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Attachement russe et erreurs de l’Occident en Ukraine

Pourquoi l´UE et l´OTAN sont à l´origine de la crise en Ukraine

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Cet article rappelle l’importance de l’Ukraine dans la politique étrangère russe à travers la doctrine de « l’étranger proche » et de la « souveraineté limitée ». Il explique comment l’Union européenne et l’Otan, à travers leur politique d’élargissement à l’est, on contribué à l’éclatement de la crise en Ukraine. Enfin, il montre que la Russie n’est pas prête à abandonner l’Ukraine et qu’elle agit en fin stratège pour y conserver son influence.


Crédit photo: Sasha Maksymenko. Un soldat russe déployé en Crimée


De l’importance de l’Ukraine dans la politique étrangère russe

À la disparition de l’Union Soviétique en 1991, alors que Andreï Kozyrev occupait le poste de Ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, la politique étrangère russe a été pro-occidentale pendant un court instant. On parlait à l’époque de « diplomatie du sourire » (diplomacy of smile) et de « politique du oui » (policy of yes) pour illustrer la position de la Russie vis-à-vis de l’Occident (Mozaffari, 1997). À ce moment là, la Russie aurait pu se projeter dans l’avenir avec l’Europe, mais le Vieux Continent était trop occupé par ses projets autour du Traité de Maastricht et par la guerre en ex-Yougoslavie. Les Etats-Unis, quant à eux, refusèrent de renforcer l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) alors que Moscou en avait fait la demande.

Dès lors, la Russie ne fut pas en mesure d’envisager son avenir aux côtés de l’Europe et décida dès 1992 d’un changement de sa politique étrangère. Ainsi, un an après l’effondrement de l’Union Soviétique, la Russie décida d’accorder une priorité à son « étranger proche ». Ce revirement stratégique s’explique en partie par l’identité de la Russie : le pays se voit encore comme un empire – ce qu’il a été pendant des siècles – et a besoin de reconnaissance en jouant un rôle de premier plan sur la scène internationale. Avec la doctrine de « l’étranger proche », les anciennes républiques soviétiques furent définies comme la sphère d’intérêt privilégiée de Moscou, notamment en raison des minorités russes et des intérêts économiques qui devaient être protégées. Le terme d’ « étranger proche » traduit ainsi une vision à mi-chemin entre la politique intérieure et la politique étrangère en Russie.

Un deuxième concept est d’une importance majeure pour comprendre la politique étrangère russe vis-à-vis des anciens pays de l’Union Soviétique et a fortiori de l’Ukraine: il s’agit de la « souveraineté limitée ». Doctrine héritée de Léonid Brejnev, elle suppose que la Russie se doit de conserver un droit de regard sur les évolutions politiques des anciennes républiques soviétiques. Pour le dire autrement, le pays des Tsars ne reconnaît pas à ces pays une souveraineté pleine et entière. Ainsi, les deux concepts d’ « étranger proche » et de « souveraineté limitée » fonctionnent de pair. Et l’Ukraine est de loin la plus importante des ex-républiques soviétiques aux yeux de la Russie. Le contrôle de son « étranger proche » est un moyen pour la Russie de montrer qu’elle est plus qu’une puissance régionale, qu’elle est une puissance mondiale.

Si la Russie a à cœur de se réserver un droit de regard, les différents présidents de la Fédération de Russie ont toujours été conscients que la Russie est une puissance déclinante et qu’elle n’a ni les moyens économiques ni militaires d’une campagne de conquêtes territoriales. Un dicton populaire en Russie dit : « celui qui ne regrette pas la fin de l’URSS n’a pas de cœur ; celui qui veut la restaurer n’a pas d’esprit » (Trenin, 2001). La prise de la Crimée à l’Ukraine a été une réaction spontanée à la destitution du président ukrainien Viktor Ianoukovitch. Le journal russe Novaïa Gazeta a rendu public un document qui prouverait que la Russie avait prévu d’annexer la Crimée avant la chute du président ukrainien. Ce journal est réputé pour son sérieux et son indépendance en Russie, mais aujourd’hui il est impossible d’attester de la véracité de ces informations et de savoir si Vladimir Poutine s’est effectivement inspiré de cette note. Il est en revanche plus probable de penser que la Russie n’avait aucunement prévu d’annexer la péninsule avant le début des manifestations. Le contrat de location de la base navale de Sébastopol avait été prolongé en 2010 jusqu’en 2042 avec une possibilité d’aller jusqu’à 2047 en échange d’une réduction de 30% sur les prix du gaz. Par ailleurs, la presqu’île avait déjà manifesté son souhait de rejoindre la Russie en 1994, et ce souhait avait été ignoré par le Kremlin. Ainsi, la prise de la Crimée s’assimile plus à une réaction défensive de la Russie qu’à une agression territoriale.

