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Bahreïn : la révolte matée et oubliée

Comment la révolte pacifique à Bahreïn fut réduite au silence? La division chiites/sunnites a-t-elle été un facteur de la révolution?

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Carte: Bahreïn dans son environnement régional.

1. Petite présentation géostratégique de Bahreïn

Le Royaume de Bahreïn est un Etat insulaire formé de 33 îles situées dans le golfe Persique, entre l’Arabie saoudite et l’Iran. L’île principale est quant à elle reliée par un pont-digue de 25km à l’Arabie saoudite, principale puissance de la péninsule arabique. Un pont qui a joué un rôle crucial dans le destin de la révolution bahreïnie, comme nous le verrons dans la suite de cet article. Ancien protectorat britannique, Bahreïn obtient son indépendance en 1971 et devient une monarchie. L’île est revendiquée par l’Iran depuis sa Révolution islamique de 1979 qui a mis en place un pouvoir basé sur une théocratie chiite. Un conseiller du Guide suprême en 2009 n’avait d’ailleurs pas hésité à alimenter les tensions avec le rival saoudien en affirmant que Bahreïn ne serait rien de moins que la « 14ème province de l’Iran ». L’Arabie saoudite, quant à elle, souhaite disposer d’un droit de regard sur les affaires intérieures et sur la politique étrangère de ce petit pays. On retrouve ici cette volonté saoudienne traditionnelle de vouloir contrôler son environnement régional proche.

Bahreïn est dirigé par une dynastie sunnite, alors que la majorité de la population bahreïnie est chiite. Pour des raisons stratégiques, la famille régnante ne communique pas sur la proportion de chiites et de sunnites dans le royaume, mais il est communément admis que les chiites constituent de 65 à 70% de la population totale (chiffres avancés par le chercheur Jean-Paul Burdy ou encore la chercheure Laurence Louër). Dans ce contexte, le royaume bahreïni a depuis longtemps mis en place une politique de recrutement d’immigrés pakistanais, jordaniens, yéménites, syriens ou saoudiens dans les forces de sécurités (police, armée, services de renseignement) et dans l’administration. Leur point commun ? Être sunnites donc. L’objectif ? Inverser la balance démographique sunnites/chiites dans le royaume. La conséquence ? Une frustration chez les chiites de voir des immigrés, des « mercenaires » (Laurence Louër) tout juste arrivés dans le pays obtenir des postes à responsabilité, notamment dans les services de sécurité, pour des raisons confessionnelles.

2. Début de la révolte, concessions du régime et répression

À partir du 14 février 2011, les Bahreïnis ont commencé une révolution pacifique pour faire entendre leurs revendications. Ils ont réclamé plus d’emploi, notamment les chiites qui sont plus durement touchés que les sunnites par le chômage et qui sont exclus de l’accès à de nombreux emplois publics. D’où la présence de slogans du type « Non à la naturalisation des étrangers » pendant les manifestations. Attention, cependant – et ce point est crucial – cette révolte ne fut pas uniquement le fruit des chiites, comme on a bien trop souvent pu lire ou entendre: les manifestations étaient transconfessionnelles, c’est-à-dire que chiites et sunnites étaient présents ensemble. L’un des slogans des manifestants était d’ailleurs : « Pas de sunnites, pas de chiites, seulement des Bahreïnis ». Les Bahreïnis ont manifesté pour demander plus de droits et de libertés, l’adoption d’une nouvelle Constitution, la mise en place d’une monarchie constitutionnelle (sur le modèle marocain) avec plus de contre-pouvoirs pour le Parlement, tel que l’avait promis le roi dans la « charte d’action nationale », un texte voté par référendum en 2001. Seuls les plus radicaux appelèrent à la chute du régime des Al-Khalifa. La place de la Perle devint le symbole de la révolution bahreïnie, les manifestants s’y retrouvant chaque jour, et y ayant même établit des camps. Jusqu’à 100.000 personnes ont participé aux mouvements de contestation, alors que l’on recense seulement 1,2 millions d’habitants dans ce petit royaume. C’est dire l’ampleur du « Printemps de Manama ».

Pour contenir les revendications, le monarque bahreïni fera d’abord des concessions, à la manière des monarchies marocaine et jordanienne. Il libérera plusieurs prisonniers politiques, mit en place un dialogue national et accepta d’aborder les problèmes récurrents du royaume : corruption, système électoral qui sous-représente le premier parti politique (chiite) Al-Wefaq[1]. Il se prononça pour la construction de 50.000 logements sociaux et enfin pour la mise en place d’un jour de deuil en mémoire des manifestants tués. Mais les mesures de conciliation n’ayant pas donné satisfaction aux manifestants, les « durs » du régime bahreïni décidèrent qu’il était temps d’écraser les contestations pacifiques dans le sang et les forces de sécurité n’hésitèrent plus à tirer à balles réelles pour disperser les manifestations. Étonnant? Quand les membres des forces de sécurité de votre pays ne sont pas de la même nationalité que vous, pensez-vous qu’ils auront plus, ou moins de pitié, à vous tirer dessus pour vous faire cesser votre manifestation? Les personnes arrêtées connurent un sort particulièrement cruel : tortures électriques, viols, coups de fouet. Des procès arbitraires ont été tenus – et continuent de l’être – et plusieurs personnes ont été détenues pour « manifestations illégales ». Par ailleurs, plusieurs mosquées chiites furent détruites au bulldozer. Le 18 mars 2011, les forces de l’ordre détruisirent même le monument qui ornait la place de la Perle.

