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L’arrivée des Émirats arabes unis en Serbie

un article d'Arkadi Kara

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A l’image des prises de participations ostentatoires des Qataris en France, un autre État du golfe Persique se charge d’investir massivement dans un État européen : les Émirats arabes unis (EAU). Installés sur ce que les livres d’histoire désignent comme la Ṣāhil al-qarṣana ou littéralement la côte des pirates[1], les Émirats arabes unis n’ont en rien perdu la mentalité agressive d’antan. Autrefois pêcheurs de perles, ces bédouins sont devenus de nos jours des « prédateurs financiers » grâce à la manne pétrolière et à leurs fonds d’investissements colossaux pour les plus connus : Abu Dhabi Investment Authority (773 Mds$), Abu Dhabi Investment Council (90 Mds$), Investment Corporation of Dubai (70 Mds$), International Petroleum Investment Company (69 Mds$), Mubadala Development Company (61 Mds$), UAE Federal (15 Mds$), RAK Investment Authority (1.2 Mds$).

Alimentés par les recettes de ventes d’hydrocarbures, ces fonds contribuent à la vitalité économique des Émirats arabes unis. Il est certain que le rebond des cours du pétrole dans la décennie 2000-2010 a amplifié la force de frappe des Émiratis. Deux-tiers des exportations sont effectivement liées aux hydrocarbures[2]. Que se cache-t-il derrière ce soudain intérêt pour la Serbie, l’État pivot des Balkans ?

L’axe d’accroissement des Émirats dans les Balkans

Les actions émiraties en Serbie se concentrent en premier lieu sur le secteur agricole. Les Émirats, pour cause de territoires désertiques, ne sont pas autonomes en matière de sécurité alimentaire. En s’adjugeant l’exploitation d’immenses fermes et parcelles fertiles en Serbie, les Émirats deviennent moins exposés à la volatilité des cours des matières premières agricoles. Les Émiriens deviennent par conséquent des acteurs de premiers plans dans le secteur stratégique de l’agrobusiness. C’est en ce sens qu’Al-Dahra a investi en Serbie pour exploiter 9000 hectares, répartis en 8 fermes, dans les riches plaines de la région Voïvodine, très réputée pour sa tchernozem[3]. L’accord signé entre la Serbie et Al-Dahra s’élève à 400 M$ auxquels s’ajoute un second prêt d’un montant identique proposé par Abu Dhabi Fund for Development pour soutenir l’agriculture serbe. Il s’agit pour les Émiratis de réduire l’incertitude qui pèse sur eux du point de vue alimentaire mais aussi de pouvoir s’insérer dans une compétition économique concernant la production de denrées alimentaires et de la sorte peser à l’avenir sur les cours agricoles. Une plateforme portuaire dans les environs de Pančevo va être aménagée également par Al-Dahra pour évacuer les productions de matières premières serbes vers les EAU.

Al-Rafawed Company, un groupe relativement discret va également louer des terres agricoles, 2215 hectares en Bačka, pour 25 ans au prix d’environ 280€/an/hectare. En contrepartie de ces facilités d’accès à la terre, Al-Rafawed s’engage à investir 140 M€ dans les quatre prochaines années. Il est certain que ces facilités d’investissements offertes aux puissants réseaux émiratis ne sont pas du goût des locaux critiquant le manque de transparence et de bon sens dans la privatisation de sols riches et craignent quant à leurs emplois.

Le conglomérat Royal Group investit pour installer une nouvelle franchise bancaire en Serbie. C’est ainsi que la Mira Bank arrive en Serbie et dans les Balkans. Belgrade sera la porte d’entrée des investissements émiriens dans la péninsule balkanique.

Mubadala Real Estate & Infrastructure (MREI) a également investi dans un complexe hôtelier qui a été rasé pour en bâtir un nouveau correspondant aux standards du Sheikh Mohammed bin Zayed Al Nahyan dans les environs de Kopaonik. Le même Sheikh Zayed Al Nahyan a également émis le souhait de faire l’acquisition du tristement célèbre Ministère de la Défense situé à Savski Venac bombardé par les forces de l’Otan en 1999 pour ériger un Palace. Pour l’heure aucun accord n’est encore scellé.

Les Émirats financent également les conseils de Tony Blair au gouvernement serbe afin que Belgrade accélère son rapprochement avec l’Union européenne. La philanthropie en politique internationale n’existe pas. Derrière ces actes, il faut y voir une volonté d’ancrer la Serbie dans le camp de Bruxelles et Washington. Ce qui se fait au détriment d’une Turquie qui agit en cavalier seul ou de l’imprévisible Russie de Vladimir Poutine.

