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Les élections législatives turques du 1er Novembre 2015

Un regard sur le contexte, les enjeux, le déroulement de la campagne et les conséquences du résultat électoral

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Dans un climat de politique intérieure et extérieure tendu, la Turquie a vécu des élections législatives cruciales le 1er novembre 2015. Ce scrutin était important, car il faisait suite au premier revers électoral du Parti de la Justice et du Développement (Adalet ve Kalkınma Partisi – AKP – au pouvoir depuis 2002) lors du précédent scrutin du 7 juin 2015. La question était de taille : cette « défaite » de juin était-elle un épiphénomène électoral dans l’hégémonie de l’AKP sur la vie politique turque (rappelons que, pour la première fois depuis treize ans, le mouvement islamo-conservateur ne pouvait gouverner seul dans un pouvoir quasi-absolu) ? Ou au contraire, cet échec allait-il être confirmé, amplifié, illustrant ainsi un retournement des électeurs au profit d’une sanction des politiques et des dérives autoritaires de l’AKP ?

  Par ailleurs, si l’on adopte une perspective plus large, l’importance de ces élections s’en trouvait réaffirmée : la Turquie est à la croisée des chemins, candidate à l’adhésion à l’Union européenne, membre de l’OTAN ; elle est également aux prises avec des crises graves et aux premières desquelles les conflits en Syrie et en Irak, la proximité avec Daech qui ne s’empêche plus de réaliser des attentats sur son sol et en Europe ; la question kurde qui s’est ravivée et intensifiée depuis quelques mois ; la crise humanitaire et migratoire qui concerne toujours davantage les pays limitrophes de la Syrie et de l’Irak, mais également l’UE.

   En bref, une élection déterminante et majeure pour l’AKP et Recep Tayyip Erdoğan, mais qui dépasse sérieusement les simples frontières turques et se retrouve sous haute pression régionale au vu des enjeux actuels.

I / Enjeux et contexte de l’élection

 A ) Un enjeu de pouvoir dual

      Les élections législatives du 1er novembre dernier mirent fin à l’éphémère vingt-cinquième législature  de la Grande Assemblée Nationale de Turquie, qui avait été élue le 7 juin 2015. Durant ce scrutin, le Parti Démocratique des Peuples (Halkların Demokratik Partisi – HDP) avait franchi le seuil électoral de 10 % au-delà duquel une formation politique peut être représentée au Parlement, privant ainsi l’AKP de sa majorité absolue. En plus de renouveler les 550 sièges du Parlement turc, l’enjeu était donc pour la formation de R. T. Erdoğan de retrouver sa majorité absolue, après l’échec des négociations avec l’opposition en vue de former une coalition. En la retrouvant, Recep Tayyip Erdoğan souhaitait également pouvoir remettre sur les rails son projet constitutionnel de présidentialisation du régime turc. Autant de facteurs expliquant l’annonce du 21 août dernier, à travers laquelle le président turc annonça la tenue d’élections anticipées pour le 1er novembre.

B) Violences et pressions sur les médias

    Le climat dans lequel eut lieu cette élection fut caractérisé par une certaine pression à l’encontre des médias. Le 6 septembre, des militants pro-AKP attaquèrent le journal de centre-gauche Hürriyet, accusé d’avoir mal rapporté des propos de Recep Tayyip Erdoğan. Trois jours plus tard, ce fut au tour du journal pro-gouvernemental Sabah de voir ses locaux être caillassés par des manifestants nationalistes. Le 14 septembre, le directeur de publication de Nokta fut placé en garde à vue et les locaux de ce magazine furent perquisitionnés, à cause d’un photomontage interprété comme un soutien au PKK (Partiya Karkerên Kurdistan – Parti des Travailleurs du Kurdistan) et une « insulte » au chef de l’Etat. Dans la nuit du 31 septembre au 1er octobre 2015, l’éditorialiste Ahmet Hakan fut agressé devant son domicile. Enfin, le 26 octobre, le consortium médiatique Koza İpek, accusé par les autorités de « financement du terrorisme », fut placé sous tutelle étatique. Deux jours après, la police pris possession des locaux des chaînes Kanaltürk et Bugün TV, qui durent interrompre leurs programmes en direct. Cette attitude du pouvoir islamo-conservateur fut d’ailleurs critiquée par le président du Parlement européen et par l’ambassade des Etats-Unis à Ankara. Face à ces pressions accrues sur les médias, 65 parlementaires américains adressèrent le même jour une lettre bipartisane à Barack Obama, dans laquelle ils firent part de leur inquiétude quant à la liberté de la presse en Turquie et à la régularité du scrutin du 1er novembre.