3. La régionalisation du conflit 

A partir du 14 mars 2011, le conflit prit une dimension régionale quand, en réponse à l’appel à l’aide d’un régime bahreïni dans la tourmente, les troupes armées du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), sous le leadership de l’Arabie saoudite, entrèrent avec tanks et blindés au royaume bahreïni, par le pont-digue le reliant au « grand frère » saoudien. Pour rappel, le Conseil de Coopération du Golfe (qui réunit l’Arabie saoudite, le Koweït, Bahreïn, le Qatar, les Emirats Arabes Unis et Oman) est une organisation de sécurité régionale dont le but est de lutter contre… une menace extérieure. Mais quelle était la menace extérieure ? La seule menace n’était autre que le mouvement de contestation pacifique bahreïni… Quoi qu’il en soit, 4 000 hommes furent déployés par le CCG pour mater les révoltes.

Bahreïn. Les tanks du CCG prennent d'assaut la place de la Perle.

Bahreïn. Les tanks du CCG prennent d’assaut la place de la Perle le 16 mars 2011. Source: « Bahrain in pictures ».

Les Etats-Unis ont dénoncé le recours à la force et se sont prononcés pour un règlement politique du conflit. Cependant, cette dénonciation est restée timide et fut en réalité peu convaincante, les Etats-Unis ne remettant jamais réellement en cause l’intervention armée. La raison ? Elle est simple : les Etats-Unis disposent de leur centre de commandement naval dans le pays (plus connu sous le nom de « Navcent ») et Bahreïn accueille également la Vème flotte américaine. Ces bases militaires, sur place depuis plus de soixante ans, sont d’une importance cruciale pour le déploiement de la puissance américaine au Moyen-Orient. Dans ce contexte, les Etats-Unis n’ont pas souhaité compromettre la présence de leurs bases sur le petit archipel en fâchant le royaume bahreïni.

4. La division chiite/sunnite comme clé de lecture

Le roi saoudien divise Bahreïn entre chiites et sunnites

Dessin de Carlos Latuff. https://latuffcartoons.wordpress.com

Bahreïn et l’Arabie saoudite ont fait une lecture confessionnelle de cette révolte, jugeant qu’elle était un complot de l’Iran, le voisin et grande puissance chiite. S’il est vrai que l’Iran a toujours nourri des ambitions de souveraineté sur Bahreïn, il est en revanche improbable que Téhéran ait été à l’origine des révoltes. L’Arabie saoudite a cherché à « confessionnaliser » les événements pour mieux justifier sa propre intervention. Par ailleurs, l’Arabie saoudite a aussi craint un effet de « contamination » de la révolte bahreïnie vers son territoire. La province saoudienne la plus proche de Bahreïn est celle du Hassa, c’est celle qui accueille l’ensemble des ressources pétrolières de l’Arabie saoudite et il se trouve qu’elle est peuplée majoritairement… de chiites.

Bahreïn restera (mé)connue pour son éphémère révolution. L’analyse du « Printemps du Manana » doit dépasser la lecture simpliste de l’opposition sunnite/chiite bien que cette ligne de fracture existe. Ce sont surtout les problèmes politiques, économiques et sociaux qui ont poussé les bahreïnis à descendre manifester dans la rue. Par la suite, la division sunnite/chiite est devenue plus saillante avec l’instrumentalisation confessionnelle de la révolte. L’Arabie saoudite, si prompte pour reprocher à l’Iran de vouloir s’ingérer dans les affaires intérieures de Bahreïn, a pris la tête d’une intervention armée pour apporter manu militari son soutien au régime en place. Il apparait clairement que Bahreïn est un pré carré saoudien. Aujourd’hui, quatre ans après la tentative de révolution bahreïnie, rien ou presque n’a changé au sein du royaume. Les tensions entre les communautés ont été ravivées, les revendications démocratiques sont toujours présentes mais sont chaque jour étouffées, et le Grand Prix de Formule 1 du Bahreïn continue de plus faire parler de lui que les rapports accablants d’Amnesty International sur les violations perpétuelles des droits de l’Homme perpetrés par des mercenaires composant les forces de sécurité. Bahreïn, la révolution matée et oubliée.

[1] Peu de temps avant le début des contestations, lors des élections législatives d’octobre 2010, le parti chiite al-Wefaq, qui a obtenu 63% des suffrages, n’a eu que 18 sièges sur 40 au Parlement.

Source photo: Mohamed CJ/Wikimedia Commons. La place de la Perle, symbole de la révolution bareïnie, saccagée.

Sources:

Ilyasse Rassouli
Ilyasse Rassouli est diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Grenoble. Il travaille sur les transformations politiques, économiques et sociales dans les pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient au sein d’un think tank à Barcelone.