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Comprendre la crise au Yémen

Comprendre le chaos au Yémen: frappes aériennes, Al-Qaïda, Etat islamique, chiites/sunnites, houthis, sudistes.

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 600px-Uganda_on_the_globe_(Africa_centered)_svgLe Yémen (en rouge sur le globe) est situé au sud de l’Arabie saoudite. En 2011, aux côtés de la Tunisie, de l’Egypte et de la Libye, il a lui aussi connu un épisode révolutionnaire. Or, aujourd’hui, le Yémen fait régulièrement la une de l’actualité en raison de la guerre civile qui y fait rage et en raison des frappes aériennes menées sur son sol par une coalition de pays rangée derrière l’Arabie saoudite. Il est communément admis que les évènements dans ce pays sont complexes à déchiffrer. Par ailleurs, l’actualité rend l’analyse des évènements difficile. Cet article s’attache donc à donner des clés de lecture non exhaustives afin de mieux comprendre la situation actuelle du Yémen.

1. Brève histoire du Yémen actuel

Le Yémen actuel est le fruit de l’unification de deux pays autrefois indépendants : la République arabe du Yémen (au Nord) et la République démocratique populaire du Yémen (au Sud). Le Yémen du Nord est devenu indépendant à la chute de l’Empire ottoman en 1918, tandis que le Yémen du Sud devient, lui, une colonie britannique et obtient son indépendance en 1967. Pour faire une comparaison avec d’autres pays, comme les deux Allemagne ou les deux Corées, les rapports entre les deux Yémen ont plutôt été marqués par des relations cordiales, bien que des périodes de tensions aient existé. En 1979, les deux Yémen entreprennent une réunification, qui deviendra effective en 1990. A partir de cette date, les deux Yémen ne font plus qu’un. 

Dès lors, il est décidé d’opérer un partage du pouvoir entre le principal parti politique du Nord (Congrès général du peuple – CGP) et celui du Sud (Parti socialiste yéménite – PSY). En raison des ambitions politiques de chacun, ce partage ne s’est pas fait sans problèmes: les intérêts politiques différents vont mener à une série de violences et une certaine immobilité administrative dues à la coexistence difficile entre les deux partis. Ceci placera le pays dans une situation délicate à de nombreux égards (corruption, chômage, criminalité, sentiment d’opposition Nord/Sud). Ces problèmes ont persisté jusqu’à aujourd’hui. 

Par ailleurs, la réunification n’a pas été bien perçue par l’Arabie saoudite, grand et puissant voisin au Nord. En effet, pour des raisons stratégiques, le royaume saoudien a toujours préféré avoir à sa frontière deux Etats faibles plutôt qu’un Yémen uni politiquement et plus important démographiquement. De plus, peu de temps après l’unification du Yémen, l’Irak envahissait le Koweït et le jeune Etat yéménite apporta son soutien à l’Irak de Saddam Hussein, alors qu’une coalition de 34 Etats – dont l’Arabie saoudite – interviendra militairement pour venir en aide au Koweït. Le soutien yéménite à l’Irak viendra considérablement dégrader les relations diplomatiques avec l’Arabie saoudite. En plus de ce refroidissement des relations bilatérales, des conflits frontaliers n’ont pas aidé les relations entre les deux pays. Par la suite de ces tensions, l’aide économique apportée par le royaume saoudien au Yémen fut interrompue et près d’un million d’immigrés yéménites sont expulsés d’Arabie saoudite, privant le Yémen des précieux transferts de fonds de ses migrants et plongeant encore un peu plus le pays dans la crise économique. En 1994, l’appauvrissement du Yémen conduit à une tentative de sécession du Sud tandis que dans le Nord, une rébellion menée par des houthistes (des yéménites de confession zaïdite, une branche de l’islam chiite) souhaite plus d’autonomie. Cette brève histoire du Yémen permet de mieux comprendre ce qui se joue aujourd’hui dans le pays.

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Carte Le Monde. La situation au Yémen en 1994. Par Flavie Holzinger et Valérie Malécot

2. La difficile transition démocratique après la révolution de 2011

Suivant l’exemple de la Tunisie puis de l’Egypte, le Yémen a connu en 2011 des mouvements de contestation importants. Lors du « printemps de Sanaa », les yéménites ont exprimé les mêmes revendications que dans l’ensemble des pays arabes qui ont connu des soulèvements : ras-le-bol du chômage, du manque de perspectives d’avenir, de la situation économique désastreuse, de la corruption politique. Les yéménites étaient également las de voir le pouvoir politique confisqué par le président en place Ali Abdallah Saleh. Face aux manifestants, ce dernier tentera bien  d’adopter quelques réformes pour apaiser les contestations : il créera un fonds destiné aux chômeurs diplômés, il étendra la protection sociale à un demi-million de personnes, il annoncera qu’il renonce à se présenter à un nouveau mandat, qu’il ne souhaite pas transmettre le pouvoir à son fils et qu’il abandonne son projet de réforme constitutionnelle pour permettre l’élection d’un président à vie.