C) Retour de la violence

     Le 10 octobre 2015, un double attentat-suicide commis par deux djihadistes frappa une « manifestation pour la paix », organisée près de la gare d’Ankara. Cette attaque (qui causa la mort de 102 personnes) illustre le climat de tensions ayant entouré la mouvance pro-kurde à la veille du scrutin. Ainsi, de nombreux sièges du HDP ont été incendiés dans les semaines ayant précédé les élections, notamment le 8 septembre (à Ankara, Kırşehir ou encore Alanya) suite à des manifestations nationalistes. En outre, l’on assista à une montée des tensions dans les provinces du Sud-Est dans un climat de reprise des affrontements entre la police turque et le PKK. En plus d’avoir des conséquences délétères sur le plan sécuritaire, ce retour de la violence fragilise également la situation économique des zones kurdes. Ces questions sécuritaire et terroriste sont devenues centrales dans le débat politique turc. Cette instabilité est devenue un argument certain du président R. T. Erdoğan, utilisant la peur en arguant que les électeurs avaient le choix entre « moi et le chaos ».

II / La campagne

 A ) Campagne de l’AKP

     Durant cette campagne, l’AKP se présenta donc comme le garant de la stabilité. Par ailleurs, le mouvement islamo-conservateur déploya une rhétorique nationaliste afin de séduire l’électorat du MHP (Milliyetçi Hareket Partisi – Parti d’Action Nationaliste), en polarisant les différentes franges de la population. Il opposa les « eux » et les « nous », autrement dit, la gauche, les minorités, les laïcs et les Kurdes contre les sunnites pratiquants, les conservateurs, les nationalistes. En cas de retour d’une majorité non absolue pour la formation de R. T. Erdoğan, certains candidats de l’AKP envisageaient un gouvernement de coalition entre l’AKP et le MHP.

B ) Campagne des partis d’opposition

     Les kémalistes du Parti Républicain du Peuple (Cumhuriyet Halk Partisi – CHP) firent campagne sur la défense de la liberté de la presse et du pluralisme médiatique. Le CHP ne fut toutefois pas le seul parti d’opposition à dénoncer les pressions sur les médias. Selahattin Demirtaş, co-président du HDP et d’autres députés sont intervenus sur la chaîne Bugün TV et ont dressé un parallèle entre la saisie des locaux de Koza İpek par la police et les violences commises contre les locaux de leur parti. Toutefois, la problématique des médias ne fut pas le seul enjeu mis à l’agenda durant cette campagne.

