de ce pays auparavant[3].

L’élection présidentielle de 2005 s’était pour la première fois jouée en deux tours, M. Ahmadinejad ayant battu M. Karoubi avec 61,2% des suffrages. Au terme d’un mandat décevant, le président sortant s’est donc représenté avec l’appui, nouveauté là aussi, du Guide suprême iranien, l’ayatollah Khamenei. La campagne électorale a été la plus libre qu’ait connu le régime depuis sa création, les médias ayant organisé une véritable couverture de ces élections, afin de faire remonter le taux de participation qui était tombé à 60% en 2005.

Cette campagne a donc mobilisé les jeunes qui ont, au contraire des précédentes élections, massivement voté lors de l’élection présidentielle de juin 2009. La plupart des sondages donnaient gagnant M. Mir Hossein Moussavi, candidat modéré soutenu par l’ancien président réformiste Khatami.

Les résultats proclamés par la République islamique, le 12 juin 2009, donnaient M. Ahmadinejad réélu au premier tour avec 62, 63% des voix, face à trois autres candidats – dont M. Karoubi, son précédent adversaire de 2005. Dès la publication des résultats[4] des milliers d’Iraniens, partisans ou électeurs de M. Moussavi, sont descendus dans les rues de Téhéran pour dénoncer le résultat annoncé.

Rapidement le régime a lui-même reconnu qu’il y avait eu des irrégularités – des bureaux ayant voté à 140% de la population locale par exemple – mais qui n’étaient pas de taille à changer le cours de l’élection. Depuis des analystes ont démontré que cette élection avait été truquée[5].

Un contexte assez explosif pour faire descendre des centaines de milliers de manifestants dans les rues des plus grandes villes du pays scandant : « Where is my vote ? ». Les estimations de la taille des cortèges oscillent entre 1 et 3 millions de manifestants au plus fort de la crise. On peut d’ailleurs parler de crise car la République islamique d’Iran a été confrontée à sa plus dure remise en cause intérieure en trente ans -depuis sa création donc. La répression du régime a été féroce durant les deux mois qu’a duré la contestation. Le bilan officiel des décès et arrestations liés aux manifestations est de 4000 personnes arrêtées et de trente morts – même si le compte serait plus proche d’une centaine –, le régime s’étant servi sans vergogne de ses milices armées, les pasdarans et bassidjis, pour « rétablir l’ordre ». La mort a donné un visage aux contestations en 2009 et en 2011, avec la mort – filmée – d’une manifestante, Neda, tuée par balle dans les rues de Téhéran.

Le camp des réformateurs s’est soudé derrière Mir Hossein Moussavi, qui a engagé – en vain – toutes les procédures pour faire invalider cette élection présidentielle, avec son mouvement politique, le « Chemin vert de l’espoir », sans pour autant trouver un débouché viable à cette contestation.

Quelle comparaison avec les mouvements de 2011 ?

On peut dire que ce sont les premières manifestations de contestation de masse d’un régime politique en place. Des manifestations avaient eu lieu en 2005 au Liban suite à l’assassinat du Premier ministre Rafik Hariri mais elles visaient principalement le régime syrien et sa mainmise sur les institutions libanaises. Durant les manifestations post-électorales iraniennes de 2009 le cœur de l’appareil étatique était visé : le ministère de l’Intérieur, le gouvernement sortant et, pour la première fois, le Guide suprême, qui avait pris parti pour Ahmadinejad.

La contestation, comme dans les mouvements arabes ultérieurs, a été en grande partie portée par la jeunesse – les moins de 40 ans représentent 70% de la population… Face à un durcissement de l’ordre moral, mais aussi par un verrouillage des institutions, la jeunesse – urbaine principalement – s’est mobilisée pour défendre son vote. Il faut dire que la situation économique iranienne n’est pas brillante et la jeunesse en est la première victime.

La situation économique s’est dégradée sous la mandature de M. Ahmadinejad malgré une rente pétrolière conséquente. Si les sanctions et embargos occidentaux ont considérablement durci les conditions de vie des Iraniens, une bonne partie de la mauvaise situation économique du pays est due à une mauvaise gestion du pays. Si en 2009 le taux officiel de chômage était de 11,9%, il est difficile d’avoir une réelle idée du taux de chômage réel dans ce pays – le FMI l’évalue à près de 30%. On estime ainsi que 26% des jeunes urbains sont au chômage. Un écart de plus en plus important se creuse entre la durée d’études suivie par les Iraniens – et Iraniennes – et le débouché professionnel correspondant, ce qui fait que l’économie informelle est l’une des premières sources de revenus de la population ! La corruption, liée aux ressources pétrolières mais aussi du fait d’une organisation liant pouvoir militaire et religieux, détourne aussi des fonds nécessaires au redressement du pays.

