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Entre l’UE et la Russie, la Hongrie cherche sur quel pied danser

Un article de Ilyasse Rassouli et Mathieu Brun-Picard

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Membre de l’Otan depuis 1999 et de l’Union européenne depuis 2004, fidèle alliée des Etats-Unis, ancienne république soviétique marquée par un très fort nationalisme antirusse, la Hongrie a tout du pays pro-occidental. Pourtant, elle est aujourd’hui l’un des rares pays européens à maintenir des relations cordiales avec la Russie. Et la raison de cette curiosité géopolitique a trait à ses intérêts énergétiques. Cet article analyse les raisons du rapprochement russo-hongrois à travers une approche constructiviste et démontre in fine que l’avenir de la Hongrie, comme bon nombre d’anciennes républiques soviétiques, ne peut s’écrire exclusivement avec l’Union européenne ou la Russie, mais main dans la main avec ces deux géants géopolitiques.

La Hongrie tourne le dos à l’Union de l’énergie au profit du gaz russe

L’Union de l’énergie est le projet soutenu par la Commission européenne pour mettre en place un marché intégré de l’énergie à l’échelle européenne. Il suppose que tout accord énergétique conclu par un pays membre doit au préalable obtenir l’aval de la Commission. Dans la période actuelle de « paix froide » ou « guerre froide » entre l’Union européenne et la Russie suite à la crise ukrainienne, l’objectif de l’Union de l’énergie est d’envoyer un message fort à la Russie en lui montrant que l’Union européenne est bien décidée à réduire son indépendance énergétique vis-à-vis du gaz russe. Or, la Hongrie, allié énergétique de la Russie, ne souhaite pas soumettre ses accords énergétiques à l’Union européenne et ne rend de fait pas compte de sa coopération avec Moscou. Et alors que plusieurs pays de l’Europe danubienne revendent du gaz russe à l’Ukraine – qui ne reçoit plus de gaz de la part du Kremlin depuis le début de la crise ukrainienne – la Hongrie, désireuse de ne pas froisser son puissant allié, ne lui revend pas le moindre mètre cube de gaz russe.

Ainsi, la coopération énergétique entre la Hongrie et la Russie est ambitieuse et revêt une importance particulière pour les deux pays dans le contexte actuel marqué par les tensions. C’est ainsi que le 14 janvier 2014, Vikor Orbán signe un contrat avec Vladimir Poutine visant à agrandir la centrale nucléaire de Paks, l’unique centrale nucléaire dont est dotée la Hongrie. Un an après, le 17 février 2015, Vladimir Poutine, en visite à Budapest – officiellement pour commémorer la libération de la ville 70 ans plus tôt par les troupes soviétiques – signe de nouveaux accords énergétiques avec la Hongrie. Enfin, le 3 mars 2015, après un vote au Parlement, le contrat de 12 milliards d’euros signé en janvier 2014 avec Rosatom (un géant du nucléaire russe) est dorénavant classé secret pour une durée de 30 ans. Au début de l’année 2015, le gouvernement Hongrois n’a de plus pas hésité à prolonger un contrat bilatéral signé en 1996 garantissant les livraisons de gaz russe à la Hongrie. Avec cette fois un changement de poids, la Hongrie ne paiera que pour le gaz effectivement consommé et non le gaz qu’elle s’engage à acheter. Un joli cadeau du président Poutine pour son ami Orbán, qui, pour lui rendre la pareille, lui apporte son soutien diplomatique dans son projet gazier « Turkish Stream », un projet de gazoduc dont le but serait de relier l’Europe à la Russie via la Turquie en dépit des réticences de l’Union européenne.

L’approche constructiviste : l’entente entre deux chefs d’Etat autoritaires

L’approche constructiviste dans les relations internationales met l’accent sur la personnalité des acteurs, leurs systèmes de valeurs et de croyances, leurs intérêts et leurs identités notamment à la lumière de l’Histoire. Dans l’optique du rapprochement russo-hongrois, il apparaît utile de jauger la personnalité des deux chefs de l’Etat au travers d’une approche constructiviste. Et pour cause, les deux personnages disposent tous deux d’une personnalité très marquée par le conservatisme et le nationalisme. Vladimir Poutine est un ancien membre du KGB et Viktor Orbán est un ancien dissident nationaliste qui s’est fait connaître par son opposition au régime communiste de l’époque. De manière paradoxale, ce dernier nommé s’est pourtant rapproché de la Russie aujourd’hui et il ne cache pas ses envies de Grande Hongrie. En effet, beaucoup de Hongrois n’ont jamais vraiment digéré le Traité de Trianon, qui reste un sujet sensible près de 100 ans après, et qui a privé la Hongrie d’une majeure partie de son territoire ainsi que de ses accès à la mer, à ses sites miniers, ses terres cultivables et ses usines.