La question kurde fut également au centre des débats. Ainsi, le HDP blâma le tournant nationaliste de l’AKP et la politique gouvernementale à l’égard des combattants syriens kurdes du YPG (Yekîneyên Parastina Gel – Unités de Protection du Peuple). Cette formation se présenta aussi comme le parti de la paix et appela à un cessez-le-feu entre le PKK et les autorités turques. A l’inverse, le MHP prôna le refus des négociations avec le PKK, et critiqua l’AKP pour sa politique kurde passée – jugée trop complaisante aux yeux des nationalistes. Le CHP, de son côté, tenta de mettre à l’agenda le dossier des réfugiés syriens. Kemal Kılıçdaroğlu déclara ainsi : « La Turquie n’est pas un pays où des camps de concentration pour étrangers sont construits, et ne doit pas l’être. » Dans une analyse du premier trimestre 2014, le think tank turc EDAM publiait une étude quantitative consacrée à l’opinion de la population turque face à l’arrivée des réfugiés syriens. Elle montre clairement que seulement 11% des Turcs interrogés estiment qu’il faut continuer la politique de la « porte ouverte » de R. T. Erdoğan envers les « invités » syriens. 86 % des personnes interrogées estiment qu’il ne faut plus autoriser de réfugiés à venir en Turquie. On comprend dès lors que le CHP ait souhaité utiliser ce dossier lors de la campagne, afin de rassembler et mobiliser ses électeurs tout en mettant en difficulté le président turc. D’autant plus que la situation s’est encore aggravée puisque l’on dénombre près de 2-2,5 millions de réfugiés syriens en Turquie, dont environ 10 % seulement sont logés dans des camps humanitaires. La majorité s’est déplacée dans les grandes villes et vivent dans des conditions extrêmement difficiles.

III / Les résultats

A ) La participation électorale

     Les élections législatives du 1er novembre 2015 furent le théâtre d’une légère hausse du taux de participation. En effet, alors que respectivement 83,2 % et 83,9 % des électeurs turcs s’étaient rendus aux urnes en 2011 et en juin 2015, cette proportion s’éleva à 85,1 % (soit 1,2 point de plus) en novembre dernier. Cependant, ce fut du côté des communautés turques expatriées que cette hausse de la participation fut la plus sensible : dans presque tous les pays de résidence de la diaspora turque[1], l’on assista à une hausse de la participation par rapport à juin 2015. L’on estime que 1,3 million de Turcs expatriés se seraient rendus aux urnes entre le 8 et le 25 octobre dernier, et que le taux de participation aurait progressé de 35,9 % à 43,7 % entre juin et novembre 2015. En Allemagne, le taux de participation s’est accru de 19 points (soit 100 000 votes de plus), contre 7 points en France (soit 30 000 votes supplémentaires). Respectivement 37 000, 9000 et 7000 expatriés de plus se sont rendus aux urnes aux Pays-Bas, en Belgique et au Royaume-Uni.

[1] En Ouzbékistan (- 0,4 point), au Soudan (- 5,5 points), au Koweït (-1,2 point) et en Grèce (- 1,5 point)

B ) Les scores des partis

      Les résultats des élections législatives du 1er novembre 2015 s’avèrent être assez différents de ceux du 7 juin 2015. Relevons, tout d’abord, que l’AKP connaît une forte progression : alors que « seulement » 40,9 % des électeurs avaient accordé leur voix à ce mouvement en juin dernier (soit 258 sièges), la formation de R. T. Erdoğan en obtient 49,4 % en novembre (ce qui lui permet de retrouver sa majorité absolue avec 317 élus). A l’inverse, l’on assiste à l’effondrement du MHP, qui passe de 16,3 % (80 députés) à 11,9 % (40 députés) des suffrages exprimés entre ces deux scrutins. Même s’il reste au-dessus du seuil de 10 % nécessaire pour obtenir une représentation au Parlement, le HDP enregistre également un certain recul : 10,7 % des votes se sont portés sur l’organisation pro-kurde (qui reçoit, par conséquent, 59 sièges) en novembre 2015, tandis qu’il en avait recueilli 13,1 % (80 élus) en juin. Le CHP parvient, quant à lui, à se stabiliser en obtenant 25,3 % des suffrages exprimés (et 134 députés).

     Le changement de rhétorique de l’AKP par rapport à la question kurde semble avoir convaincu une partie de l’électorat nationaliste. Prenons le cas de Konya : le 7 juin, le MHP parvint à séduire 16,3 % des électeurs et l’AKP rassembla 65,1 % des voix. Or, le 1er novembre, le mouvement de Devlet Bahçeli n’atteignit que 11,2 %, tandis que la formation de R. T. Erdoğan affirma sa domination électorale avec 73,9 % des suffrages exprimés.