Points forts de l’action des E.A.U

Indéniablement, il réside dans cette stratégie de l’opportunisme à trois faces due au flou juridique serbe ; économique puisque les exploitations agraires comme les fleurons industriels ne sont pas en excellentes santés financières du fait de la crise ; et enfin technologique les Émirats ont accès et sont associés à la technologie d’armement serbe réputée pour sa fiabilité.

Aussi la Serbie souhaite développer un projet immobilier colossal sur les rives du Danube à Belgrade « Belgrade on water». D’un coût total s’élevant à près de 5 Mds$, avec le plus grand mall des Balkans et des appartements de luxe. Ce projet mirifique semble cependant très flou quant aux engagements que l’État serbe devra apporter, ainsi qu’en ce qui concerne les investissements directs des acteurs du Golfe intéressés. La société Eagle Hills appartenant à Mohammed Al-Abbar[4] encadre ce projet. En faisant miroiter un projet digne de la grandeur habituelle des projets des pétromonarchies, les Émiratis entendent bien en profiter pour se tailler la part du lion des secteurs stratégiques serbes. Le gouvernement serbe est d’ailleurs en train de faire passer une « lex specialis » pour accélérer le projet « Belgrade on water » et pour exproprier les derniers opposants au projet.

Il est évident que la situation politico-économique que traverse la Serbie depuis près de deux décennies ne facilite ni la transparence, ni la saine privatisation des fleurons économiques.

Belgrade n’a pas de marge de manœuvre, soit elle privatise[5] et facilite l’arrivée d’investissements étrangers soit elle file droit vers la banqueroute[6]. C’est notamment cette faiblesse financière serbe qui facilite la prédation émiratie et pousse Aleksandar Vučić à céder aux sirènes du Golfe.

Le secteur de l’armement, si stratégique et souverain, tend à être ouvert aux capitaux du Golfe, illustrant la faiblesse économique serbe, suite aux multitudes d’embargos et aux bombardements de 1999 qu’a subi la Serbie.

Le système de missiles serbe ALAS intéresse les Émiratis. EARTH a signé un contrat de 200 M€ auprès de Yugoimport SDPR en 2013 et doit coopérer plus étroitement avec le complexe militaro-industriel serbe. L’usine Utva de Pančevo spécialisée dans la fabrication de pièces détachées, fait partie d’une short-list de sites dans lesquels les Émiratis souhaitent investir, pour alimenter Airbus et Boeing. Mubadala a d’ailleurs signé un accord de coopération avec ce site, en attendant d’amorcer une réelle collaboration.

Le but pour les Émirats arabes unis est de faire fructifier les excédents pétroliers via des investissements tous azimuts. Grâce à cette supériorité financière et la facilité déconcertante dont les pétromonarchies du Golfe délient les cordons de la bourse, les Sheikh sauvegardent l’avenir de plusieurs générations d’émiratis mais aussi gagnent en influence dans les cénacles internationaux.

L’acquisition par Etihad Airways de 49% de la compagnie aérienne JAT permet aux Émirats d’étoffer leurs routes aériennes et de faire de Belgrade un hub régional en matière d’escales et de transit. Sous la dénomination d‘Air Serbia, intégrée au sein de Etihad Airways Partners, Belgrade a vu la fréquentation de son aéroport en forte croissance mais à un prix que le contribuable ne connaît pas encore tellement la privatisation s’est déroulée de manière opaque. Le secret entoure donc les transactions et opérations émiraties en Serbie. Ces actes contribuent à renforcer la visibilité et la présence émirienne à l’international.

Les Émirats gardent la main sur la Serbie[7] en lui prêtant 1Md$ dans la foulée de l’acquisition de JAT pour boucler le budget du gouvernement serbe. C’est une manière d’accroitre progressivement sa domination sur un État en reconstruction et surtout de l’écarter des investissements de Moscou.

Qui sont les acteurs clés de cette politique ?

La multitude de fonds souverains émiratis, ainsi que les conglomérats enregistrés à Dubaï et Abu Dhabi sont les principaux acteurs de cette politique.

Mohammed Dahlan[8], surnommé « Ibn Al-Balad [9]» durant la première intifada pour son engagement face aux forces israéliennes est un des acteurs de ce rapprochement entre les Émirats et la Serbie. Il a d’ailleurs bénéficié de facilités pour décrocher la nationalité serbe, le Balkan Investigative Reporting Network parle d’une « Dahlan connection ».

Il est évident que les thuriféraires de la mondialisation, de la privatisation des biens étatiques et de l’intérêt privé ne peuvent qu’acclamer le « dégraissage » qu’opère la Serbie de Vučić. In fine, pour satisfaire les conditions du consensus de Washington que la Serbie est incitée à adopter pour satisfaire les bailleurs de fonds internationaux comme, entre autres, la Banque mondiale et le Fond monétaire international. Les Émirats arrivent à « point nommé » pour acquérir les quelques opportunités du marché économique serbe.

