Une bande son du Printemps arabe

un article de Lou Bachelier-Degras

L’une des caractéristiques des événements révolutionnaires – toujours ce problème de qualification des révoltes arabes – ayant parcouru les rives Sud de la Méditerranée furent leurs prolongements 2.0. La « toile » s’est faite l’écho et la boite de répercussion, ou d’amplification, des manifestations et actions de rue.

Les révolutions arabes doivent-elles, d’ailleurs, être réduites à un simple affrontement de rues entre des manifestants et des pouvoirs publics – et militaires – décrédibilisés ayant fait feu sur leur population ? Ce qui différencie une révolte d’une révolution est la volonté de changer les logiciels d’un système, voire de le changer intégralement.

L’essayiste et professeur de sciences politiques libanais Georges Corm rappelle que : « Les révolutions ouvrent des cycles durant lesquels forces de change- ment et forces du passé s’affrontent durement et longuement, en alternance avec des périodes de calme et de compromis. Leurs origines ne sont pas que locales et leurs retombées s’étendent souvent sur d’autres, proches ou lointains. C’est une illusion de penser que la révolution égyptienne, ou la tunisienne, est achevée : le cycle ouvert se refermera peut-être provisoirement, mais non durablement. Le terme révolution implique rapidité et radicalité, mais le temps peut difficilement être bousculé et l’équilibre des forces sociales ne peut être rompu d’un coup.[1] »

S’il est donc dur de caractériser actuellement les résultats des révolutions arabes, nous pouvons étudier leur déroulé jusqu’à l’heure actuelle ainsi que leur composition. La société civile a été un acteur à part entière de ces processus et nous traiterons ici de l’aspect musical qui les a accompagné, même s’il y aurait beaucoup à dire sur l’importance du street art ou encore du rôle des caricaturistes en amont.

Si nous devions faire une typologie des sons et chansons ayant accompagné les révoltes et manifestations nous devrions les classer en trois types : les références historiques, des musiciens bien antérieurs aux mouvements populaires de 2011 mais qui, par la force de leurs texte ou par leurs engagements politiques historiques, se sont imposés comme marqueurs identitaires des contestations ; ceux écrits par des artistes censurés par les régimes autoritaires qui allaient être renversés ; ceux composés par des artistes lors des manifestations et enfin des compositions de soutien fait par des artistes à l’étranger.

Nous pouvons d’ailleurs réécrire une géographie des révolutions arabes par le nombre d’artistes s’étant fait remarquer depuis 2011. Deux pays se distinguent nettement : la Tunisie, suivie de l’Egypte. Auxquels s’ajoutent des artistes syriens et libyens.

A vos casques, donc !

Les références historiques

Ok, cette rubrique est aussi là pour faire découvrir quelques classiques arabes que l’on ne connaitrait pas.

Si nous partons en Egypte, plusieurs grands noms sont au rendez-vous. Nous pourrions citer la grande diva égyptienne Oum Kalsoum, qui a accompagné l’épopée nassérienne. Véritable diva, auquel 1 million de personnes assisteront à ses obsèques en 1975, elle est l’une des figures du nationalisme égyptien. Les paroles de la chanson « Al Atlal » – les Ruines – , écrites par le poète Ibrahim Nadji, succès foudroyant de la chanteuse, sont interprétées à plusieurs titres car, s’il s’agit d’une histoire d’amour, elles peuvent aussi parler de patrie et de liberté :

« Donnes-moi ma liberté et lâches mes mains
J’ai tout donné et il ne me reste plus rien
Ah ! par ton emprise mon poignet saigne
Pourquoi ne pas l’épargner et rester comme je suis
Il ne me reste plus qu’à garder (en souvenir) mes promesses que tu n’as pas respectées
Sinon le monde ne serait pour moi qu’une prison »

Les chansons du compositeur égyptien, Sayed Darwich (1892-1923) ont aussi connu une actualisation. Les manifestants de la place Tahrir ont ainsi repris sa chanson « Biladi biladi biladi » (mon pays), l’hymne national égyptien, ainsi que « Oum ya masri » (lève toi Égyptien), dont j’ai trouvé une reprise par un rappeur libanais underground qu’il réactualise au goût du soulèvement de 2011.

Enfin, et surtout, un nom s’est imposé : celui de Cheikh Imam, incarnation-même de la contestation contre l’autoritarisme des pouvoirs égyptiens. Ce chanteur compositeur a, en effet, été régulièrement emprisonné par le pouvoir égyptien, de Nasser à Moubarak. Ses titres étaient écrits par son ami le poète Ahmed Fouad Negm, qui était venu sur la scène de la place Tahrir saluer la foule (en délire) et déclamer un poème se moquant de Moubarak. La force de ce duo est d’avoir diffusé leurs œuvres illégalement et cependant d’avoir une véritable notoriété.

Les reprises de ses chansons réalisées par Maryam Saleh montrent bien que son héritage est toujours vivant.

Les précurseurs

Outre ces références, ces figures historiques en quelque sorte, avant même l’immolation de Mohammed Bouazizi des groupes – principalement de hiphop – se servaient d’internet pour critiquer les régimes en place, et ce principalement en Tunisie. Les artistes l’ont parfois payé au prix fort, la critique du régime en place se traduisant par le la prison.

