Il y a deux Afriques du sport

l’une qui gagne, l’autre hors-jeu

La Junior Consulting de l’École des Hautes Études Internationales et Politiques a réalisé un interview de Joseph Dauce suite à sa conférence sur la diplomatie du sport. Nous vous la partageons sans modération.

L’admission le 3 mai dernier du Kosovo comme 55e membre de l’Union européenne des associations de football (UEFA) est évidemment un message politique fort. Si la guerre est la « continuation de la politique par d’autres moyens », l’impact que peut avoir le sport sur la scène internationale est moins évident.

« Vous êtes les témoins de l’Afrique immortelle, vous êtes les témoins du nouveau monde qui sera demain » disait déjà Léopold Sédar Senghor, l’homme d’État et de lettres sénégalais. Finie l’époque où ses peuples n’avaient pas voix au chapitre, « L’Afrique a l’avenir devant elle, parce qu’elle sera dans 50 ans le continent le plus peuplé du monde, composé pour moitié de jeunes en âge de travailler et de plus en plus formés » affirme la Présidente de la Commission de l’Union Africaine. Pourtant, à l’approche des Jeux olympiques de Rio, on envisage aisément la domination du triptyque américano-britannique, russe et chinois sur l’ensemble des disciplines de la compétition. Le poids des 54 États que compose le continent africain semble, comparativement, bien plus ténu.

Thomas Guichard : À l’instar des deux Corée qu’on a vu défiler ensemble à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de 2000, 2004 et 2006, comment le sport illustre-t-il la politique internationale ?

Joseph Dauce : En effet, l’exemple coréen montre parfaitement comment le sport peut être un instrument de rapprochement entre les peuples. C’est la première manière de voir le sport dans les relations internationales : un outil en faveur de la paix. La « diplomatie du ping-pong » dans les années soixante-dix avait contribué au rapprochement de la Chine et des États-Unis. Un autre exemple ? Prélude à la signature de l’accord de normalisation des relations diplomatiques de 2009, le président arménien Serzh Sargsyan avait invité son homologue turc Abdullah Gül à assister à un match entre les deux équipes nationales. Ces deux présidents côte à côte… Une première dans les relations entre ces deux Etats !

Le sport est, en outre, un moyen de véhiculer sa puissance. Quelle meilleure illustration que la vitrine Qatari ? Ce pays de la taille de la Corse a un rayonnement considérable notamment grâce au sport [le pays accueillera le Mondial de football en 2022, NDLR].

Mais le sport n’est pas simplement le reflet de la scène internationale : c’est aussi un instrument diplomatique de poids. Il permet de véhiculer, avec une rare intensité, des revendications politiques. En 2010, pendant la Coupe d’Afrique des Nations (CAN), le bus de l’équipe de football du Togo était littéralement mitraillé par un groupe sécessionniste angolais – pays où se disputait la compétition. Les projecteurs, du fait de la grande médiatisation de l’événement, se sont tous retrouvées braqués sur les spécificités de la petite enclave indépendantiste de la Kabinda.

Comment le sport fut-il un reflet de l’Afrique coloniale ?

D’abord l’Afrique a été la grande perdante de l’histoire sportive. Le sport moderne s’est construit sans elle. La raison ? Colonisée par les puissances européennes, elle n’a pas vraiment eu son mot à dire. Pour la première participation d’un État africain aux olympiades d’été, il faut attendre 1904 avec l’Afrique du Sud. Précision de taille : le pays était encore sous domination britannique. Idem pour l’Égypte en 1912.

Pierre de Coubertin [père des Jeux olympiques modernes, NDLR] crée en 1930 un projet de « disciplinisation des indigènes » par le sport. Je n’en connais pas vraiment les résultats mais, ce qui est intéressant de noter, c’est qu’il pressentait, comme une objection à son propre projet, qu’une victoire de la « race dominée sur la race dominatrice » pourrait encourager la rébellion. Il a eu raison sur ce dernier point : le sport a favorisé l’émergence des sociétés civiles africaines. Le Front de Libération National [FLN, parti de l’indépendance algérienne créé en 1954, NDLR] s’est doté d’une équipe de foot en 1957, soit bien avant même que l’Algérie ne soit indépendante. Jouant des compétitions internationales, l’équipe portait ainsi les couleurs de l’Algérie algérienne.