Malgré ces annonces, les manifestations ont continué, notamment sur la place Tahrir, « l’autre place Tahrir ». Ali Abdallah Saleh quittera finalement le pouvoir six mois après le début des contestations. Il laisse la place à son vice-président Abd Rabbo Mansour Hadi, originaire du Yémen du Sud mais ayant fui au Nord en 1986. Ce dernier nommé, seul candidat aux élections présidentielles, sera logiquement élu. Une fois au pouvoir, il mettra en place un gouvernement d’union nationale regroupant d’anciens partisans de l’ex-président et des figures du mouvement d’opposition islamiste Al-Islah (Mouvement pour la réforme). A ce moment là, tout laisse à penser que le Yémen est sur la bonne voie pour entamer une transition démocratique réussie.

Cependant, le nouveau président va devoir faire face aux nombreuses revendications de part et d’autre du pays : les sudistes, qui demandent l’indépendance depuis 1994, se révoltent. Les houthistes zaïdites au nord, qui veulent plus d’autonomie et plus de reconnaissance, se soulèvent eux aussi. Le projet du président de mettre en place un Etat fédéral pour satisfaire ces différentes revendications ne permettra pas d’apaiser les mécontentements. L’insatisfaction relative à ce projet, couplée à l’incapacité du gouvernement de résoudre les problèmes économiques et sociaux du pays, conduisent les rebelles houthis à prendre les armes pour se révolter. Dans leur soulèvement, ils sont aidés par une partie des soldats restés fidèles à l’ex-président Ali Abdallah Saleh. L’ex-président, lorsqu’il était au pouvoir, était pourtant opposé aux houthis. Cette alliance contre nature doit être appréhendée ni plus ni moins comme une tentative opportuniste de retour au pouvoir de Saleh. Les alliés de circonstance (houthis et soldats fidèles à l’ex-président) se sont finalement emparés de la capitale, Sanaa, en septembre 2014. Ils sont même parvenus à capturer le nouveau président élu, Hadi, avant de le placer en résidence surveillée. Le captif parviendra à s’échapper et sera contraint de fuir la capitale pour se réfugier une première fois dans la ville portuaire d’Aden dans le sud du pays puis une seconde fois en Arabie saoudite, après l’avancée des houthis vers Aden.

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Carte Le Monde. L’avancée des houthistes vers le sud. Par Flavie Holzinger et Valérie Malécot

3. Intervention saoudienne, Al-Qaïda, Etat islamique. Le grand désordre yéménite.

Le Yémen est un pays quatre fois plus petit que son voisin saoudien mais qui compte à peu près autant d’habitants (25 millions pour le Yémen et 28 millions pour l’Arabie saoudite). Le Yémen est bordé par la mer Rouge à l’Ouest et le Golfe d’Aden au Sud. Entre les deux, le détroit de Bab El-Mandeb est un passage maritime stratégique. C’est là que passe entre 3 et 4 millions de barils de pétrole par jour, ainsi qu’une grande partie des navires de commerce qui relient l’Europe et l’Asie. De plus, il faut ajouter que l’Arabie saoudite pense tenir une responsabilité particulière dans le destin du Yémen et considère les évènements politiques dans ce pays non comme relevant de sa politique étrangère proche, mais plutôt comme de sa politique intérieure. A plusieurs reprises, l’Arabie saoudite est intervenue au Yémen. Ce fut le cas en 1962 au Yémen du Nord et plus récemment en 2009 avec des frappes aériennes, déjà contre les houthis du nord.