      Bien que le HDP soit resté largement majoritaire dans la plupart des provinces du Sud-Est, cette élection fut aussi le théâtre d’une remontée du vote islamo-conservateur dans ces régions[2]. Cette formation semble donc être parvenue à séduire la fraction traditionaliste de l’électorat kurde, qui a pu être réticente vis-à-vis du discours libéral du Parti Démocratique des Peuples sur les questions de société. Or ce vote kurde religieux ne pouvait se reporter ni sur le Parti de la Félicité, la dernière formation fondée par Necmettin Erbakan – le père de l’islamisme turc –, ni sur le Parti de la Libre Cause, anti-PKK : tandis que le premier s’était discrédité auprès de l’électorat kurde en s’alliant auparavant avec les islamo-nationalistes du Parti de la Grande Unité (un mouvement hostile aux revendications kurdes), le second ne présenta même pas de candidats pour le scrutin du 1er novembre. De surcroît, le retour des tensions dans le Sud-Est du pays a certainement réactivé une logique « légitimiste » ayant conduit au vote AKP, d’autant plus que les affrontements entre la police turque et le PKK ont des conséquences non négligeables dans le domaine économique.

[2] 7,5 points supplémentaires pour l’AKP à Diyarbakır, 8,5 points à Siirt, 9,5 points à Muş, 9,8 points à Mardin,  10,2 points à Batman, 10,6 points à Van,  11,1 points à Ağrı et 12,7 points à Bitlis

IV / Conséquences politiques

    La composition d’un gouvernement monopartite le 24 novembre dernier fut l’une des conséquences directes des élections législatives du 1er novembre. Toutefois, l’AKP ne dispose pas du nombre de députés nécessaires (367) pour pouvoir modifier la Constitution. Face à cette situation, le mouvement islamo-conservateur cherchera peut-être à atteindre le nombre d’élus requis pour pouvoir convoquer un référendum constitutionnel (330), en essayant de « retourner » des parlementaires de l’opposition.

En outre, l’opposition s’avère être traversée par des conflits internes latents. Par exemple, les 15 et 16 janvier prochains, le CHP réunira un congrès au cours duquel la formation kémaliste devra se choisir un leader. Il en va de même au MHP : Devlet Bahçeli entend se maintenir à son poste, mais certaines figures du mouvement nationaliste pourraient contester son leadership dans l’avenir. Du côté du Parti Démocratique des Peuples, les pressions de la part du pouvoir semblent s’intensifier : le 12 novembre, l’ancienne députée Sebahat Tuncel a été brièvement détenue à l’aéroport Atatürk, avant d’être transférée devant le bureau du procureur de Bakırköy. Rappelons également que le jour du scrutin, Feyyaz Şahin (représentant du HDP à Kırklareli) fut aussi détenu temporairement.

Concernant la composition sociologique de l’Assemblée, il convient de relever une baisse de la proportion de femmes parmi les parlementaires. Cette proportion d’élues est passée (entre juin et novembre) de 40 à 35 pour l’AKP, de 4 à 3 pour le MHP et de 32 à 23 pour le HDP (ce parti ayant la proportion de femmes la plus élevée parmi ses députés). Seul le CHP est parvenu à accroître légèrement la proportion de femmes parmi ses élus (134 en novembre, contre 132 en juin dernier). Les députés minoritaires (issus des communautés arménienne, syriaque, yézidi, rom ou encore mhallami) ont été, au contraire, réélus.

Toutefois, depuis les législatives du 1er novembre 2015, la Turquie paraît être ramenée à la situation politique antérieure à celle du 7 juin. Plus généralement, les dernières élections semblent marquer du sceau de l’éphémère la plupart des dimensions inédites du scrutin précédent : celui-ci n’était donc pas une « élection de rupture ».

 Photo par Lou Bachelier-Degras

LES AUTEURS

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Max-Valentin Robert
Doctorant au sein du laboratoire PACTE, titulaire du master « Sciences de gouvernement comparées » de l’IEP de Grenoble. Ses recherches portent sur le comportement électoral des minorités au Moyen-Orient et sur le système partisan turc.