Mais il faut attendre 1952, c’est-à-dire la 16ème olympiade, pour voir un pays africain indépendant participer aux Jeux olympiques, en l’occurrence l’Éthiopie. À partir des années soixante, la donne change et les indépendances se traduisent par une participation accrue du continent. Sur le terrain du sport, la règle est la même pour tout le monde. Une situation d’égalité qui pousse l’ancien colonisé, alors dominé, à prendre sa revanche dans une nouvelle arène.

Quant à la politique ségrégationniste des États-Unis, le symbole de l’émergence des sociétés civiles fut le geste de soutien au Black Panthers sur le podium du 200 mètres à Mexico en 1968. Un geste pour lequel les deux coureurs ont été exclus à vie des Jeux olympiques.

Le sport a contribué à la lutte contre les politiques ségrégationnistes aux États-Unis mais aussi d’apartheid en Afrique du Sud, comme le rugby des années De Klerk-Mandela…

Déjà, en 1976, les Jeux olympiques de Montréal sont boycottés par 26 pays africains et l’Irak. Pourquoi ce boycott massif ? Pour protester contre la participation de la Nouvelle-Zélande aux Jeux, qui avait joué des matchs de rugby contre l’Afrique du Sud. Tout un symbole.

Outre le rugby, le foot y a été un lieu de lutte politique considérable. Dix ans après les premières lois d’apartheid, la Confédération africaine de football (CAF) annule l’affiliation de l’Association sud-africaine de football (FASA) en 1958 parce qu’elle refusait de mettre en place une équipe multiraciale pour la CAN. Trois ans plus tard, l’Afrique du Sud est exclue de la FIFA. En 1964 c’est au tour du Comité international olympique (CIO) de bannir l’Afrique du Sud pour les Jeux de Tokyo. Son retour dans la dance ? 1988 avec les olympiades de Séoul.

En l’occurrence le sport a agi par anticipation sur le politique. Il faudra attendre 1971 pour que l’Organisation des Nations unies réagisse. L’ONU proclame alors une Année internationale de la lutte contre le racisme et la discrimination raciale, où il sera demandé aux sportifs de refuser de participer à toute activité sportive dans les pays qui appliquent une discrimination raciale ou d’apartheid — le mot est lâché et vise clairement l’Afrique du Sud.

Malgré la décolonisation, on sent encore aujourd’hui cette fracture entre Nord et Sud…

Matériellement l’Afrique souffre de son manque d’infrastructures. Cela fait longtemps que l’on ne mise plus seulement sur les dons naturels de l’athlète. L’environnement matériel, psychologique et social est décisif pour la performance. Certains ont même essayé de prédire les chances de médailles selon des modèles économétriques.

Le problème peut, tout de même, être envisagé plus prosaïquement. Simplement, posez-vous la question de savoir à quelle distance se trouve le stade, le gymnase, l’infrastructure la plus proche nécessaire à l’entrainement du sportif. Prenons l’exemple du tennis. L’ensemble du continent africain compterait 13,000 courts — dont beaucoup font parties de complexes touristiques. Le bassin de talents est limité en ce sens que les outils de détection et les lieux d’entrainement sont marginaux. On recense 1,3 millions joueurs occasionnels alors qu’à elle seule la France revendique plus d’1 millions de licenciés. Tout est dit.

Un déficit infrastructurel qui permet de comprendre le fait que 96% des compétitions internationales s’effectuent dans les 30 pays les plus riches. C’est à dire systématiquement hors d’Afrique. Cela se traduit aussi en nombre de victoires. À Londres, en 2012, il y eu 34 médailles africaines, le même butin que pour la France à elle seule…

L’imaginaire occidental semble se nourrir de cette situation pour affirmer sa supériorité…

C’est une des grandes misères du sport africain : la représentation que nous avons de ce continent est amplement construite par nos médias. Se sont multipliés les termes de « sorciers blancs », « marché aux bestiaux », « trafiquants d’espoir », « corruption », « lieu de tensions ethniques ». Le sport n’y est présenté que comme une énième expression du mal africain. De manière générale, les médias ne parlent que de ce qu’ils connaissent — ou plutôt de ce qu’ils croient connaître. Pour dire les choses autrement, l’idée que la violence et le désordre seraient quasiment consubstantiels à l’Afrique, est largement répandue. Il ne reste plus qu’à transposer ça au sport africain et vous pouvez vous faire une idée de la couverture médiatique sur ce sujet.