Quelles sont les motivations pour l’Arabie saoudite de s’impliquer de nouveau au Yémen ? La ville d’Aden, dont les houthis se rapprochent, est située à proximité du détroit de Bab El-Mandeb et leur avancée vers cette ville inquiète l’Arabie saoudite, qui fait passer une partie importante de ses exportations de pétrole par ce passage. De plus, l’Arabie saoudite veut protéger sa frontière des troubles au Yémen et de la possible incursion de djihadistes sur son sol. Enfin, l’Arabie saoudite fait une lecture confessionnelle de son environnement régional et considère que les rebelles houthis de confession chiite sont instrumentalisés par l’Iran, puissance tutélaire chiite. Les saoudiens voient donc l’avancée des houthis au Yémen comme un ancrage de l’Iran a sa frontière et se sentent de fait encerclés et menacés. Si tel était effectivement le cas, le Yémen serait en quelque sorte devenu le théâtre d’une guerre par procuration (proxy war) entre Téhéran et Riyad. C’est ce qui a poussé l’Arabie saoudite, à partir du 25 mars 2015, à mettre sur pied une coalition de dix pays pour mener des frappes aériennes contre les positions houthis et garantir la bonne circulation maritime dans le détroit de Bab el-Mandeb. Un cessez-le-feu a bien été adopté le 12 mai 2015, mais uniquement pour une période de 5 jours. Et aujourd’hui, le conflit se poursuit.

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Carte Le Monde. La coalition armée menée par l’Arabie saoudite en 2015

 

Et si la situation n’était pas déjà assez compliquée, il faut rajouter qu’en 2009, le groupe terroriste Al-Qaida fait son apparition au Yémen (Al-Qaida dans la péninsule Arabique – AQPA). Les combattants d’AQPA prennent pour cible les forces de sécurité du régime yéménite et les soldats américains présents dans la région. Aujourd’hui, les membres d’AQPA luttent aussi contre les rebelles houthis, dans une optique d’opposition sunnites/chiites. C’est son apparition au Yémen qui fait que plusieurs régions du pays sont régulièrement frappés par des drones américains. Autre groupe terroriste, l’organisation de l’Etat islamique (EI), connue pour ses exactions contre les musulmans chiites, « mauvais » sunnites et autres minorités, a lui aussi investi le territoire yéménite à partir de 2015. L’ EI a ainsi revendiqué les attentats dans les villes de Saada et de Saana touchant des mosquées fréquentées par des croyants chiites, faisant des centaines de morts.

Synthèse

Le Yémen connait une crise complexe : les rebelles houthis armés contestent la légitimité du président démocratiquement élu et gagnent chaque jour du territoire. Dans leur lutte, ils se sont alliés avec l´ex-président qui menait pourtant une politique de répression à leur encontre lorsqu’il était au pouvoir. Les terroristes des organisations AQPA et Etat islamique luttent parfois entre eux pour obtenir la « suprématie terroriste », et s’associent parfois pour dédoubler leurs forces. Ces terroristes luttent contre les rebelles houthis, les sudistes et contre les membres du régime, qui ont l’a vu, luttent eux aussi les uns contre les autres pour gagner des territoires.

A cela s’ajoute une régionalisation du conflit : l’Arabie Saoudite s’inquiète de la montée en puissance des houthis, qu’elle soupçonne de faire le jeu de la puissance rivale, l’Iran, et mène des raids aériens. Les Etats-Unis soutiennent la coalition formée par l’Arabie saoudite et continuent de frapper des positions d’AQPA et de l’Etat islamique avec leurs drones. L’Iran critique l’intervention militaire et soutient les houthis, alimentant en retour la rivalité avec l’Arabie saoudite. Le Yémen est ainsi traversé par plusieurs niveaux complexes de conflit et la situation semble impossible a dénouer.

Ce que l’on peut d’ores et déjà constater, c’est que les frappes militaires de la coalition sont contre-productives et ne résoudront rien. Le chaos qu’elles engendrent légitime les revendications sécessionnistes des sudistes, il permet aux djihadistes d’AQPA et de l’Etat islamique de gagner des territoires et il galvanise les houthis dans leur rébellion. Mais surtout, les frappes aériennes font de nombreuses victimes civiles et ont contribué à la crise humanitaire qui déchire aujourd´hui le pays (réfugiés, déplacés internes, pénurie de médicaments et de nourriture).

Ce sont tous ces éléments et ces lignes de fracture (polarisations Nord/Sud, chiites/sunnites, Etat islamique/Al-Qaïda, national/régional, Arabie saoudite/Iran, frappes aériennes/cessez-le-feu) qui font du cas yéménite un dossier géopolitique complexe.

Crédit photo: AFP/Archives FAYEZ NURELDINE. L’armée saoudienne tire des roquettes depuis sa frontière avec le Yémen.

Sources :

 

 

Ilyasse Rassouli
Ilyasse Rassouli est diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Grenoble. Il travaille sur les transformations politiques, économiques et sociales dans les pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient au sein d’un think tank à Barcelone.