Pourquoi l’Union européenne et l’Otan sont à l’origine de la crise 

Tout porte à croire que la politique de l’Union européenne envers les pays d’Europe centrale et orientale a contribué au déclenchement de la crise en Ukraine. A la mise en place du Partenariat oriental[1], la Russie a accusé l’Union européenne de vouloir créer une sphère d’influence en Europe de l’est. Et pour cause, à la fin de l’année 2013, lorsque le président ukrainien Viktor Ianoukovytch renonce aux négociations entamées avec l’UE dans le cadre du Partenariat oriental, d’importantes manifestations éclateront à Kiev et aboutiront à la fuite de Ianoukovytch en Russie, remplacé par un gouvernement pro-européen. La destitution de Viktor Ianoukovytch suite aux manifestations de la place Nézalejnosti a été interprétée par la Russie comme une menace directe à son influence en Ukraine. Ces événements n’ont fait que confirmer la vision russe d’une Union européenne désireuse de supplanter son influence en Ukraine. Vladimir Poutine a répondu en annexant la Crimée par la force, avant que celle-ci n’entérine son rattachement à la Russie par un référendum.

La politique de l’Otan a également, sinon plus, contribué à provoquer la crise ukrainienne. Le premier élargissement de l’Otan en Europe de l’est s’est fait vers la République Tchèque, la Hongrie et la Pologne le 12 mars 1999. Il est intéressant de noter que ces trois pays appartenaient auparavant au Pacte de Varsovie, l’alliance militaire qui faisait face à l’Otan pendant la Guerre froide. Le deuxième élargissement otanien s’est fait le 29 mars 2004 avec l’entrée de la Bulgarie, de l’Estonie, de la Lettonie, de la Lituanie, de la Roumanie, de la Slovaquie et de la Slovénie. Au cours du sommet de Bucarest en avril 2008, l’Otan déclara même que l’Ukraine et la Géorgie avaient vocation à faire partie de l’alliance militaire. Pour la Russie, c’était la goutte de trop et par l’intermédiaire de son ministre des Affaires étrangères, Alexander Grushko, elle déclara que l’adhésion de l’Ukraine et de la Géorgie à l’Otan serait une immense erreur stratégique qui aurait de sérieuses conséquences pour la sécurité paneuropéenne. En dépit de cet avertissement, l’Otan et l’armée ukrainienne ont à plusieurs reprises effectué des opérations dans le cadre du Partenariat spécifique OTAN-Ukraine et en avril 2009, l’Otan finit par s’élargir à l’Albanie et à la Croatie.

En cherchant à étendre leur influence en Ukraine – que l’on nomme « la petite Russie » chez le voisin russe – les Etats-Unis et l’Union européenne ont oublié que la Russie fait une lecture réaliste des relations internationales. L’Ukraine fait partie de « l’étranger proche » et est également un État tampon qui la sépare de l’Otan. Quand un pays se sent menacé, comme la Russie l’est avec l’Otan qui se rapproche de son territoire, il aura plutôt tendance à favoriser les armes plutôt que la diplomatie (« spiral model » chez Jervis). John Mearsheimer, dans son article Why the Ukraine Crisis is the West’s Fault, se demande comment réagiraient les Etats-Unis si la Chine bâtissait une alliance militaire en tentant d’inclure le Canada et le Mexique. Il compare également la crise ukrainienne avec la crise des missiles de Cuba en 1962, en rappelant que les Etats-Unis ont eux aussi craint pour leur sécurité. De la même manière, la Russie voit l’élargissement de l’Otan à ses frontières comme une menace directe.

Ainsi, l’Ukraine est un pays qui dispose bien malgré lui d’une importance stratégique majeure dans les relations internationales. Il est le troisième bénéficiaire de l’aide américaine, après Israël et l’Egypte. Considéré comme un « pivot géopolitique » (Zbigniew Brzeziński) du côté américain, l’Ukraine est un pays stratégiquement bien trop important pour la Russie, bien plus qu’il ne l’est pour l’UE ou l’Otan. Elle dispose d’importantes ressources minières et énergétiques et de vastes surfaces agricoles qui représentent 22% des terres arables en Europe. De plus, le port de Sébastopol est la seule porte vers les mers chaudes pour la Russie. Il est de fait peu probable que la Russie fasse des concessions dans cette crise et qu’elle s’accommode d’un gouvernement pro-européen à Kiev. La crise en Ukraine pourrait se régler si l’Otan et l’Union européenne renonçaient à y établir leur influence, diminuant ainsi le complexe obsidional russe. In fine, il apparait dans l’intérêt de tous les acteurs de conserver une Ukraine neutre.

