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L’effondrement des relations turco-égyptiennes (II)

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Manifestation pro-Frères musulmans et Morsi avec au premier plan des drapeaux égyptien et turc. On remarque des manifestants brandissant le signe R4BIA, présent également sur leurs pancartes.

Crédits photos : Landahlauts, R4bia, publiée le 25 août 2013 sur filckr.com, sous licence Creative Commons avec certains droits réservés.


Nous avons abordé lors de la première partie de ce papier (à retrouver ici) l’amélioration des relations bilatérales entre les deux poids lourds musulmans du pourtour méditerranéen. Bien qu’il ne faille pas exagérer l’idylle que la Turquie et l’Egypte auraient connu de 2011 à 2013, il est certain que les relations s’étaient fortement réchauffées.

Cette nouvelle « amitié » fut de courte durée puisqu’elle a connu un arrêt imprévu et brutal lors du coup d’Etat mené par l’armée égyptienne en juillet 2013 suite à de très importantes manifestations populaires. Après la destitution du premier président démocratiquement élu, émanant des Frères musulmans, Mohamed Morsi, s’engage alors un bras de fer entre la Confrérie et la puissante armée égyptienne (lire à ce sujet le très éclairant article d’Ilyasse Rassouli). C’est dans ce combat que la Turquie et principalement le président Recep Tayyip Erdoğan se sont fortement impliqués.

Nous allons traiter lors de cette deuxième partie de la dégradation sans précédent des relations bilatérales turco-égyptiennes depuis la destitution et l’arrestation de Mohamed Morsi.

De la rupture bruyante au gel des relations bilatérales : le divorce turco-égyptien consommé

La chute de Mohamed Morsi et des Frères musulmans

Le début de la fin de ces bonnes relations turco-égyptiennes commencent le 3 juillet 2013. Après de très importantes manifestations populaires de plusieurs jours, l’armée renverse le président, démocratiquement élu, Mohamed Morsi. S’ensuit une opposition violente entre les partisans du gouvernement intérimaire mis en place par l’armée et ceux de la Confrérie des Frères musulmans dont est issu le président destitué et arrêté. La confrontation charnière se déroule le 14 août 2013, date de la dispersion sanglante de deux sit-in de plusieurs semaines par les partisans de Mohamed Morsi, causant plusieurs centaines de victimes et des milliers d’arrestations (dont plusieurs centaines de condamnations à mort à la suite de « procès »). L’un des deux sit-in évacués s’était déroulé sur la place Rabia-El-Adaouïa. Elle est devenue depuis le symbole de la répression sanglante de l’armée et a inspiré le signe de soutien des supporters de la Confrérie -le signe R4BIA qui est une main avec les quatre doigts dépliés et le pouce sur la paume. Erdoğan lui-même a fortement utilisé -manipulé ?- ce signe, le brandissant lors de ses meetings de la campagne présidentielle de l’été 2014. Lors de ces affrontements, les partisans des Frères musulmans saccagèrent et brûlèrent de très nombreux édifices publics, chrétiens et des postes de police selon les autorités.

Erdoğan, avocat des Frères musulmans et procureur inflexible du coup d’Etat

Dès lors, la Turquie avait choisi son camp et ses critiques n’ont fait que se renforcer. L’opposant le plus farouche est sans doute le Premier ministre de l’époque, et actuel président turc, Recep Tayyip Erdoğan. Il multiplie les déclarations et critiques qualifiées de provocantes et « d’ingérence inacceptable dans les affaires internes de l’Egypte » par le nouveau pouvoir égyptien.

Erdoğan considère dès le début juillet que la destitution de Mohamed Morsi provient d’un coup d’Etat fomenté par la – très puissante – junte militaire égyptienne et n’est pas la conséquence d’une véritable volonté populaire et encore moins démocratique. Il estime ainsi que dans le respect de la démocratie et des urnes, la Turquie n’entend pas reconnaître ce nouveau pouvoir qu’il juge illégitime. Par la suite, Erdoğan insulte régulièrement le général al-Sissi de « tyran« , l’accusant de se rendre coupable de « terrorisme d’Etat », le comparant à Bachar al-Assad. Il critique ouvertement la timide réaction occidentale face à la situation en Egypte, coupable d’une vision de la démocratie à deux vitesses et accuse également Israël d’être le commanditaire de ce coup d’Etat.

Suite à ces nombreuses déclarations chocs, la dégradation des relations bilatérales s’est poursuivie quand, dans la nuit du 23 au 24 novembre 2013, l’Egypte a informé officiellement sa décision de renvoyer l’ambassadeur de la République de Turquie, une « mesure de rétorsion » classique dans le cadre du droit international public. Au nom du principe diplomatique de « réciprocité », la Turquie a également informé l’Egypte que son ambassadeur à Ankara était dorénavant « persona non grata »[1]. Depuis, ces ambassadeurs ne sont pas retournés en poste.

Ces événements sont très révélateurs du climat délétère qui existe entre l’Egypte et la Turquie depuis le coup d’Etat militaire du 3 juillet 2013.

Une situation qui ne s’est pas améliorée après les élections égyptiennes, loin s’en faut !

Ce climat ne s’est pas amélioré avec la victoire du général Abdel Fattah al-Sissi à l’élection présidentielle du 26 au 28 mai 2014[2]. Les relations ont continué à se dégrader depuis : le chargé d’affaire turc au Caire a été convoqué à de nombreuses reprises par le ministre égyptien des Affaires étrangères notamment suite aux critiques et déclarations du gouvernement AKP à l’encontre de cette élection puis sur la gestion égyptienne de la crise de Gaza en juillet 2014. L’Egypte avait quant à elle déclaré en juin 2014 qu’elle signerait à l’ONU le document international de reconnaissance de l’implication de la Turquie dans le génocide arménien. Toutefois, cette signature ne semble toujours pas avoir eu lieu.