Au moment de l’annonce des résultats le climat social était donc tendu et le camp politique n’a jamais été aussi divisé entre pôles « réformateurs » et « conservateurs ». Le Mouvement vert a d’ailleurs été dépassé par sa base, jeune. Les manifestations post-électorales sont donc un véritable mouvement de protestation de masse dirigé contre les autorités en place.

Tout comme dans les manifestations de 2011 des pays arabes, les manifestations réclamaient une ouverture politique et les moyens de communication numériques ont été fortement mis à contribution, ce qui a donné à ce mouvement un écho mondial.

L’Iran, acteur des printemps arabes ?

« Sans aucun doute, le point de départ de ce à quoi nous assistons dans les rues de Tunis, de Sanaa, du Caire est à chercher au cœur même de la protestation de millions de personnes en juin 2009 en Iran. » Mir Hossein Moussavi, en 2011[6]

Lorsque les manifestations ont commencé à ébranler les régimes arabes, les pouvoirs publics iraniens, le Guide suprême en tête, ont très rapidement saisi l’opportunité d’enfoncer leurs rivaux régionaux en prêchant la déstabilisation par le peuple – hors de leurs frontières, évidemment. Dès le 4 février le Guide suprême encourageait dans un prêche les mouvements contestataires, souhaitant que ceux-ci instaurent des républiques islamiques sur le modèle iranien de 1979. Le 11 février les pouvoirs publics iraniens organisaient de grandes manifestations de soutien à la lutte des peuples arabes sur les places de la capitale.

Le 14 février, les candidats défaits de l’élection présidentielle de 2009 appelaient à manifester dans les rues, officiellement en solidarité aux manifestations des pays arabes. Des milliers de manifestants se sont ralliés à cet appel et ont défilé dans les rues. Si les manifestants scandaient les noms de Ben Ali et Moubarak, les allusions à l’ayatollah Khamenei étaient aussi présentes.

En Iran toute question extérieure est reprise pour régler des différents politiques intérieurs. L’exemple des révolutions arabes est frappant. Les deux camps partisans en opposition se sont servis de cette question pour affermir leurs assises politiques. Le Mouvement vert, en mobilisant ses partisans a rappelé au régime théocratique qu’il était encore présent, que la grogne sociale n’était pas calmée et capable de se mobiliser. En retour le gouvernement a mis ses leaders sous résidence surveillée.

L’Iran, malgré ses déclarations, n’a pas été un acteur direct des révolutions arabes, ni même la référence des manifestants. Nous avons montré des traits de convergences aux deux mouvements mais pour l’essentiel l’Iran est resté sur la touche en 2011.

Les seuls cas où Téhéran aurait pu jouer un rôle est le soutien aux minorités chiites des pays arabes. Le royaume de Bahreïn, petit îlot entre l’Arabie et l’Iran, a la particularité d’être dirigé par un clan sunnite, tandis que plus de 60% de la population est chiite. Les populations chiites de cette île s’étant soulevées en 2011, les regards des monarchies du Golfe se sont tournées vers leur voisin – et concurrent – perse. Cependant, si l’Iran a nourri de forts espoirs sur Bahreïn durant des années, la population chiite bahreïnienne agit pour améliorer ses conditions de vie dans le giron de cette monarchie sans vouloir rejoindre la nation chiite. Sur cet épisode, la contestation bahreïnienne a été réprimée par des forces militaires saoudiennes.

Les moyens d’action de la République islamique – au delà des mots – sont donc limités dans les pays arabes, à l’exception du Liban, de la Syrie, et de plus en plus en Irak. Le Hezbollah libanais – qui contrôle le jeu politique libanais – est soutenu et fourni depuis des années par Téhéran. La République islamique est, jusqu’à présent, l’un des seuls alliés du clan Assad en Syrie, cette alliance étant autant vitale pour le régime de Damas que de Téhéran.

Un tournant régional manqué ?

L’Iran n’est pas une nation particulièrement appréciée au Moyen-Orient et au Maghreb.

Elle l’est tout d’abord du fait de la rivalité entre les deux branches historiques de l’islam : le sunnisme et le chiisme. Le chiisme, à la différence du sunnisme, dispose d’un clergé établi et l’Iran dispose des principales institutions chiites, elle est donc la figure de proue légitime du chiisme. Le monde sunnite, depuis l’annulation du califat turc en 1922, n’a pas d’unité morale ou religieuse. Son leadership est disputé entre la Turquie et l’Arabie saoudite – qui détient les principaux lieux saints de l’islam. Pour ces raisons religieuses Téhéran incarne une rivalité culturelle séculaire. Bien que présente, cette division séculaire a ses limites et est largement instrumentalisé par les deux camps, comme nous vous le montrerons dans un prochain article.

