La puissance linguistique

Un article de Brice Poulot

La puissance ne s’exprime que dans la comparaison, alors il y a forcément des vainqueurs et des vaincus. Cette notion s’exprime-t-elle aussi pour les langues ? L’aphorisme attribué au linguiste Max Weinreich qui dit qu’« une langue est un dialecte avec une armée et une flotte » éveille la curiosité sur ce lien qui semble exister entre la linguistique et la force armée, et par extension entre la langue et la puissance. Sont-elles interdépendantes ? Pour répondre à cette question il faut bien entendu chercher à la naissance de ce lien étrange, afin de le percevoir plus clairement. Mais lorsqu’un linguiste aussi illustre que Louis-Jean Calvet établit sans équivoque ce lien dans son ouvrage La guerre des langues, le doute n’est alors plus admis quant à l’existence de ce lien tacite.

Il serait réducteur d’envisager la notion de puissance du strict point de vue militaire, aussi pour compléter la citation de Max Weinreich nous pourrions dire qu’une langue est un dialecte avec une armée, une économie et une (ou des) culture(s). Ces trois composantes sont indissociablement liées pour constituer la notion même de puissance.

S’il est assez communément admis d’associer la langue à la culture : l’une et l’autre participant à ce que Joseph Nye appelle le « soft power », traduit en français par « puissance douce », il est cependant plus rare d’admettre que la langue participe également au « hard power » ou à la « puissance coercitive ». Pourtant c’est bien la langue qui relie l’un à l’autre le soft power et le hard power. C’est elle qui par sa transversalité va toucher tous les aspects de la puissance.

De la Guerre du feu à la Guerre des langues

Afin de comprendre les enjeux de pouvoir qui animent la question linguistique, il peut être intéressant de revenir aux origines même des langues. Il est difficile de considérer que les premiers hommes préhistoriques avaient une « langue », nous parlerons plutôt de protocode à visée communicative.  Ce protocode apparaît avec les premiers groupes d’individus afin de pouvoir échanger : chasse, nourriture, peur, joie, étonnement, curiosité… étaient alors traduits par différents borborygmes communs à des groupes d’individus. Aussi, devait-il existait autant de « langages » qu’il existait de groupes d’individus, chacun ayant ainsi développer ses propres moyens de communication. Toutefois, le besoin de dominer, d’intimider, de négocier ont rapidement dû faire leur apparition et il est possible de supposer que les individus avec le « langage » le plus évolué, constituaient des groupes mieux organisés, mieux structurés et hiérarchisés. Ces groupes ont naturellement pris l’ascendant sur leurs congénères n’ayant su faire évoluer leur communication et donc leur organisation sociale et ce qui limite finalement leur puissance. Nous pouvons donc supposer que dès les fondements de l’humanité, la maîtrise de la communication, au même titre que la maîtrise du feu, était intimement liée à des rapports de pouvoirs et de domination.

Les textes religieux illustrent également la notion de puissance des langues : Iahvé dit : Voici qu’eux tous forment un seul peuple et un seul langage. S’ils commencent à faire cela, rien désormais ne leur sera impossible de tout ce qu’ils décideront de faire.

Dieu lui-même semble craindre la puissance de la langue et voit, non pas uniquement dans la tour de Babel, mais dans une langue unique une puissance qui pourrait lui être rivale et décide donc de la briser en imposant à l’humanité le plurilinguisme. A noter que le peuple s’unit par sa langue et se divise par le plurilinguisme. Outre sa puissance créatrice, la langue est donc considérée comme un emblème fédérateur. Le Coran évoque également la notion de puissance linguistique en présentant l’arabe pur comme la langue de Dieu et donc comme la langue parfaite qui dominerait naturellement les autres langues.

Nous voyons dans le latin le premier exemple moderne d’expansion linguistique massive. Véhiculé dans un premier temps par les armées romaines, le latin s’est par la suite pérennisé grâce à l’économie et à la culture romaine. La puissance coercitive romaine a amené dans son flot une monnaie, une langue, une culture, des technologies. A l’origine, tous les peuples ne parlant pas le grec ou, plus tard, le latin, était considérés comme « barbares », c’était le cas justement des gaulois qui ont perdu le statut de barbare au yeux des romains, dès lors qu’ils ont adopté la langue latine. La langue à elle seule est porteuse de civilisation, car elle entraîne dans son sillage une culture, une économie, des modes de vie. Finalement, le français que nous parlons aujourd’hui n’est autre qu’un latin qui a évolué en 20 siècles.  Certes quelques centaines de mots de notre langue tirent toujours leur origine du gaulois (à titre anecdotique le mot grève est d’origine gauloise), mais le latin a été glottophage. En s’imposant en Gaule, il a également absorbé les dialectes gaulois. Au-delà de leurs locuteurs, les langues elles-mêmes sont en concurrence. Ce constat, nous le faisons aujourd’hui encore en observant chaque année la disparition de langues.