La Serbie est un des États qui compte dans la politique arabe et proche-orientale. D’une part parce qu’il devient pourvoyeur d’armements pour l’un des premiers acheteurs d’armes au monde. Ensuite parce qu’il développe ses relations commerciales avec les États arabes avec lequel ses liens amicaux sont historiques. Enfin, la Serbie est un lieu de transit et de résidence pour terroristes (Sandžak de Novi Pazar). Le pays se trouve sur la route des trafics d’êtres humains, organes, mais aussi contrefaçons et bien entendu, d’armements et narcotiques.

Belgrade est aussi partie prenante de la politique de lutte contre le terrorisme d’origine wahhabite et salafiste, deux visions de l’Islam, considérées comme les plus littéralistes, rétrogrades et qui sont originaires des pétromonarchies arabes. Selon une note de l’OFPRA, la Serbie comme la Bosnie-Herzégovine voisine souffrent de la présence d’adeptes de ces courants rigoristes mais aussi quasi-sectaires comme les takfiristes. La même note avance que près de 5000 moudjahidines peuplent les Balkans. Les connexions entre ces endoctrinés existent -ce que de experts locaux appellent la « Zetra » qui désigne les territoires de Bosnie centrale et du Sandjak de Novi Pazar en Serbie.

Aussi, la Serbie se trouve destin-mêlé pour partie avec les États musulmans du fait de la présence de musulmans dans le sud du pays et d’une guerre-ouverte entre responsables religieux musulmans en Serbie. Certainement que Abu Dhabi perçoit cette faiblesse et par conséquent l’opportunité d’être un facilitateur pour le dialogue entre les différentes factions musulmanes rivales entre Novi Pazar et Belgrade.

Les dessous de cette offensive émiratie

La face visible des relations entre Belgrade et Abu Dhabi est très souvent limitée à la relation amicale entre Vučić et Mohammed bin Zayed Al Nahyan. Il y a certainement plus que de la simple amitié et altruisme de la part de cet homme d’affaires du golfe Persique.

Les Émiratis se proposent d’investir en Serbie sur la base d’un enrichissement mutuel. Les investissements se font en grande partie sous la forme de joint-venture avec l’État serbe, dans lequel les Émiratis sont majoritaires (très souvent 80-20%).

Aussi cet intérêt soudain pour la Serbie et le Monténégro n’est pas anodin. Ce sont deux États historiquement hostiles au cheval de Troie des Américains dans la région : les Turcs. Il faut savoir que les Émirats sont alliés de Washington, et de l’alliance atlantique. D’une certaine manière, ils sont un « faux-nez » des actions américaines dans la péninsule. Tout ceci s’inscrit dans une stratégie et un mouvement plus général de « roll-back » (doctrine du « refoulement » mise au point par le président américain Eisenhower en 1952 pour refouler le communisme et non plus simplement le contenir) pour repousser la Russie et réduire les possibilités pour Moscou de garder un point d’appui dans la zone des Balkans, que les Russes voient toujours comme leur « glacis protecteur ». Il s’agit de mieux faire accepter à l’opinion publique serbe orthodoxe les investissements étrangers, en faisant entrer les Émirats dans la politique balkanique. A contrario la politique néo-ottomane turque est perçue comme une menace, sauf pour l’élite politique serbe plus pragmatique, moins regardante et plus encline au rapprochement avec Ankara. En faisant agir les Émirats plutôt que la Turquie, les États-Unis tentent de faire basculer dans la sphère occidentale la Serbie et affaiblir la position de Moscou dans les Balkans occidentaux.

Washington et indirectement l’Otan profitent donc de cet heureux timing qui pousse la Serbie à regarder vers l’U.E et Washington que vers le grand Est. C’est en cela que les États-Unis sont puissants, ils arrivent à satisfaire leurs intentions, de manière indirecte, en faisant agir leurs alliés comme le sont les Émirats. Certaines sources n’hésitent pas à affirmer par ailleurs que les armes usitées par Daesh voir même par les forces loyalistes ukrainiennes (donc anti-russes) sont « Made in Serbia ». Ce qui doit contribuer à refroidir les rapports entre Belgrade et Moscou.