Par ailleurs, les deux chefs d’Etat ont en commun une pratique autoritaire du pouvoir. Viktor Orbán, régnant d’une main de fer sur la Hongrie, a drastiquement limité la liberté de la presse et sa réforme controversée du système judiciaire a mis en péril l’équilibre des pouvoirs. De plus, les deux hommes nourrissent de nombreux points communs quant à l’utilisation des valeurs qu’ils défendent dans leur politique étrangère. Il en va ainsi de la défense des valeurs chrétiennes face à aux valeurs libérales prônées par l’Union Européenne[1]. Dès lors, il n’est pas étonnant d’entendre le Premier ministre hongrois défendre le concept de « démocratie non libérale » et adopter une rhétorique irrédentiste en faveur des quelques 3 millions de magyarophones vivant hors des frontières pour leur accorder la double nationalité, le droit de vote et l’autonomie pour les minorités dispersées dans le bassin des Carpates.

La Hongrie sur la corde raide

Orbán doit jouer un double jeu pour éviter des sanctions européennes et continuer de profiter à la fois des subventions européennes et des accords avec la Russie. Les aides européennes représentent 3% de du PIB hongrois, soit un poids énorme. Dans le même temps, la Hongrie dépend à 80% de la Russie en ce qui concerne ses ressources gazières. Quant à la centrale de Paks, agrandit par le voisin russe, elle ne fournit pas moins de 40% de l’électricité du pays. Entre le marteau et l’enclume, la Hongrie est contrainte d’adopter des sanctions contre le Kremlin à contrecœur, comme ce fut le cas l’été dernier, en affirmant qu’elles étaient l’équivalent d’une « balle dans le pied ». Elle ne peut cependant s’empêcher de se poser contre le projet d’intégration énergétique voulue par l’Union européenne pour rassurer son voisin russe de son soutien.

Orbán doit donc faire attention à ce que les différents partenariats qu’il est en train de nouer avec la Russie ne le mènent pas droit dans le mur. Pour le dire autrement, la politique énergétique défendue par Orbán l’a placé sur la corde raide. Son rapprochement avec la Russie traduit une position pragmatique qui lui permet de bénéficier d’une réduction sur les prix du gaz. Cependant, cette Realpolitik hongroise menace de lui mettre à dos l’Union européenne et une partie importante de la population hongroise, très marquée par le nationalisme antirusse lié au passé soviétique de la Hongrie. Les Hongrois ont déjà manifesté à plusieurs reprises sur la place Lajos Kossuth pour faire entendre leur mécontentent vis-à-vis de ce rapprochement russo-hongrois[2]. Il reste à espérer que l’enfant terrible de l’Union européenne de l’énergie ne trébuche pas dans son périlleux numéro d’équilibriste.

[1] On peut par exemple citer le rejet du mariage homosexuel ou de l’avortement.

[2] Une majorité de la population voue toujours un dédain pour le voisin russe – notamment dans les cercles universitaires – où on compare l’occupation soviétique au souvenir des nazis.

Les auteurs

Mathieu Brun-Picard suit un double cursus d’économie et d’ingénierie aux Arts & Métiers ParisTech et à la Budapest University of Technology and Economics (Hongrie). 

lIyasse Rassouli est diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Grenoble et de l’Arizona State University. Il se spécialise sur les transformations politiques, économiques et sociales dans les pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient et sur la politique étrangère des grandes puissances.

Photo : Agence de presse présidentielle russe. Rencontre entre Orbán et Poutine le 14 janvier 2014 à Moscou lors de la signature d’un accord nucléaire.

Sources

Ilyasse Rassouli
Ilyasse Rassouli est diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Grenoble. Il travaille sur les transformations politiques, économiques et sociales dans les pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient au sein d’un think tank à Barcelone.