Ou, lorsqu’il ne s’agit plus de violence, l’essentialisation du sportif africain va bon train. Le mythe du bon sauvage ressurgit de-ci de-là. Sporadiquement. Un exemple ? Le cas d’Eric Moussambani, alias « Éric l’Anguille » est particulièrement emblématique.

Ce nageur de Guinée Équatoriale participe aux JO de Sydney en 2000. Il y nage le 100 mètre en 1:52 (soit près d’une minute de plus que les nageurs prétendants à des médailles). Tout au long de sa course, les commentateurs s’interrogent, riant à gorge déployée, sur sa possible noyade… Son crawl peu académique est tourné en ridicule. Pour la petite histoire, il avait appris à nager quelques mois auparavant dans une simple piscine d’hôtel. Elle faisait tout juste 20 mètres. Un lieu d’entrainement sans rapport avec le grand bassin olympique. On voit bien que le vrai problème, comme je le précisais plus tôt, est infrastructurel.

L’Afrique paie donc aujourd’hui sa trop longue absence des terrains du sport mondial ?

Si le sport s’est développé sans elle, l’Afrique n’est pas à l’écart de la mondialisation du sport. Au contraire, elle fut pionnière concernant le football. Par exemple, elle est le premier continent à avoir envoyé des équipes nationales jouer sur d’autres continents.

Ce processus n’en est pas moins inégalitaire : c’est l’exode des muscles. Alors qu’en Europe les salaires des joueurs ont explosé, la rémunération d’un joueur ghanéen est comprise entre 100 et 300 dollars. Nul doute qu’un joueur sub-saharien n’aspire qu’à prendre la direction d’une Europe synonyme d’Eldorado. Les exemples inverses de mouvement Nord-Sud sont quasi inexistants. J’en ai tout juste un. Celui d’un certain Peter Odemwingie.

Le football africain est victime de sa vitalité et de son rapport investissement/bénéfices. Le « marché aux bestiaux », dont parlent les médias occidentaux, il faut dire que l’Europe qui y contribue largement. A certains égards, on peut faire le parallèle avec le commerce triangulaire. Dans une déclinaison moderne et au niveau sportif. On a vu se constituer des réseaux pour repérer des jeunes talents d’Afrique, les former puis les nationaliser voire s’en défaire comme des déchets. Manchester United avait un accord avec Anvers. Le club belge s’occupait d’entrainer puis de nationaliser les joueurs de talents. Une fois européens, plus de quotas. Ces joueurs pouvaient partir jouer en Premier League.

Ne faut-il pas différencier l’Afrique du Nord et l’Afrique sub-saharienne ?

Tout à fait. L’Afrique du Nord attire massivement les athlètes du reste du continent. On a vu l’Algérie briller lors de la dernière Coupe du monde de football. On peut y faire du football avec des salaires plus qu’honorables. Et c’est un euphémisme comparativement à l’Afrique sub-saharienne. Une situation ce qui attire les joueurs du reste du continent.

Au-delà de la division Nord-Sud, il y a deux Afriques du sport. Une Afrique qui gagne, et une Afrique hors-jeu. Mais c’est la même chose en Europe : au sein de l’UEFA, les Îles Féroé côtoient l’Allemagne et l’Angleterre.

Ces pays africains qui réussissent, comment gagnent-ils ?

C’est surtout par l’investissement dans un sport de niche. Miser dans un sport précis pour briller. C’est l’Afrique du Sud et le rugby, mais surtout le Kenya et la course de fond [sur des distances excédant 3000 mètres, NDLR]. Ce dernier a remporté 11 médailles aux derniers Jeux olympique grâce à la course.

Il est souvent avancé qu’ils excellent « parce qu’ils courent pour aller à l’école », ou parce qu’ils s’entrainent en haute altitude. Faut dire que ça me laisse assez dubitatif. D’autant que les Kényans n’ont pas toujours brillé. Avant les années 1980, ils étaient loin du compte à quelques exceptions près.

En 2011, les coureurs éthiopiens et kenyans avaient remporté 90% des 120 marathons internationaux. Un chiffre qui permet de contrebalancer ma considération sur la corrélation entre investissement et performance. Ou sinon comment expliquer que le Kenya, 147ème PIB mondial, en arrive là ? Selon les principaux intéressés, la différence ne viendrait pas de l’altitude, mais de l’attitude.

Quoi qu’il en soit, le sport de niche est un instrument de valorisation internationale. Le Kenya, pour continuer à abonder sur cet exemple, vient de se découvrir une nouvelle notoriété dans le monde sportif avec le… rugby à VII.