La poursuite actuelle de cette dégradation des relations bilatérales

Et aujourd’hui, où en sommes nous ?

La question se pose en effet. Malgré de timides réchauffements ponctuels, le gros des relations depuis l’élection d’al-Sissi a été glaciale et, aux oppositions précédentes toujours d’actualité, de nouveaux dossiers brulants s’ajoutent sur la table et éloignent encore davantage une normalisation des relations bilatérales. Sur le dossier syrien, la Turquie estime comme condition sine qua non le départ de Bachar al-Assad avant toute recherche de solution politique tandis que l’Egypte considère que le dictateur syrien ne pourra en être écarté.

En outre, la Turquie et l’Egypte s’opposent également à distance sur le terrain libyen, « Etat failli » où plusieurs entités revendiquent le pouvoir sous fond d’opposition laïcs-islamistes, des milices puissantes, d’identités tribales très présentes, etc. : Le Caire apporte son soutien au gouvernement laïc en exil d’Abdullah al-Thani et au général Khalifa Haftar qui combattent le gouvernement islamiste du Congrès général national de Tripoli et ses milices, alors que ce gouvernement est soutenu notamment par la Turquie.

De plus, la Turquie accueille toujours sur son sol une partie des parlementaires élus sous le mandat des Frères musulmans, qui se réunissent périodiquement, émettent des déclarations acerbes contre le régime actuel du Caire et tentent de former un gouvernement en exil. Egalement, les Frères musulmans possèdent une chaine de télévision installée en Turquie et qui diffuse des émissions de propagande anti-régime jusqu’en Egypte.

Mais sous plusieurs pressions extérieures, et notamment saoudiennes, la position pourrait éventuellement changer. Dans son combat contre le Raïs égyptien, Ankara pouvait également compter sur le Qatar, fervent supporter et soutien des Frères musulmans. Toutefois, suite aux pressions du « grand frère » saoudien, l’Emir du Qatar Tamim ben Hamad al-Thani a dû revoir début décembre 2014 sa position.

Vers une détente des relations ?

L’atténuation de l’alliance turco-qatarie anti-Sissi va-t-elle inciter, forcer la Turquie à revoir sa position vis-à-vis de l’Egypte ? C’est ce rapprochement potentiel que certains analystes perçoivent concernant l’arrivée de la Turquie dans la coalition menée par l’Arabie saoudite contre les Houthis -organisation rebelle chiite- au Yémen. Toutefois, il semble qu’il faille rester prudent. Cette participation à la coalition sunnite ne peut pas encore être vu comme un véritable rapprochement entre la Turquie, l’Egypte et les autres pays arabes participants.

En outre, on peut noter de nombreuses divergences au sein des décideurs turcs sur la méthode à adopter quant aux relations bilatérales avec l’Egypte. Tandis que le nouveau Premier ministre et ancien ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoğlu, son remplaçant Mevlüt Çavuşoğlu souhaitent « restaurer [leurs] relations avec l’Egypte » on note un certain entêtement de la part du président Erdoğan, qui dénote de son pragmatisme habituel. Or c’est bien ce dernier qui mène la politique tant intérieure qu’étrangère de la Turquie.

Pour le président Erdoğan, les conditions d’une reprise des relations sont claires et inflexibles : la libération du président égyptien destitué Mohamed Morsi, de la majorité des partisans des Frères musulmans emprisonnés et la poursuite du processus de démocratisation en Egypte avec de nouvelles élections multipartites. Le Caire possède également ses conditions : la fin des critiques acerbes d’Erdoğan, la fin de l’accueil des parlementaires égyptiens en exil et de la chaine de télévision des Frères musulmans. Après le dernier procès de Mohamed Morsi l’ayant condamné à 20 ans de prison -il risquait officiellement la peine de mort, la suite des procès de masse à l’encontre des partisans des Frères musulmans, la solution semble donc aujourd’hui toujours plus difficile à trouver.

Ainsi, la participation de la Turquie à la coalition ne veut pas pour autant dire que les relations vont se normaliser, loin de là. Il est certain que l’Egypte, du fait de son importance régionale est un pays avec lequel on ne peut se fâcher très longtemps. Mais vu la position dure et inflexible de Recep Tayyip Erdoğan, entre-autre sur la libération de Mohamed Morsi, il semble plus que possible que les relations ne s’améliorent pas, au moins jusqu’aux élections générales et législatives turques de juin 2015.

Mais même après ces échéances électorales, vu l’importance des points de rupture entre les deux pays, il paraît de plus en plus envisageable que les relations des deux grands pays musulmans du pourtour méditerranéen aillent de mal en pis, du moins dans un avenir proche.


[1] Bien qu’il ne soit pas présent en Turquie, puisque retourné au Caire pour consultation depuis le 15 août, en conséquences aux massacre des manifestants pro-Morsi le 14 août par l’armée égyptienne

[2] Malgré la faible participation (47,5%), on peut même parler de plébiscite car al-Sissi a été élu avec 96,91% des suffrages exprimés.


Sources

 

Ronan Le Rouzic
Ronan Le Rouzic est diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Grenoble. Il a également étudié à l’Université de Galatasaray d’Istanbul et à l’Université d’économie de Grenoble. Il se spécialise sur les politiques étrangères, énergétiques et sécuritaires de la zone euro-méditerranéenne, avec un focus particulier sur la Turquie.