Les relations entre la République islamique et ses voisins sont aussi tendues depuis 2010 que depuis la guerre irano-irakienne (1980-1988). Les présidents iraniens Rafsandjani et Khatami avaient pratiqué une diplomatie active d’apaisement et de réchauffement des relations avec leurs voisins, en premier lieu avec les Saoudiens. Toutefois, la révélation au grand jour du programme nucléaire iranien – et de son probable volet militaire – a changé la donne régionale. Rajoutons à cela que les pouvoirs égyptiens ont démantelé une filière du Hezbollah en Egypte qui se préparait à réaliser des attentats sur le sol égyptien…

En quoi peut-on parler de tournant lié aux manifestations iraniennes de 2009 ?

Les enquêtes d’opinion publique arabe, réalisées par l’université de Maryland depuis 2003 en Egypte, Jordanie, Liban, Maroc, Arabie saoudite et aux Emirats arabes unis, permettent de suivre l’évolution des perceptions de l’environnement régional. On note un basculement pour l’Iran à partir de 2009-2010, période à laquelle la popularité de l’Iran auprès des pays arabes s’effondre. Alors qu’elle était assez élevée avant 2009, notamment pour son soutien au Hamas -sunnite- en Palestine et les déclarations d’Ahmadinejad contre Israël, Téhéran n’a jamais pu retrouver sa popularité auprès de ses voisins.

On peut fortement penser que la répression des manifestations de 2009 et le renforcement autoritaire du régime ont un peu plus éloigné des populations prêtes à dépasser la seule barrière religieuse. L’échec d’une première médiation inédite portée par la Turquie et le Brésil[7] sur le dossier nucléaire, en 2010, suivie d’un nouveau train de sanctions occidentales contre l’Iran, ont continué de creuser la pente de la défiance et de la crainte mutuelle dont nous ne sommes toujours pas sortis aujourd’hui.

Si l’on ne peut parler de modèle iranien des manifestations en 2009, qui a fortement structuré les manifestations qui ont redessiné la carte de l’arabité, on peut penser que la force, la modernité et la spontanéité de ce Mouvement vert a pu agir sur les consciences arabes. En effet si des millions de personnes manifestaient pour le respect de la démocratie – au risque de leur vie – dans l’un des pays où la répression politique est l’une des plus dures au monde, il pouvait en être de même ailleurs…


Crédits photo : Iranian student protest in Rome, Kapazzeta, 15 juin 2009, licence Creative commons.


[1] Il repose sur le principe du « velayat-e faqih » (« juriste-théologien », un modèle juridico-politique qui attribue aux autorités religieuses un droit de vérification de la conformité des lois votées aux préceptes islamiques. Ce principe confère aux religieux la primauté sur le pouvoir politique, et légitime leur main-mise sur l’Iran après la révolution, en particulier à travers le « Guide suprême de la révolution islamique ».

[2] Les femmes ne peuvent pas se présenter à cette élection et le candidat doit être de confession chiite. Les candidatures sont analysées et sélectionnées par le Conseil des gardiens de la Constitution.

[3] M. Hachemi Rafsandjani (1989-1997) et surtout M. Mohammad Khatami (1997-2005).

[4] Premiers résultats officiels publiés : Mahmoud Ahmadinejad : 62,5% ; Mir Hossein Moussavi : 33,9% ; Moshen Rezai : 1,7% ; Mehdi Karoubi : 0,9% ; nuls : 1,1%.

[5] Cf. PARIZI Maziar, « De l’élection présidentielle iranienne de juin 2009 »,
 Revue française de science politique

[6] http://lemonde.fr/proche-orient/article/2011/02/05/le-guide-supreme-iranien-salue-le-reveil-islamique_1475525_3218.html?xtmc=moussavi&xtcr=103

[7] Les négociations sur le nucléaire iranien sont conduites par les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU : les Etats-Unis, la Chine, la France, la Russie et la Grande-Bretagne, plus l’Allemagne – d’où leur surnom « 5+1 ». L’initiative de Brasilia et d’Ankara fut donc une tentative ambitieuse de renouveler l’approche diplomatique au-delà des cinq puissances diplomatiques.


Sources :

Lou Bachelier-Degras
est diplômé du master recherche Sciences de gouvernement comparées de Sciences Po Grenoble. Il s’est spécialisé sur la Francophonie, la politique étrangère de la France, l’influence / soft power et les puissances émergentes.