L’implication de la Russie et la mauvaise idée d’armer l’Ukraine

La Russie aide militairement et financièrement les indépendantistes qui se sont constitués en milices armées pour combattre l’armée ukrainienne dans le Donbass et l’est de l’Ukraine. Kiev accuse le Kremlin non seulement de soutenir financièrement et matériellement les milices mais aussi d’avoir déployé près de 9.000 soldats en Ukraine, en plus des 15.000 déjà déployés en Crimée. La Russie quant à elle nie l’envoi de troupes armées russes sur le sol ukrainien. Quoi qu’il soit difficile de vérifier les chiffres, il est en effet plus que probable que la Russie livre effectivement des armes et déploie des hommes en renfort aux séparatistes pro-russes. À la lumière d’un recueil chinois ancien de stratégie militaire intitulé Les 36 Stratagèmes où sont listées les méthodes pouvant être mises en œuvre pour l’emporter sur un adversaire, on peut dire que la Russie a recours à une « épée d’emprunt ». Ce principe encourage l’utilisation de forces étrangères pour réaliser ses propres desseins. Et l’objectif de Moscou est de transformer l’Ukraine en un pays si fragilisé et si instable que l’Union européenne et l’Otan ne souhaiteraient plus l’intégrer dans leurs organisations respectives. Ainsi, la Russie mène une guerre par procuration en Ukraine pour protéger ses intérêts sans en avoir à assumer la responsabilité.

Les milices pro-russes, grâce au soutien de la Russie mais aussi en raison de la faiblesse de l’armée ukrainienne n’ont pas eu de mal à gagner des positions stratégiques dans le sud-est du pays telles que la ville de Slaviansk, les aéroports de Lougansk et Donetsk et peut être demain le port de Marioupol. Avant le déclenchement de la crise avec la Russie, l’armée ukrainienne était une armée de conscription. Les forces armées reposaient en grande partie sur les ukrainiens et ukrainiennes en âge et en capacité d’effectuer leur service militaire. Après l’invasion de la Crimée par la Russie en février 2014, l’Ukraine à tenter de professionnaliser l’institution militaire en formant des soldats et officiers de carrière mais l’armée demeure faible : elle est mal équipée, elle n’a ni savoir-faire, ni discipline, ni culture militaire. L’État-major ukrainien reconnaît lui-même cette situation. Le recours à des sociétés militaires privées ne change en rien la donne. Ainsi, la Russie n’aura pas de mal à continuer de déstabiliser l’Ukraine par l’intermédiaire des séparatistes.

Quand l’on considère l’action de l’OSCE en Ukraine, la Russie montre une fois n’est pas coutume qu’elle est un fin stratège en politique étrangère. L’OSCE est une organisation de sécurité collective qui regroupe 57 pays et qui est investie d’un rôle de médiateur dans les conflits. Elle œuvre en faveur du désarmement, du respect des minorités et de l’observation électorale. Dans la crise ukrainienne, les observateurs de l’OSCE ont été empêchés à deux reprises de rentrer en Crimée par des séparatistes pro-russes. Plusieurs tirs en l’air – des « tirs de barrage » dans le jargon militaire – ont été tirés dans leur direction afin de les dissuader d’entrer dans le nouveau territoire russe. Certains d’entre eux ont même été retenus en otage avant d’être libérés un mois plus tard. Dans le même temps, alors que les fonctionnaires internationaux de l’organisation sont empêchés de faire leur travail, les autorités russes participent aux sommets politiques aux côtés des autorités ukrainiennes et des diplomates de l’OSCE pour discuter de solutions politiques et tenter de négocier avec les séparatistes. En prenant part aux activités de l’OSCE, la Russie se pose comme une puissance médiatrice dans le conflit et peut continuer de nier son implication dans le conflit.

Les cessez-le-feu du 5 décembre 2014 et 21 janvier 2015 n’ont pas été respecté et le dernier en date du 12 février 2015 est un espoir pour la paix mais devra faire ses preuves. Le conflit a fait plus de 5.000 morts et 10.000 blessés d’après l’OSCE. Tant que l’Union européenne et l’Otan ne renonceront pas à leur influence en Ukraine, le conflit perdurera. Depuis quelques jours, l’Administration américaine réfléchit à livrer du matériel militaire à Kiev dans le but d’inverser le rapport de force et de faire pression sur la Russie. La logique de cette idée est de rendre le conflit trop coûteux aux yeux de Moscou de telle sorte que le Kremlin décide de ne pas le poursuivre (« deterrence model » chez Jervis). Or, armer l’Ukraine serait une très mauvaise idée qui ne ferait qu’empirer la situation actuelle. Le conflit s’enliserait car l’équilibre des forces ne serait pas inversé et la Russie pas plus encline à négocier, bien au contraire. La stabilité du pays et la crise humanitaire s’aggraveraient toujours plus.

 [1] Un accord d’association mis en place pour développer la coopération économique, politique, culturelle et sécuritaire avec l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Géorgie, la Moldavie, la Biélorussie et l’Ukraine.

Sources :

Ilyasse Rassouli
Ilyasse Rassouli est diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Grenoble. Il travaille sur les transformations politiques, économiques et sociales dans les pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient au sein d’un think tank à Barcelone.