L’un des rappeurs tunisiens les plus emblématiques est El Général qui, depuis 2008 sortait ses chansons critiques sur Youtube afin de contourner la censure du régime de Ben Ali. Son tube « Raïs Lebled », mis en ligne le 7 novembre 2010, a fait l’effet d’une bombe, au point de devenir un quasi hymne officieux de la révolte un an plus tard. Il a d’ailleurs été arrêté quelques jours par la police tunisienne en janvier 2011 avant d’être relâché sous la pression des internautes.

Le groupe Armada Bizerta a lancé en 2011 un collectif Sound of Freedom, regroupant plusieurs rappeurs tunisiens, dont le titre « Touche pas à ma Tunisie » a été très populaire et dont les paroles sont explicites.

Autre précurseur, le rappeur Bendir Man qui, interdit de concert dans son propre pays – en plus d’avoir fait quelques séjours en prison et d’avoir été tabassé par les forces de l’ordre – ne s’empêchait pas, comme d’autres de critiquer le clan Ben Ali sur des structures comme Myspace ou à l’étranger, avec souvent une touche d’humour.

La chanteuse Emel Mathlouli a commencé sa carrière en 2006 en Tunisie avant d’obtenir une bourse pour la poursuivre et écrire son premier album en France. Dès 2008 elle sortit la chanson « Dhalem » (Oh Tyran !) :

« Tue-moi, j’écrirai des chansons.
Blesse-moi, je chanterai des histoires.
Donne-moi plus de souffrance,
Cela réchauffera mon hiver.
Il pleuvra des mélodies qui sècheront mes pleurs.
Le temps t’emportera, mais elles demeureront.
Oh tyran, un jour viendra
Où tu seras le bouc émissaire ! »

Elle chantait dans les manifestations contre Ben Ali en Tunisie comme à Paris.

Nous pourrions citer en écho la chanteuse Nawel Ben Kraiem, franco-tunisienne, qui avait composé le titre Ya Tounes durant les manifestations tunisiennes.

Enfin, le rappeur libyen Ibn Thabit – son témoignage en anglais à lire ici – a pris la plume pour critiquer le régime de Kadhafi dès 2008.

Postant ses chansons sur Youtube, il était plus connu de la diaspora libyenne que de ses concitoyens du fait de la censure du régime Kadhafi.

Les insurgés

Par insurgés j’englobe à la fois les artistes étant nés du mouvement contestataires que ceux ayant acquis une audience à l’aune des manifestations.

Ainsi si le groupe égyptien de hiphop, Arabian Knightz s’est formé en 2005, c’est véritablement avec les manifestations égyptiennes qu’ils ont acquis une large audience. Leur tube « Rebel », publié entre deux coupures d’internet faites par le régime de Moubarak, était devenu l’un des étendards des manifestants.

En fait, comme le relate cet article du Washington Post (en anglais), la révolution égyptienne n’a fait que mettre les projecteurs sur une scène artistique égyptienne underground existante depuis des années. Le label Revolution Records, basé à Alexandrie depuis 2006, veut d’ailleurs diffuser ces musiques urbaines.

Si le hiphop a été un véritable vecteur des revendications et du mécontentement populaire, on retrouve une vraie diversité des genres qui se sont exprimés sur la place Tahrir ou hasard d’autres rues. Un mélange des genres riche, comme lorsque la chanteuse égyptienne reprend le « Get Up, Stand Up » de Bob Marley…

(allez, je ne résiste pas à vous partager aussi son duo avec Gilberto Gil, pour le plaisir)

J’ai cité parmi les références le poète Ahmed Fouad Negm, qui est monté sur la scène de la place Tahrir pour déclamer un poème tandis qu’un jeune talent chantait à la tribune : Ramy Essam. Ramy Essam est un peu la voix de la place Tahrir, car à la différence d’autres artistes mentionnés, ce chanteur rock ne chantait que chez lui ou auprès de ses amis. C’est pourtant une icône qui est apparue à la force de choses : ses chants sont composés dans les cortèges de manifestations ou directement sur la scène installée sur la place cairote.

Ses chants décriant l’Egypte de Moubarak lui ont attiré les foudres des milices pro-régime. Battu violemment par les mercenaires du régime, il remontera sur scène quelques jours plus tard avec une chanson sur ses agresseurs.

Si parmi les artistes dont j’ai parlé jusqu’à maintenant plusieurs ont été emprisonnés, censurés, violenté, persécutés, le chanteur syrien de rue Ibrahim Qashoush a payé de sa vie son engagement contre le régime de Bachar al-Assad. Ce poète a été retrouvé mort chez lui, la gorge tranchée, le 4 juillet 2011. On lui attribue le slogan « Il est temps de partir, Bachar ». Ses slogans de rue étaient repris par des milliers de manifestants dans les rues de Hama, assez fort pour que le régime décide de le faire taire en lui arrachant les cordes vocales.


[1] Georges CORM, « Première approche d’une contextualisation des révoltes populaires arabes », Confluences Méditerranée 2011/4 (N° 79)


Crédits photo : « Libertad Song », Lou Bachelier-Degras. Groupe de jazz jouant dans le parc Gezi lors des émeutes de la place Taksim, Istanbul, 4 juin 2013.


Bibliographie & références :

Lou Bachelier-Degras
est diplômé du master recherche Sciences de gouvernement comparées de Sciences Po Grenoble. Il s’est spécialisé sur la Francophonie, la politique étrangère de la France, l’influence / soft power et les puissances émergentes.