Les hommes ont toujours cherché à affirmer la supériorité de leur langue face à celle des autres. Néanmoins, le français du 18ème siècle, répandu dans les cours européenne a fait un temps exception, bien que son rayonnement était limité aux sphères les plus cultivées. Il était admis à la cours de Frédéric II de Prusse de parler français et non pas allemand, le souverain lui-même ayant une maîtrise approximative de sa langue « maternelle ». Le français était puissant, non pas par le nombre de ses locuteurs, mais par leur statut.

Un autre exemple plus actuel est celui de l’anglais : symbole de dynamisme, de modernité et de puissance, chaque individu soucieux de prendre le train de la modernité se doit de maitriser l’anglais. L’anglais a su s’imposer au détriment de toutes les autres langues comme la langue mondiale. Est-il si étonnant après tout, qu’une langue dont près de la moitié de son vocabulaire est d’origine française et latine et l’autre moitié d’origine germanique se soit répandue dans le monde ?

La langue est un enjeu de pouvoir, et celui qui est le plus fort s’impose linguistiquement. l’Histoire nous enseigne que les rapports de force évoluent au fil des siècles entre les nations tout comme évolue le rapport de force entre les langues dominantes. Le règne de l’anglais est finalement assez court puisqu’il n’est établi que depuis un siècle. Mais cette situation de « trust » peut et va inévitablement évoluer. Cette évolution est le fruit de multiples facteurs, parmi lesquels les rayonnements économique, culturel et démographique, jouent un rôle prépondérant. En analysant ce rapport de force on observe des failles sur la prépondérance de l’anglais. Tout d’abord d’un point de vue démographique : il apparaît que, selon les prévisions les plus optimistes, la francophonie, dont la démographie est très dynamique, devrait dépasser ou du moins égaler le nombre de locuteurs anglophones d’ici 40 ans. Sur la sphère économique, on observe non plus une émergence, mais un établissement réel de puissances concurrentes à la puissance anglophone, notamment en Asie. Enfin, même si le soft power anglophone se porte bien avec une force de frappe culturelle, véhiculée par les technologies de l’information, sans précédent dans l’histoire de l’humanité, on ne peut nier l’importance croissante d’une demande de multiculturalisme pour répondre à une standardisation du mode de pensée et de culture.  L’hégémonisme anglophone n’est donc pas une fatalité. Il serait stratégiquement discutable de considérer que l’anglais doit être la seule langue de communication internationale alors même que des signaux forts témoignent d’un possible basculement dans les décennies à venir en faveur d’autres langues. Cependant,  les moyens de communication actuels, la mondialisation et surtout l’instabilité géopolitique mondiale rendent désormais toute projection très hasardeuse.

La nouvelle guerre des langues.

La question des langues est un point essentiel mais sensible dans le cadre militaire. Schématiquement, il est aisé de considérer que la bonne compréhension des ordres est garante de leur bonne exécution et donc de l’efficacité de l’opération conduite. Cela serait cependant un peu réducteur, puisque la langue intervient dans plusieurs échelons du commandement : tractation diplomatique, échanges stratégiques, conversations avec les populations locales… Celui qui détient les clés de la communication maitrise l’information et donc maîtrise l’opération.  En s’intéressant à la communication entre militaires en contexte international, là encore la langue revêt des enjeux stratégiques. C’est ce que démontre Jaqueline Breugnot dans son ouvrage Communiquer en milieu militaire international[1] . Les militaires en contexte interarmée et international, communiquent essentiellement en anglais, ce qui donne aux locuteurs anglophones un avantage certain. Ainsi en réunion de commandement, les locuteurs anglophones échangent avec aisance, osent prendre la parole, rebondir sur des idées, présenter des propositions… alors que dans le même temps, les locuteurs ayant une maitrise de l’anglais plus approximative demeurent feutrés dans le silence de peur de se sentir ridicule en admettant publiquement des défaillances dans la maitrise de la langue de travail. Les échanges se font sans eux, et ils sont de ce fait exclus des débats et donc du commandement.  Maitriser la langue de l’allié est donc crucial.

Pour autant, même si cela peut sembler contradictoire, il apparaît que la place accordée aux différentes langues nationales dans les sphères militaires internationales n’intéresse guère la plupart des dirigeants militaires. La raison de ce désintérêt est simple : la langue anglaise domine toutes les strates de la coopération interarmée, laissant peu de place aux autres langues pour exister. Plusieurs raisons à cela :

  • L’anglais est devenu la langue internationale par excellence et il est admis qu’en contexte multinational il est plus simple, plus pratique et quasi évident de s’exprimer en anglais.
  • Les forces anglophones, aux premiers rangs desquelles les forces américaines et anglaises, sont les plus puissantes. De ce fait, elles sont plus à même d’imposer leur langue à leurs alliés.

