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L’effondrement des relations turco-égyptiennes (I)

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Crédits photo : OZER Kayhan / Turkish Prime Minister’s office / AFP, le président égyptien -destitué par l’armée- Mohamed Morsi (à gauche) se rend à Ankara sur invitation du Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan (à droite) le 30 septembre 2012 pour le congrès de l’AKP.


La Turquie et l’Egypte sont, sans doute, les deux principales puissances régionales du pourtour méditerranéen, autant au niveau économique, démographique, culturel, politique, religieux et symbolique. Les relations turco-égyptiennes ont souvent été compliquées, baignant dans un climat historique de méfiance et de concurrence. Toutefois, elles s’étaient fortement améliorées et renforcées à la suite de la révolution égyptienne de 2011. Cependant le coup d’Etat militaire qui a eu lieu le 3 juillet 2013 et qui a mené à l’éviction du premier président démocratiquement élu, Mohamed Morsi, a affecté de manière négative les relations turco-égyptiennes. C’est en effet le minimum que pouvait écrire le ministère turc des Affaires étrangères. Ces relations se sont en réalité totalement envenimées et sont allées de mal en pis depuis. Le président turc Erdoğan s’est impliqué personnellement au cœur du combat qui oppose la Confrérie islamiste des Frères musulmans à la très puissante armée égyptienne (lire à ce sujet le très éclairant article d’Ilyasse Rassouli).

Nous allons tenter de mettre en lumière au cours de ce papier, l’évolution tumultueuse de ces relations bilatérales au prisme de la révolution de la place Tahrir de 2011, puis du coup d’Etat de 2013. (Vous pouvez retrouver l’étude de l’évolution et de la dégradation de ces relations depuis le coup d’Etat de juillet 2013 dans la deuxième partie ici)

La période post-révolution de 2011 : Vers une amitié turco-égyptienne ?

L’épisode qui s’ouvre dans les relations turco-égyptienne après la révolution de 2011 semble nettement positif. Les deux pays se parlent davantage, coopèrent, entreprennent d’ambitieux projets et les deux dirigeants s’apprécient et affichaient une certaine complicité. Bien qu’il ne faille pas non plus embellir à l’excès ces relations, elles avaient été facilitées par un changement profond de la politique étrangère turque et par les intérêts que la Turquie pouvait y trouver.

La Nouvelle politique étrangère et une Turquie populaire dans le monde arabe

On assiste, tout d’abord, à un changement de paradigme dans cette « nouvelle politique étrangère turque », aussi surnommée politique du « zéro problème avec nos voisins », qui fut développée par l’actuel Premier ministre et ancien ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, dans les années 2000. Cette politique s’est couplée d’un refroidissement et d’une prise de distance nette avec l’ancien allié israélien[1] et d’un soutien politique sans faille à la cause palestinienne. Cette nouvelle position turque avait fortement contribué à renforcer la popularité de la République turque (et de l’ancien Premier ministre turc et président actuel, Recep Tayyip Erdoğan) dans les pays arabes.

Cette popularité turque était très claire en Egypte post-Moubarak où les dirigeants des deux pays semblaient proches pour plusieurs raisons. Tout d’abord la Turquie avait dès le début apporté son soutien à la révolution égyptienne, demandant à Moubarak de respecter le choix de son peuple en quittant le pouvoir. Par ailleurs, l’arrivée au pouvoir des Frères musulmans et de Mohamed Morsi a renforcé les liens entre les deux gouvernements grâce à des points et intérêts communs dans leur approche et vision géostratégiques de la zone ainsi que sur de nombreux dossiers (les questions palestinienne et syrienne, une certaine idéologie et place de la religion apparente). Le gouvernement égyptien s’était d’ailleurs rapidement déclaré en faveur d’un certain « modèle turc » (alliant démocratie, islam et une économie de marché dynamique) qui devait inspirer ses politiques. L’élection de Mohamed Morsi était donc apparue comme une aubaine pour la Turquie de l’AKP, qui pouvait voir en l’Egypte un allié, partageant des intérêts politiques, géopolitiques et économiques communs.

Des relations privilégiées mais à la méfiance toujours ancrée

Malgré ces nombreux points de convergence, il ne faut cependant pas tomber dans l’angélisme. Ces bonnes relations turco-égyptiennes entre Frères musulmans et l’AKP étaient bien loin du parfait idylle. En effet, leur proximité n’a jamais fait totalement disparaître la méfiance qui existe entre ces deux pays qui peuvent se retrouver en concurrence, notamment économique et en terme de soft power. C’est du moins à travers ce prisme de la concurrence que les deux pays se perçoivent – et ce depuis le XIXème siècle.

Par ailleurs, on peut remarquer cette réticence à plusieurs reprises lors de la prétendue et brève idylle post-révolutionnaire : pour preuve, bien que les deux pays aient géré en coopération la crise de Gaza, à aucun moment l’Egypte n’a autorisé Erdoğan à se rendre dans la Bande de Gaza où il aurait été accueilli triomphalement par la population palestinienne. En outre, bien qu’officiellement inspiré par le fameux « modèle turc », les Frères musulmans s’en étaient rapidement méfiés et avaient pris leurs distances. Ce fut notamment le cas lorsque qu’Erdoğan avait insisté lors d’un meeting en Egypte en septembre 2011 sur la nécessité d’avoir une constitution laïque, notion rapidement assimilé à l’athéisme, et donc à l’apostasie -renoncement à une religion[2]. Ainsi, des divergences idéologiques importantes demeurent entre les deux pays « amis », qui possèdent en outre des cultures politiques et religieuses en somme très différentes[3].