Peut-on parler aujourd’hui d’une revalorisation de l’image du sport en Afrique ?

Les initiatives locales se multiplient. Le cas de la MYSA (Mathare Youth Sport Association) est particulièrement intéressant. Lancée par un canadien en 1987, elle a pour slogan « Fais quelque chose pour la MYSA, la MYSA fait quelque chose pour toi » : en échange de travaux d’intérêts généraux (entrainement des jeunes, prévention contre le SIDA…), la MYSA permet l’accession à des infrastructures sportives. Ce système a déjà permis le développement de près de 1800 équipes africaines.

Plus largement, on peut supposer que lorsque les investissements sportifs se multiplieront, la fuite des muscles coagulera. Et les signaux avant-coureurs sont pour le moins prometteurs. Les investissements directs à l’étranger vers l’Afrique se multiplient (+136% en 2014). De même pour les investissements dans le BTP avec une augmentation de 46% pour 2014. Enfin, les projets de développement par le sport prennent de l’ampleur. A l’instar de l’Allemagne, pays pionnier en la matière, qui vient de lancer au Togo  le programme Plus de place au sport – 1000 chances pour l’Afrique.

Pour compléter le tableau, il faudrait encore ajouter que le sport en Afrique semble de plus en plus attractif. La CAN de 2010 a attiré plus de 4,5 milliards de téléspectateurs en audiences cumulées ! Voilà typiquement un excellent indicateur de la vitalité sportive du continent noir.

Alors que politiquement, l’Afrique n’a pas de siège au Conseil de sécurité des Nations unies, que représente l’Afrique dans les organisations du sport ?

L’Afrique a un poids électoral considérable dans la FIFA. Chaque État disposant d’une voix, l’Afrique pèse, électoralement, pour 25%. Grosso modo, sans le soutien de l’Afrique on ne peut composer dans le sport mondial. Lors des élections du président de la FIFA, il y a eu des véritables opérations séductions. Blatter disait voir dans l’Afrique « le continent du football ». Le tout nouveau président Infantino a commencé sa campagne en Égypte et l’a terminée en Afrique du Sud. Le symbole est fort.

L’un des enjeux pour l’Afrique sera l’arrivée d’un « Obama du sport ». Le Camerounais Issa Hayatou, devenu président de la FIFA par intérim pendant quelques mois suite à la suspension de Sepp Blatter, a longtemps fait figure de favori. Cet homme est un vrai cumulard. Président de la commission développement de la FIFA, de sa commission finance, il est aussi membre de la commission stratégique de la fédération, du conseil exécutif de la commission d’organisation de la Coupe du monde, et enfin membre du CIO. Il est toujours président de la Confédération africaine de football et ce depuis 1988. La Marocaine Nawal el-Mutawakel, vice-présidente du CIO et présidente de la commission de coordination des Jeux olympiques d’été de 2016, est couramment surnommée la  « Merkel du sport ». Une autre femme, la Sénégalaise Fatma Samoura, après une longue carrière aux Nations Unies, est devenue la secrétaire générale de la FIFA début mai. La politique et le sport sont deux revers d’une même pièce pour l’Afrique.

L’avenir semble sourire à l’Afrique : à quand la victoire africaine ?

À vrai dire, l’Afrique a déjà gagné. Avec l’arrivée des nouveaux investissements, le vent tourne. Quand on regarde les championnats des moins de 20 ans, comme la Coupe du monde de football U20, il faut constater que le Ghana a gagné en 2009 ou encore que le Nigéria a déjà été deux fois finaliste.

Lorsque l’on pense au sport européen en général, au football en particulier, il ne nous vient pas à l’idée d’évoquer la Finlande, l’Albanie, ou les Îles Féroé. Pourtant, nous pensons l’Afrique comme une entité homogène alors que, et c’est peu de le dire, le continent fait preuve d’une très grande diversité. Ainsi, si l’on se focalise sur les principales équipes africaines de foot, le niveau moyen n’a pas grand-chose à envier aux standards européens.

Une question demeure : verra-t-on un jour l’apparition de sports typiquement africains dans les grandes compétitions internationales ?

Joseph Dauce
est titulaire d’un master en diplomatie et négociations stratégiques de l’université Paris-Sud. Il s’est spécialisé dans l’analyse des processus de négociation, les médias ou encore les questions de défense.