S’il ne fait aucun doute que l’anglais a une vertu pratique lorsqu’elle fait office de lingua franca, sa vertu stratégique dans toutes les situations ne semble pas acquise. En effet, il n’existe pas de contexte militaire unique, bien au contraire, toute opération militaire a des caractéristiques qui lui sont propres avec des objectifs bien déterminés. Aussi, il ne semble pas possible de calquer un modèle stratégique pré-établi sur une situation particulière : les interventions de l’armée français au Mali ne ressemblent guère à celles de la Lybie ou de l’Afghanistan. Et il en va de même pour la question de la communication et donc de la langue. Si l’anglais est adapté à un contexte précis, il ne le sera pas forcément pour un autre, c’est alors que les autres langues, telles que le français, ont la possibilité d’exister sur la scène de la coopération militaire internationale.

On ne cherche plus à conquérir des territoires physiques. Reste cependant à conquérir les opinions publiques et les marchés qui vont avec : c’est dans cette nouvelle guerre des langues que s’expriment pleinement la puissance culturelle et, par extension, la puissance linguistique qui y est intimement liée. Nous l’avons évoqué, l’économie, les cultures et le rayonnement sur la scène internationale sont autant de facteurs qui ont une influence considérable sur la puissance d’une langue. Ainsi la puissance d’une langue dépend en grande partie de la puissance économique, culturelle et politique des pays qui ont cette langue en partage, mais aussi de l’ouverture de ces pays sur le monde. Les langues ne sont pas autonomes. Elles évoluent sur l’impulsion des peuples qui la parlent, car ces langues ne sont que les reflets de ces peuples : reflets technique, culturel, économique, militaire, idéologique, scientifique et même sportif. Ce reflet évolue comme évoluent les peuples. Toutefois, une volonté politique forte de développement linguistique est nécessaire pour provoquer une impulsion. Au même titre qu’une marchandise, une langue s’exporte, en témoigne le réseau culturel francophone, sa myriade d’Alliances françaises et d’Instituts français mais aussi son cinéma, sa production télévisée, sa littérature, et sa musique qui sont autant de vecteurs de la langue française et donc de sa puissance. Cette exportation doit être soutenue par le pouvoir politique qui a la capacité d’influer sur la langue mais également sur les locuteurs. A titre d’exemple il est possible de citer la politique menée par la 3ème République pour imposer le français dans les campagnes de l’Hexagone, sous la houlette des hussards noirs de la République ou alors en 1927 la volonté d’imposer le français aux troupes coloniales[2] ou même encore de la réforme de l’orthographe décidée en 1990 et dont les manuels scolaires commencent tout juste à en faire l’écho frémissant. C’est ce qu’on appelle la planification linguistique.  Si cette planification est menée dans une visée expansionniste, la langue prend elle même du pouvoir et peut donc avoir un impact positif en termes de retombées économiques et stratégiques pour un état. La politique éducative de chaque pays a également un impact considérable sur les langues : permettre au futures élites d’un pays de maîtriser les langues étrangères permet de poser les jalons d’une coopération éducative, culturelle et politique et donc de participer à la puissance d’une nation : La langue est donc plus que jamais un instrument au service du pouvoir.

La faiblesse du pouvoir politique ainsi que la défiance qu’il incite dans l’esprit de bon nombre de citoyens dans nos démocraties modernes, complique sensiblement tout projet de planification linguistique. Un pouvoir politique affaibli n’a que peu de prise sur la langue, même si des lois ont tenté, ces dernières années de refréner le goût prononcé des médias pour l’anglais.

Il faut admettre que les langues évoluent et il apparaît pour le français que nous observons au quotidien que, jamais dans l’histoire, cette évolution n’a été aussi rapide.

Comme il existe un ancien français, pourra-t-on bientôt parler d’un « nouveau français », largement simplifié, plus immédiat, moins riche et moins nuancé ? Ce glissement successif qui a transformé le latin en castillan, en italien ou en français, nous sommes

entrain de le voir sous nos yeux en accéléré. La transformation des langues, poussée par la rapidité des outils numériques, se fait à un rythme sans précédent, ce qui nous pousse à penser : nos petits-enfants nous comprendront-ils ? Les langues peuvent échapper à tout contrôle et, tel des êtres vivants,  se développer ou s’éteindre  de manière inattendue. Leur puissance dépend de ces évolutions.


Bibliographie :

  • Laboratoire Européen d’Anticipation Politique, « Quelles langues parleront les Européens en 2025 ? », 29.10.2007, article de prospective accessible sur leap2020.eu
  • Chairman du British Council, British Council Annual Report, 1983. « Our language is ous greatest asset, greater than North Sea Oil, and the supply is inexhaustible (…). » cité par Robert PHILLIPSON, Linguistic Imperialism, op. cit. pp.144-145
  • La Guerre des Langues, louis Jean Calvet.
  • Jaqueline Breugnot, Communiquer en milieu militaire international – Enquête de terrain à l’Eurocorps Les officiers au sein de l’Eurocorps, 2014


[1] Manuel à l’usage des troupes indigènes


Crédit photographie : « Initiative pour la paix au Proche-Orient« , France Diplomatie, 3 juin 2016