Quelques raisons pour la Turquie de soutenir Mohamed Morsi

Les Frères musulmans, une aubaine pour Erdoğan

Du point de vue turc, il faut également analyser l’arrivée des Frères musulmans comme étant une aubaine pour l’AKP. En effet la Turquie était – et reste encore aujourd’hui – de plus en plus isolée sur la scène diplomatique internationale. A l’épreuve des révoltes arabes qui ont secoué plusieurs pays de la zone, la nouvelle politique étrangère turque de l’AKP s’est révélée être un échec. Ce désaveu est particulièrement criant face au chaos syrien qui devait être, à l’origine, le principal exemple de réussite de cette politique. Devant le bourbier syrien, l’Egypte de Mohamed Morsi pouvait alors être vue comme « une Syrie de substitution ». L’Egypte devait alors apparaître comme le bon exemple prouvant la réussite de la diplomatie turque, cachant ainsi le fiasco syrien.

D’autant plus que les Frères musulmans se sont déclarés rapidement partisans du « modèle turc », cette soit-disante « source d’inspiration » pour les pays arabes comme aimait à le définir les responsables de l’AKP et les pays occidentaux. Afin d’encourager et d’aider l’Egypte dans cette voie, la Turquie a invité à de nombreuses reprises ses alliés du Caire, proposé des formations pour leurs cadres, fait un prêt de deux milliards de dollars, etc. Toutefois, il semble dorénavant évident que ce modèle de plus en plus critiqué, et invalidé par des échecs intérieurs et extérieurs turcs, ne serait en réalité rien de plus qu’une chimère.  On ne peut alors que davantage comprendre la réticence d’Erdoğan à lâcher son nouvel allié égyptien, même imparfait, et ce d’autant plus au profit de l’armée égyptienne, ce qui ne peut que raviver de mauvais souvenirs aux turcs et à l’AKP.

L’armée, les coups d’Etat et les islamistes en Turquie

Selon les mots de Erdoğan du 10 juillet 2013, « un coup d’Etat a bien été conduit en Egypte, bien qu’ils ne l’admettent pas. Nous avons suffisamment souffert des coups d’Etat en Turquie et nous n’en voulons pas pour l’Egypte ». En effet, il y a un fait qu’il faut garder à l’esprit quand on traite de l’histoire récente de la République turque et de son processus de démocratisation : les coups d’Etat « démocratiques » de l’armée et sa place dans le jeu politique turc. Il faut en effet se rappeler que depuis les années 1960 la Turquie a connu de nombreux coups d’Etat militaires, en 1960, 1971, 1980 et 1997, aux raisons et incidences très diverses. Néanmoins, le souvenir des coups d’Etat est toujours bien présent dans la pensée turque et avant tout parmi les partisans de l’islam politique. C’est en effet cette formation politique qui a le plus souffert du pouvoir militaire, véritable incarnation des valeurs et institutions laïco-kémalistes en Turquie. Les membres dirigeants de l’AKP ont souvent souffert du pouvoir militaire et se rappellent par exemple du coup d’Etat « post-moderne » de 1997 (sans sortir de ses casernes, l’armée a poussé à la démission le Premier ministre Erbakan, leader du parti islamiste Refah dont l’AKP est une scission), mais également de la tentative de coup d’Etat dite « e-mémorandum » en 2007, tout comme les complots qui ont amené aux grands procès Ergenekon et Balyoz.

Les points de convergence et les intérêts communs entre l’AKP et les Frères musulmans, l’aubaine que cette élection représentait pour Erdoğan ainsi que l’expérience turque – et a fortiori des islamistes – des coups d’Etat expliquent en partie la réticence à abandonner cet allié égyptien même imparfait, le refus de reconnaître le nouveau pouvoir égyptien et enfin, le refroidissement glacial et brutal des relations bilatérales.

Nous étudierons l’évolution et la dégradation de ces relations depuis le coup d’Etat de juillet 2013 dans la deuxième partie de ce papier (à retrouver ici).


[1] le « One minute ! » de Davos en 2009, l’abordage du Mavi Marmara en 2010, la fin des entraînements militaires conjoints, etc.

[2] l’apostasie signifie le renoncement volontaire et public par un individu adulte et responsable à appartenir à une organisation religieuse. La loi islamique ou charia rejette l’apostasie et punit son auteur. Bien que cette punition puisse aller jusqu’à la mort, les différentes doctrines et interprétations de la loi islamique divergent sur la punition à appliquer.

[3] Par exemple le système politique turc est officiellement pluripartite depuis 1946 et 1950 ce qui était loin d’être le cas de l’Egypte. L’islam turc est également très différent de l’islam arabe par exemple, tout comme le rapport de la population turque à la religion. Lire à ce sujet l’excellent livre de Thierry Zarcone sorti en 2004, La Turquie moderne et l’Islam.


Sources

 

Ronan Le Rouzic
Ronan Le Rouzic est diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Grenoble. Il a également étudié à l’Université de Galatasaray d’Istanbul et à l’Université d’économie de Grenoble. Il se spécialise sur les politiques étrangères, énergétiques et sécuritaires de la zone euro-méditerranéenne, avec un focus particulier sur la Turquie.