Durée de l’opération

Abu Dhabi a saisi que la crise a frappé les puissances économiques classiques mais aussi les États en transition tels que les anciens États communistes. Il existe donc depuis 2008 des opportunités en Europe orientale, et notamment en Serbie. Les actions des Émirats en Serbie se sont accélérées ces trois dernières années entre visites bilatérales, prêts à taux préférentiels et investissements. Les actions en Serbie se poursuivront tant que les E.A.U verront une opportunité à choisir la Serbie mais également tant que Belgrade reste disposée à faciliter l’arrivée de capitaux du Golfe. Rien ne limite donc temporellement l’assaut des Émirats sur la Serbie et sa riche province agricole de Voïvodine si ce n’est un cours du pétrole à prix bas sur une période trop longue ou encore une banqueroute de Dubaï et Abu Dhabi ce qui paraît improbable. Le rôle de la politique étrangère des États-Unis est certainement un facteur à prendre également en compte dans les récents engagements des Sheikhs en Serbie. Compte tenu de l’enlisement ukrainien et de l’asphyxie possible de l’économie russe, Washington doit voir d’un bon oeil et espère fort probablement, un renforcement de la présence émiratie dans ces territoires à peuplement orthodoxe.

Aussi ces actions doivent être également analysées du point de vue de la concurrence entre pétromonarchies. Il existe une concurrence entre Émiratis et Qataris. Ces derniers sont largement implantés dans des secteurs stratégiques.

Il faut noter la présence du Qatari Diar dans un projet immobilier au Monténégro, de l’intérêt de la Qatar Investment Authority pour la Serbie, de la Hassad food pour l’agrobusiness ou encore de QEWC dans le domaine de l’énergie. Enfin il est également intéressant de noter la présence du siège régional de Al-Jazeera Balkans à Sarajevo.

Résultat

Les Émirats, la famille régnante et tous les cercles des proches du régime élargissent le spectre des opportunités et peuvent clairement « s’accaparer » des pans stratégiques d’un pays qui cherche encore son positionnement entre Occident et Russie.

Le peuple serbe, historique adversaire de la Turquie dans les Balkans, tolère mal l’arrivée des hommes d’affaires anatoliens. En revanche, les représentants d’États arabes avec lesquels la Serbie conserve d’excellentes relations depuis le régime titiste, sont largement préférés par la population. Mohammed Dahlan, entremetteur entre la Serbie et les Émirats est récompensé par l’obtention de la citoyenneté serbe, pour lui et toute sa famille, comme d’ailleurs un certain nombre d’opposants politiques à Mahmoud Abbas. En toile de fond se dessine la lutte d’influence des Émirats au sein de la politique palestinienne, afin de tenir un rôle de premier plan pour un règlement du conflit. La Serbie peut être perçue comme une base arrière pour M. Dahlan, mais aussi une opportunité de business.

En plus de lui offrir ce dont ils manquent (agroalimentaire), de réaliser les souhaits d’alliés proches (roll back russe des Balkans), et accessoirement soutenir des personnalités prônant à des degrés divers l’atlantisme (T. Blair, M. Dahlan, Milo Đukanović & A. Vučić), les Émiratis avancent leurs pions en politique internationale[10] et vont gagner en influence dans les affaires balkaniques.

Photo :  Stefan / flickr.com / CC BY 2.0 : Dubai City

[1] « The pirate coast » by Sir Charles Belgrave, London, 1966
[3] Littéralement terre noire, elle est riche en humus, potasse, oligo-éléments, phosphore et calcium. Russie comme Ukraine sont réputés pour leurs terres noires.
[4] Mohammed Al-Abbar est considéré comme la 4ème personnalité arabe la plus puissante au monde. Il est célèbre pour avoir fait bâtir via ces société la tour Burj Khalifa ou encore le mall de Dubaï.
[En ligne] Url : http://urlz.fr/1TzL
[5] Listing des privatisations consultables sur Privatization Agency Serbia [En ligne] Url : http://urlz.fr/1TzV
[6] [En ligne] Url : http://urlz.fr/1TzR
[7] Le Produit Intérieur Brut des Émirats Arabes Unis s’élève à 400 milliards $ en 2013 soit près de 8 fois celui de la Serbie (Source : Banque Mondiale)
[8] Considéré par certains comme ennemi juré du Hamas, accusé d’être à la solde de la Cia, du Shin Bet et du Mossad, il vit aujourd’hui entre le Golfe persique et les Balkans.
[9] [En ligne] Url : http://urlz.fr/1TzU
[10] Pour ce qui concerne la Palestine, les E.A.U appuient Mohammed Dahlan tandis que le Qatar soutient fermement Jibril al-Rajoub d’après Intelligence Online.
Pour aller plus loin
Tanja Miletic, « Géoéconomie de la Serbie », Infoguerre, Juin 2014.
Tony Amato, « La problématique de puissance des Émirats Arabes Unis », Infoguerre, Mars 2015
[En ligne] Url : http://lc.cx/ce_emirats
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Arkadi Kara, « La politique de visibilité de l’Azerbaïdjan », Portail de l’IE, Décembre 2014